Affaires Monjib et Yunus (Maroc-Azerbaïdjan): mêmes techniques de répression

La ressemblance entre l’affaire Maâti Monjib (Maroc) et celle de Leyla Yunus (Azerbaïdjan) est juste étonnante. Monjib et Yunus sont deux militants actifs des droits humains et symboles de la dissidence dans leurs pays. Les régimes marocain et azerbaïdjanais ont utilisé, d’une façon fort surprenante, exactement les mêmes méthodes et stratagèmes dans leur tentative de les discréditer.

 

Maâti Monjib (à gauche) et Leyla Yunus. Maâti Monjib (à gauche) et Leyla Yunus.

 

Deux intellectuels perçus comme des opposants

Militant des droits de l’homme, Historien de renom et journaliste à la revue Zamane, Maâti Monjib, quinquagénaire, est poursuivi par le régime marocain pour « atteinte à la sécurité nationale » et « réception de fonds de l’étranger »[1].

Historienne de formation, Leyla Yunus, qui a juste quelques années plus que Monjib est également militante des droits de l’Homme. En 2014, elle avait été arrêtée et placée en détention provisoire avec son mari pour « trahison » de la nation et « fraude fiscale ».

Yunus a fondé en 1995, avec son mari, l’Institut pour la Paix et la Démocratie (IPD), qui sera déclaré illégal en 2009 suite à un changement opportun de la loi concernant les organisations de la société civile. L’un des objectifs de l’IPD est de faire baisser la tension entre les différents courants de pensée en l’Azerbaïdjan et entre celui-ci et l’Arménie voisine.

Membre du conseil de soutien au Mouvement du 20 Février, la version marocaine du « Printemps arabe », Monjib a, quant à lui, fondé le Centre Ibn Rochd d’études et de communication (CIR). Ce dernier est dédié à la formation des journalistes, des activistes de droits humains et au dialogue entre les différents courants politiques afin de faire baisser la tension dans le pays suite aux attentats de Casablanca de 2003 et 2007. Les pressions des autorités et les interdictions successives ont forcé ledit centre à mettre fin à ses activités en 2015.

Le dialogue interdit

Ne pouvant survivre qu’avec des tensions sur les deux fronts externe et interne, les deux systèmes autoritaires doivent diviser pour régner. Ils semblent considérer que la tension (de niveau maitrisable) est une ressource politique de premier ordre.

Plusieurs observateurs pensent que Monjib et Yunus sont ciblés pour une raison principale : avoir osé rapprocher ce que les deux régimes voulaient séparer. Editeur du livre « Islamists versus secularists : Dialogues and Confrontations », Monjib a initié un dialogue[2] national entre les islamistes - représentés notamment par Al-Adl wal-Ihsane (AWI) et le courant anti-Makhzen du PJD - et les courants socialistes et laïques. Une première dans  le pays connu plutôt par des confrontations, parfois sanglantes, entre les deux parties notamment sur le campus. Des médias à grande audience, comme la chaîne Al-Jazeera, ont couvert ces débats. Ces séries de rencontres, organisées entre 2007 et 2014, ont permis un réel rapprochement entre les deux camps dans l’objectif de constituer un pôle pro-démocratique unitaire. Or tout rapprochement, en dehors du régime, des courants islamiste et laïque est considéré comme un danger politique et une ligne rouge par l’élite d’Etat. Celle-ci se maintenant au pouvoir grâce, entre autre, aux divisions de la société politique.

 De même, et avec le même objectif de faire baisser la tension dans son pays et la région du Caucase, Yunus a osé une  première tentative de rapprochement entre la société civile de son pays et celle de l’Arménie voisine. Les deux pays se disputent le Haut-Karabakh situé en Azerbaïdjan conquis par les Arméniens. Auteur du livre « Les Responsabilités d'un homme politique », elle noue un dialogue avec les organisations civiles arméniennes[3]. Ses efforts pour favoriser une voie politique démocratiquement modérée, rejetant le nationalisme extrême et la violence, lui a coûté d’être accusée par la presse du régime de son pays d'espionnage pour le compte de l’ennemi (l'Arménie). Monjib aussi a été dénoncé comme un activiste travaillant à la fois pour le « désenclavement » d’un ennemi irréductible de l’intérieur (AWI)  et de collaborer avec des organisations hostiles au pays dont Free Press Unlimited. La dernière accusation est une charge officielle de la Brigade Nationale de la Police Judiciaire (BNPJ) contre le prévenu.

Séduire ou réduire

Ayant refusé toute forme de négociation derrière les coulisses, les deux activistes « têtus et irrécupérables » selon les termes des salons fermés du pouvoir de Bakou et Rabat se sont alors retrouvés - malgré eux - en confrontation directe avec les deux régimes qui semblent décider à avoir leur peau. Mais, pour ce faire, ceux-ci doivent d’abord faire face à un obstacle de taille : La crédibilité et la large audience dont jouissent les deux opposants dans leur pays et à l’extérieur. Toutefois, les deux régimes, qui ont accumulé un « savoir-faire » important en termes de répression, ne manquent pas d’imagination.

