P. Baudouin: “Les pratiques du régime de Mohammed VI ressemblent à celles de Ben Ali"

Ancien secrétaire général puis président de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH), Maître Patrick Baudouin est un fin connaisseur de la situation des droits Humains au Maghreb mais aussi en Afrique. Dans cet entretien, il nous livre sa vision de l’état des lieux des libertés au Maroc ainsi que le bilan de Mohammed VI en la matière.

 

Maître Patrick Baudouin Maître Patrick Baudouin

 Ancien secrétaire général puis président de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH), est un fin connaisseur de la situation des droits Humains au Maghreb mais aussi en Afrique.

Passionné des luttes contre la répression et pour la liberté, il a été l’un des plus jeunes membres du comité central de la ligue française pendant les années 70.

Dans cet entretien, l’actuel président d'honneur de la FIDH, nous livre sa vision de l’état des lieux des libertés au Maroc ainsi que le bilan de Mohammed VI en la matière.

 

- Quel regard portez-vous sur la situation actuelle des droits Humains au Maroc?

Elle est malheureusement préoccupante. S’il existe un certain nombre d'avancées, notamment dans le domaine de la société, force est de constater, que pour tout ce qui est droit et libertés fondamentales, on reste au statu-quo. Ces libertés, qui constituent le socle et le fondement des démocraties, continuent à être bafouées au Maroc. C’est en particulier le cas de la liberté d’expression et la liberté de presse. C’est la liberté d’opposition finalement qui est touchée. Dès qu'on manifeste une opposition virulente au pouvoir et - il faut bien le dire - au Palais royal, on devient vite suspect et susceptible de poursuites.

 - En quoi cela se manifeste-t-il?

Le corollaire de l’atteinte à ces libertés fondamentales est la poursuite judiciaire de personnes qui ne sont coupables de rien d’autre que de ne pas être d’accord avec le pouvoir. On se retrouve devant des situations assez absurdes qui conduisent à des condamnations, à des privations de sortie du territoire ou à des postes qu’on ne peut plus conserver. C’est des brimades qu’on a connues avec le régime de Ben Ali en Tunisie. Même si les deux régimes sont différents, il existe des points de similitudes. Les méthodes utilisées pour réprimer les voix critiques se ressemblent.

 Il faut aussi mentionner que des pratiques policières, comme les mauvais traitements et la torture, n’ont pas été éradiqués et ce contrairement aux promesses qui avaient pu être réalisées. On voit des condamnations très lourdes, avec les droits de la défense qui ne sont pas toujours respectés. C’est le cas par exemple des affaires qui concernent des islamistes ou des sympathisants du Polisario. C’est un tableau assez sombre et préoccupant.

- Si on prend le régime dans la continuité du règne d’Hassan II, est-ce que cette régression vous surprend?

Non, elle ne me surprend pas. Je crois que c’est la nature du régime. Les sujets tabous persistent sous la protection absolue du pouvoir monarchique. On ne peut toujours pas critiquer le roi, l’armée ou la politique suivie au Sahara Occidental. Tant qu’on reste sur ce registre, il y aura inévitablement des dérives commises par le pouvoir. Je ne dirais pas que la situation au Maroc d’aujourd’hui est équivalente à celle des années les plus noires [années de plomb, Ndlr.] du règne d’Hassan II, mais il y a des survivances de toutes les dérives qui ont caractérisé le règne de ce dernier.

 - La diffamation est l'une des techniques de répression utilisée. Vous avez porté plainte, au nom de l’historien Maâti Monjib, contre le journal « Le360.ma »...

Maâti Monjib a fait l’objet de propos parfaitement diffamatoires tenus dans cet organe, que je qualifierais de caniveau. Tout le monde sait qu’il reproduit la volonté du pouvoir de dénigrement d’un certain nombre d’opposants. Il s’agit de les salir et de les discréditer avec des méthodes inacceptables. C’est exactement ce que faisait le régime de Ben Ali: l’art d’essayer de discréditer les voix critiques via des campagnes diffamatoires. Le pouvoir marocain pratique aujourd’hui la même recette. On prête, par exemple, à M. Monjib des malversations pour essayer d’en faire quelqu’un qui serait corrompu. On l’accuse d’autres choses absurdes et infondées. On salit gratuitement. C’est la raison pour laquelle on a déposé plainte pour diffamation.

 - Et pourquoi en France?

Nous savons très bien qu’une telle plainte déposée au Maroc n’aurait aucune chance d’aboutir. C’est une vérité incontestable, hélas. Nous avons saisi la justice française car Le360 diffuse depuis le territoire français, ce qui donnait compétence à la justice française. Cette compétence a d’ailleurs été reconnue. Mais il fallait se battre car la juge d’instruction désignée s’estimait, dans un premier temps, incompétente. Or elle a dû reconnaître sa compétence après une décision de la chambre d’instruction, devant laquelle nous avons fait appel. Elle a délivré, pendant le cours d’instruction, “une commission rogatoire” afin d’entendre les organes dirigeants et l’auteur des articles incriminés. Elle s’est alors heurtée à un refus de la part de ces présumés responsables de la diffamation. C’est pourquoi elle a considéré in-fine qu’elle ne pouvait pas aller plus loin dans ses investigations au Maroc.

- Pensez-vous que la procédure va aboutir?

Malheureusement, on touche à un autre scandale qui est aussi la compromission des autorités françaises avec ses homologues au Maroc. Il s’agit de la convention d’entraide judiciaire entre les deux pays qui permet à chaque côté de poursuivre ses ressortissants dès lors que la compétence territoriale est avérée. Sur demandes pressantes des autorités marocaines, qui avaient suspendu toute coopération judiciaire et policière il y a quelques années, la France se dessaisit dès lors que les autorités marocaines revendiquent la possibilité de poursuivre elle-même un ressortissant marocain qui serait susceptible de condamnation en France. Évidemment cela n’a qu’un seul objet: assurer l’impunité aux responsables marocains ayant commis des actes incriminés. C’était le cas des poursuites prévues contre M. Abdellatif Hammouchi [Directeur de la Direction générale de la surveillance du territoire], accusé de torture par le boxeur et champion du monde Zakaria Moumni.

  - Propos recueillis par: Hicham Mansouri

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