Khadija Ryadi : L’État maroain s'est progressivement transformé en un régime policier

Khadija Ryadi, lauréate du Prix des Nations Unies pour les droits de l'homme et ancienne présidente de l'Association marocaine des droits humains (AMDH), nous livre son analyse de la situation des libertés au Maroc, des prémisses d'une seconde vague du " Printemps arabe" ainsi que de la réaction de la communauté internationale face à l'offensive de l’armée turque contre les Kurdes. Entretien.

Comment évaluez-vous, brièvement, la situation des droits humains au Maroc?

‎‏Elle est en régression depuis quelques années. L’État s’est transformé progressivement en un régime policier. La dissidence est violemment réprimée. La justice est instrumentalisée par le pouvoir pour blanchir les exactions des services de sécurité tout en les légitimant. L’impunité des fonctionnaires auteurs de crimes de torture et des détentions arbitraires est systématique. Des droits élémentaires sont bafoués quotidiennement tels que la liberté d’association, le droit de réunion pacifique, ou encore la liberté d’expression. Ce qui fait qu’au Maroc il n’y a presque plus de presse indépendante. Ceci est aussi le cas pour les droits économiques, sociaux et culturels: ce qui se manifeste dans la faillite quasi-totale de l’enseignement public négligé et délaissé par les pouvoirs publics et suite à une politique d’encouragement de l’enseignement privé élitiste. La situation alarmante des hôpitaux publics en est l’autre aspect non moins dramatique.

Khadija Ryadi © DR Khadija Ryadi © DR

‎‏Vous ne dramatisez pas un peu.. Le Roi vient de gracier la journaliste Hajar Raissouni (*)

‎‏Cette décision est le résultat de la grande mobilisation nationale et internationale qui a eu lieu pour la libération de Hajar. Mais comme le pouvoir veut toujours profiter des situations même celles qui lui sont le moins favorable, cette grâce a eu lieu pour dire que le roi est clément. Le problème n’est pas le type d’accusation, car en tout cas celle-ci n’a même pas été prouvée devant le tribunal, c’est le contraire qui a été prouvé. Le problème c’est l’intervention du roi avant la fin de la procédure judiciaire. Ceci montre que c’est une décision politique qui répond à une situation de détention politique causée par des services sécuritaires qui deviennent de plus en plus hégémoniques et dominants sur tous les aspects de fonctionnement de l’Etat. Et cela est liberticide à tous les points de vue. N'oublions pas qu'il reste d'autres journalistes en prison comme Taoufik Bouachrine et Hamid El Mahdaoui et des dizaines d'autres prisonniers d'opinion non journalistes mais pour lesquels la mobilisation n'est pas assez forte. Le régime survit par la peur qu’il instille. L’élite est tétanisée par la peur, et la crainte de la diffamation [voir l’enquête du Desk] qui est érigée en un système de contrôle et de soumission. La situation est insoutenable.

 

‎‏Avec le Hirak du Rif et les soulèvements pacifiques au Soudan, en Algérie, et d'autres pays dans la sous-région, pensez-vous qu'on est entrain de vivre les prémisses d'une seconde vague du Printemps arabe?

‎‏Oui beaucoup d’analyses en ont parlé bien avant le début des nouveaux soulèvements. Vu la suite dramatique des premières insurrections qu’ont connues certains pays de la région maghrébine et arabe, il était clair que les aspirations des peuples ont été avortées par des forces aussi bien internes qu’externes. Et donc il était clair que les choses ne s’arrêteraient pas là. C’est vrai que les horreurs que vivent quelques pays depuis 2011 ont fait tarder cette nouvelle vague, suite à la terreur semée au sein des peuples de la région. Les régimes autoritaires ont en bien profité en se présentant comme les garants de la stabilité, et même comme de véritables sauveurs.

‎‏La situation finira toutefois en boomerang, il y aura bien un retour de flamme contre les dictatures répressives de la région. Car les contradictions sont telles dans ces sociétés… Les fractures ne cessent d’ailleurs de se creuser. Le malaise des couches populaires augmente et le sentiment profond d’injustice ne peut durer à l’infini.

 

‎‏Lauréate du Prix des Nations unies pour les droits de l'homme, comment  évaluez vous la réaction de la communauté internationale face au désastre humanitaire au Yémen, au scandale que vivent les Rohynga au Maynmar, à l'offensive sanglante de l’armée turque contre les Kurdes en Syrie?

‎‏La situation dans ces pays dépasse toutes les limites imaginables de la brutalité humaine, si on peut encore l’appeler comme cela. La réaction de la communauté internationale est aussi honteuse que lâche. Surtout quand les grandes puissances étendent le tapis rouge aux dictateurs sanguinaires qui sont parfois impliqués dans les crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans ces régions. Les principes de la Charte des Nations unies et tout le droit international sont bafoués. Et les principes des droits humains vivent le plus grand déclin depuis la Déclaration universelle de 1948. Les défenseurs des droits humains qui affrontent cette situation sont aussi, plus que jamais, la cible privilégiée de toutes les dictatures mais aussi des régimes dits démocratiques. Mais pour ne pas finir par cette note trop pessimiste, il ne faut pas oublier que dans toutes ces régions, malgré les souffrances et tous les malheurs qu’y vivent les populations il y a de multiples formes de résistance qui continuent et qui certainement changeront les choses dans l’avenir. Aussi l’humanité et le monde restent plein de bonnes volontés. Différentes formes de solidarité  se mettent en place. L’histoire malgré tout avance. Le combat finira par payer. C’est là notre espoir en tout cas.


(*) Condamnée à un an de prison pour "avortement illégal" et "sexe hors mariage, ainsi que son fiancé, un médecin et deux de ses collègues (Lire sur Mediapart)

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