Les « nouvelles méthodes » de répression

Les deux militants sont d’abord attaqués par les médias proches des services des deux régimes afin de les discréditer et préparer l’opinion à accepter ce qui va suivre. Ils sont accusés de « haute trahison », « espionnage », « possession de drogues », « évasion fiscale », « escroquerie », « commerce illégal », « commerce d’opinion ». Une tactique qui consiste à viser les personnalités et les organisations non gouvernementales critiques. Les autorités des deux pays engagent souvent de fausses poursuites pénales à l'encontre des journalistes et activistes critiques. Dans un article publié dans le site Orient XXI, avant qu’il ne soit poursuivi, Monjib avait lui-même décortiqué ces nouvelles méthodes mises en œuvre par le régime de son pays afin de « calomnier et discréditer des personnalités ou de simples militants qui ont participé ou soutenu le Mouvement du 20 février ». Exemples à l’appui, il résume cette tactique en trois types : le sexe pour les islamistes, la drogue pour les jeunes activistes et « l’argent » pour les personnalités de gauche.

En août 2015, Leyla Yunus  est condamnée à huit ans et demi de prison pour « fraude, évasion fiscale et commerce illégal » au terme d’un procès non équitable selon les organisations internationales des droits de l’Homme[4].

Durant la même période, Monjib a été officiellement poursuivi pour «atteinte à la sécurité nationale » après avoir été accusé par le ministère de l’intérieur « d’évasion fiscale » et « dysfonctionnements financiers ». Les médias proches des services comme « Al Ahdath Al Maghribia », Al Akhbar, ou encore le site « Le360 » fondé par Mounir Majidi, le secrétaire particulier du Roi Mohammed VI ; publient en quelques mois des dizaines d’articles diffamatoires sur l’opposant  marocain. La Relève, une officine des services, le décrit comme un « quinquagénaire atteint d’andropause avant l’âge »[5]. Les accusations changent selon le public ciblé. Selon une étude consacrée au discours de haine menée en 2015 conjointement par Mena Media Monitoring et The Network Groupe, deux de ces médias (Al Ahdath Al Maghribia et Al Akhbar) ont représenté à eux seuls 67.38% de tous les débordements constatés dans les titres observés. Lesdits débordements vont de l'injure à l'appel au meurtre.

Afin de limiter ses mouvements, voire l’isoler, Monjib a été interdit de quitter le territoire en août 2015 et devient l’objet d’une enquête du procureur général du roi près la cour d’appel de Rabat pour activités « affaiblissant l’allégeance des citoyens aux institutions ». Il a réussi à briser l’interdiction suite à une grève de la faim de vingt-quatre jours et à de multiples  soutiens des mondes académicien et de droits de l’Homme incluant celui du philosophe américain Naom Chmosky[6] et des leaders marocains Abderrahmane Youssoufi et Mhammed Boucetta, vétérans du nationalisme marocain et unanimement respectés[7].

Gouverner par la diffamation

Le 15 juillet 2014, en réponse à une question sur l’augmentation du risque d’actes de terrorisme dans le pays, le ministre de l’Intérieur marocain Mohamed Hassad a ouvert le feu sur les organisations non gouvernementales (ONG) de défense des droits de l’Homme[8]. Le ministre a déclaré que les efforts des services de sécurité se trouvent confrontés aux « comportements de certaines associations »  qui « s’activent sous couvert de défense des droits de l’Homme » pour mener des actions répondant uniquement aux agendas des pays étrangers en utilisant des dons provenant de l’étranger. Cette déclaration, qui fait un lien direct entre  terrorisme et défense des droits humains, vise à préparer l’opinion publique à la répression qui va suivre sous prétexte de protéger la sécurité intérieure et l’intégrité territoriale.

En 2015, sept acteurs de la société civile et journalistes azerbaïdjanais ont été condamnés à de lourdes peines, la plupart pour des délits économiques. La même année, le même nombre de journalistes et activistes sont poursuivis au Maroc. Ils sont tous poursuivis pour réception de fonds de l’étranger. Et parmi eux cinq dont Maâti Monjib, sont accusés d’« atteinte à la sécurité nationale ». Ils risquent de cinq ans à vingt-cinq ans de prison. 

