COVID : «Panser les plaies, changer les pansements, le seul remède, c’est l’temps*»

A peine les 3 premières semaines de confinement terminées, déjà l’idée d’un déconfinement est apparue dans les médias et dans la tête des Français. Peut-on à la façon du Blitzkrieg gagner la guerre du confinement au risque de perdre la guerre contre le virus ? Nous sommes nous sérieusement posés la question du temps nécessaire ?

Le covid-19 est entré dans la vie des Français le 24 janvier 2020. C’est ce jour que les trois premiers patients victimes du coronavirus SARS-CoV-2 ont été identifiés sur notre territoire. Depuis tout a changé, notre pays, nos comportements, nos vies. Notre entrée dans la crise a été poussive, avec une vision un peu hautaine, sur ce qui se passait en Chine. Il s’agissait tout au plus d’une « grippette » avec un taux de létalité de 2 à 3%. Confondant allégrement létalité et mortalité, personne ne voulait véritablement étudier la réelle signification de ce chiffre. Puis un peu de condescendance avec l’effrayante évolution de la situation en Italie. Pendant quelques jours, on aurait pu croire que la Lombardie était un nouveau pays en voie de développement sans système de santé, sans infrastructure et sans médecin. C’était mal connaître ce pays, la qualité des structures sanitaires et des soignants italiens. Mais pour dire la vérité, peu de gens peuvent réellement dire avoir anticipé ce qui s’est passé. Puis, le 14 mars tout s’emballe. Le nombre de cas de covid-19, assurément sous-estimé, augmente de façon incontrôlée. Le nombre de morts explose et une catastrophe semble se préparer dans les EHPAD. Nous entrons dans le stade 3 du plan ORSAN et dans le confinement quelques jours plus tard. C’est à ce moment-là que le meilleur et le pire de notre société se sont révélés. Courage, générosité, résilience, repli sur soi, bêtise et indiscipline ont rythmé nos vies de Français confinés. A peine les 3 premières semaines de confinement terminées, déjà l’idée d’un déconfinement est apparue dans les médias et dans la tête des Français. Beaucoup ont donné leur avis sur le déconfinement, sur sa nécessité économique et sur la baisse « spectaculaire » de la hausse du nombre de patients admis en réanimation. Graphique à l’appui, on a réussi à démontrer qu’une augmentation du nombre de patients admis en réanimation pouvait se traduire par une courbe en baisse. Tout ceci constituant naturellement une bonne nouvelle. Oui, certes, mais c’est comme si on faisait face à une inondation dans une maison de plain-pied ; que pour s’en sortir on avait construit en urgence cinq étages ; que l’eau soit montée jusqu’au troisième étage et que l’on se réjouisse d’être au quatrième et d’avoir les pieds au sec tout en regardant l’eau qui continue de monter. Est-ce bien raisonnable ? Nous sommes nous sérieusement posés la question du temps nécessaire ? Au moins 3 raisons devraient nous y inciter.

Avant d’envisager toutes mesures de déconfinement, d’en parler même, il faut que nos soignants et les structures hospitalières retrouvent un niveau d’activité normal. Ceci constitue un préalable, une impérative condition. On ne peut durablement mettre sous pression le secteur sanitaire avec d’une part les patients covid-19 toujours en soin et d’autre part le retour « périlleux » des patients non urgents ou chroniques dont on a reporté les soins. La principale question des urgentistes aujourd’hui est de savoir où sont passés les patients "classiques", banales victimes d’accidents ou de maladies cardio-vasculaires ? Le jour où on retrouvera ces patients (ou qu’ils retrouveront le chemin de l’hôpital et de leurs soignants), il vaudra mieux que le covid-19 ait disparu. Si ces deux flux se croisent, notre système de santé explosera avec comme victimes collatérales tous les patients covid ou non et tous les héroïques soignants épuisés par des semaines d’activité sans précédent. Pour ce retour à la normale, le seul remède c’est le temps.

Mais d’ailleurs sortirons-nous réellement du confinement ou rentrerons-nous dans une nouvelle phase ? Il y a fort à parier que nous allons passer d’un confinement collectif à un confinement individuel derrière nos masques de protection en complément des mesures de distanciation sociale. Il n’est plus utile de revenir sur les polémiques concernant le masque. L’académie de médecine a mis fin aux débats en préconisant le port obligatoire du masque pour tous lorsque le déconfinement sera venu. C’est naturellement sans compter sur les immenses besoins auxquels il faudra faire face pour approvisionner 67 millions de Français. Comment et où trouver près de 6 milliards de masques par mois ? Pour autant, une sortie du confinement sans masque semble difficilement tenable surtout si nous n’avons ni traitement, ni vaccin, ni capacité de test (de dépistage ou sérologique) de grande ampleur. Pour assurer cette logistique, le seul remède c’est le temps.

Avec ou sans masque, le déconfinement ne sera sans doute pas le signal d’une reprise généralisée d’activité. Doit-on prendre le risque d’ouvrir les plages ou les établissements scolaires prématurément ? La distanciation sociale chez les jeunes, que ce soit chez les plus petits ou chez les étudiants, est un rêve fantaisiste que seuls ceux qui ont oublié les réalités de l’école, du collège, du lycée ou de l’université peuvent encore croire. Nos enfants ne sont sans doute pas prêts, mais nos infrastructures ne le sont pas plus. Avec en moyenne 25 enfants par classe à l’école primaire, un peu moins de 30 élèves au lycée et des amphithéâtres de 300 places dans les facultés, comment envisager une reprise sereine des activités d’enseignement ? Certes et heureusement, les enfants sont peu touchés par le covid-19, mais c’est sans compter sur la formidable capacité de notre jeunesse à le transmettre. C’est parce que nous aimons nos enfants que nous ne pouvons pas raisonnablement envisager la moindre mesure de distanciation affective avec eux. Les pouvoirs publics ont d'ailleurs bien compris cette problématique. Dès lors, peut-on risquer un rebond de l'épidémie par excès de confiance ? Cet état de fait ayant des répercussions immédiates sur la capacité qu’auront les parents à reprendre une activité professionnelle normale. Le seul remède c’est le temps.

Finalement, il nous faudra du temps et de la patience avant d'envisager un changement dans nos vies bouleversées. Même si nous n’avons sans doute pas complètement réussi notre entrée dans cette crise, nous avons collectivement pu rattraper l’essentiel. Concernant notre sortie de crise, il est clair que nous ne disposerons pas des mêmes marges de manœuvre. Le premier essai devra être le bon. Ce jour-là ne sera sans doute pas le « fameux » jour d’après, mais juste un jour de plus où il faudra rester, toujours et encore, mobilisé.

* Orelsan : Notes pour plus tard

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