Deux chefs d’Etats qui ne manquent pas de ressemblance

Plusieurs traits communs réunissent le roi Mohammed VI et le président Ilham Aliev. Tout d’abord leur mainmise sur l’économie nationale. Pro-occidentaux tous les deux, ils ont aussi le même âge et se présentent comme le seul rempart de leur pays contre l’extrémisme religieux[9]. Les deux pays disposent de richesses naturelles importantes. Même si les phosphates assurent moins de devises au Maroc que ne le font les hydrocarbures pour l’Azerbaïdjan. Si, selon Forbes, Mohammed VI avec 5,7 US $, est l’homme le plus riche de l’Afrique du Nord et 5ème sur le continent[10], la fortune du clan Aliev est difficilement quantifiable. Président depuis octobre 2003, Ilham Aliev est élu personnalité la plus corrompue du monde[11] en 2012 selon le classement de l’ONG Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Il a «hérité » le pouvoir de son père Heydar Aliev, démissionnaire pour raisons de santé. Il est depuis réélu avec des taux officiels qui tournent autour de 80%. Lors du dernier scrutin présidentiel (2013), la Commission électorale centrale annonce sa victoire, chiffres à l’appui, 24 heures avant le vote[12]. Plus légitime et plus modéré, Mohammed VI impose un système électoral qui rend impossible qu’un parti obtienne la majorité absolue. De même, la constitution rédigée par une commission exclusivement nommée par le roi met l’essentiel des pouvoirs entre ses mains. Celle-ci est adoptée en juillet 2011 avec un taux de « oui » improbable et très contesté (98,7%).

Le journalisme d’investigation en ligne de mire

Afin de museler les médias indépendants, les deux régimes ont multiplié, depuis 2013, les attaques contre les dernières voix critiques. Les journalistes d’investigation sont naturellement les premiers ciblés. Le Centre Ibn Rochd présidé par Monjib a formé en journalisme d’investigation des centaines de journalistes marocains entre 2009 et 2014. En 2011, la journaliste d’investigation azerbaïdjanaise Khadija Ismayilova, prix mondial de la liberté de la presse de l’UNESCO et camarade de Leyla Yunus est arrêtée. Une vidéo à caractère sexuel la mettant en cause est largement diffusée par les agents du régime[13]. De même, de nombreux « journaux » et sites proches des services marocains  publient des « informations » touchant  à la vie privée de Monjib tout en mettant en cause sa moralité et sa sincérité. Agorapresse l’accuse, par exemple, d’ «avoir des relations sexuelles extraconjugales avec une russe » en donnant à celle-ci un prénom à la tonalité juive, et affirme, menaçant, que rien que pour cela « Daech vous aurait fusillé »[14]Cawalisse, une autre officine des services l’accuse d’être «un adepte féroce de l’homosexualité »[15].

Connue pour ses enquêtes sur la corruption au sommet de l’Etat, Ismayilova  est condamnée  à sept ans et demi de prison pour « évasion fiscale, abus de pouvoir, détournement de fonds et activité commerciale illégale ». Au Maroc, le journaliste d’investigation Ali Anouzla, et ami de Monjib, est emprisonné en 2013 pour « incitation au terrorisme ». Mais la raison de son incarcération est toute autre. Ses  éditoriaux au vitriol sur le « coût de la monarchie », les congés sans fin du roi à l’étranger et surtout son enquête sur la grâce royale d’un violeur de plusieurs dizaines d’enfants  Daniel Galvan (condamné à trente ans de prison) ont provoqué le courroux de Mohammed VI.

Le Maroc et l’Azerbaïdjan font partie tous les deux du dernier tiers en matière de liberté de presse, selon le dernier classement mondial de Reporters Sans Frontières (RSF).

 


 

[1] https://www.washingtonpost.com/opinions/free-speech-goes-on-trial-in-morocco/2015/11/20/9eaea2d2-8f9e-11e5-baf4-bdf37355da0c_story.html?utm_term=.fee87db46684

[2] http://www.reseau-ipam.org/spip.php?article1380

[3] http://www.la-croix.com/Monde/En-Azerbaidjan-Leyla-Yunus-retrouve-la-liberte-2015-12-11-1391744

[4] https://www.fidh.org/fr/themes/defenseurs-des-droits-humains/azerbaidjan-leyla-yunus-liberee-avec-mise-a-l-epreuve

[5] http://www.lareleve.ma/news11973.html

[6] http://www.h24info.ma/maroc/affaire-monjib-le-philosophe-americain-noam-chomsky-implore-mohammed-vi/37543

[7] http://telquel.ma/2015/10/27/grands-dirigeants-politiques-soutiennent-maati-monjib_1467971

[8] https://www.fidh.org/fr/regions/maghreb-moyen-orient/maroc/15831-maroc-un-ministre-accuse-les-ong-de-repondre-a-un-agenda-etranger-et-d

[9] http://www.la-croix.com/Monde/En-Azerbaidjan-Leyla-Yunus-retrouve-la-liberte-2015-12-11-1391744

Voir aussi Le Monde du 14 août, 2016.

[10] http://www.forbes.com/africa-billionaires/list/

[11] http://www.courrierinternational.com/breve/2013/01/04/le-president-aliev-champion-de-la-corruption

[12] http://www.huffingtonpost.fr/2013/10/10/election-azerbaidjan-resultats-avant-vote_n_4075830.html

[13] https://www.meydan.tv/en/site/society/7345/

[14] http://www.agora.ma/114978.html

[15] http://www.cawalisse.com/88427/09/21/31/17

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.