GUANTANAMO A LA FRANÇAISE ( 6/8 ) - Un cadeau en provenance d’Algérie, un costume « made in France »

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L’inespéré arrive enfin pour le juge TEISSIER qui, deux semaines avant la clôture de l’instruction, reçoit et transmet au juge des libertés, le juge MATON (qui a systématiquement refusé de remettre Adlène en liberté depuis deux ans), un document des services algériens affirmant qu’un dénommé Mustapha DEBCHI, arrêté en février 2011 en Algérie, aurait reconnu faire partie d’AQMI et avoir été en contact via internet avec Adlène ! Les magistrats révèleront l’existence de ce document à Adlène ainsi qu’aux avocats, et le juge MATON affirmera que le dénommé DEBCHI aurait été libéré en Algérie peu de temps après son arrestation… DEBCHI ne devait donc pas être si proche d’AQMI.

Après une rapide analyse du procès verbal en question par nos avocats, il s'avère que celui-ci correspond à un interrogatoire assez improbable : les questions des enquêteurs algériens n'y figurent pas (seule la mention Q précède la réponse R et la déclaration de DEBCHI). En outre, l’identité de la personne interrogée n’est avérée par aucune sorte de document officiel d’identité, autant d'éléments qui jettent plus qu'un doute sur la crédibilité de ce procès verbal qui ne respecte aucun des usages officiels dans ce type d'affaire. Cela ne convaincra d'ailleurs même pas le juge TEISSIER, qui voyait là pourtant certains de ses arguments d'accusation repris un à un par les déclarations d'un présumé terroriste : il délivrera une ordonnance de disjonction deux semaines plus tard (dissociant ainsi l’affaire « HICHEUR » de l’affaire « DEBCHI») lorsqu’il clôturera l’instruction à la mi-octobre 2011.


Adlène se « retrouve » ainsi seul mis en examen pour le chef d’inculpation « d’association de malfaiteurs » ….


Le procureur nommé dans cette affaire, G. PORTENSEIGNE, spécialisé dans le cyber-«jihad médiatique», a rendu son réquisitoire à la mi-décembre 2011, un réquisitoire de plus de 60 pages qui d’après nos avocats, « n’apporte rien de nouveau à ce dossier monté de toutes pièces par la DCRI» : y sont volontairement imbriqués des éléments divers, comme les opinions politiques et idéologiques qu’Adlène aurait échangées sur des sites Internet, sous forme de « posts » ou autres messages personnels qui lui sont adressés par les internautes participant à ces forums.

Certains d’entre eux lui demandant  d’utiliser un logiciel de cryptage de données car ces sujets de discussion étaient « chauds » (toujours de manière anonyme : Adlène a à faire à des « pseudos »). Adlène se « prête au jeu » et échange donc avec divers internautes, notamment durant sa période de convalescence (il a été hospitalisé plus de 20 jours pour une hernie discale) et durant laquelle il passe une bonne partie de son temps au domicile parental, à surfer sur internet. Il le fera en écrivant indifféremment en français ou en arabe (sa langue maternelle). Les enquêteurs sélectionneront quelques-unes des discussions pour bâtir leur accusation.


Toujours est-il que « l’ensemble », d’après le procureur, est combiné avec une liste d’ouvrages « jihadistes » (en langue arabe, croit-il devoir préciser) qu’il aurait téléchargés depuis Internet (ces ouvrages étaient donc accessibles au grand public) ou encore à d’autres textes en langue arabe qu’il aurait traduits…Tous ces éléments proviendraient d’une analyse méticuleuse du disque dur de l’ordinateur d’Adlène et de l’historique de navigation sur Internet : on y cherche donc scrupuleusement tout élément qui pourrait être utilisé à charge (pour bâtir l’image d’un « terroriste islamiste ») en expurgeant systématiquement tous les documents à décharge (qui forment - à un centième près - plus de 99,99 % des documents contenus sur son ordinateur) qui ne collent pas au scénario. Dans son réquisitoire, le procureur reprend cette méthode : il veut convaincre qu’Adlène est un terroriste de l’Internet (un terroriste « virtuel » en quelque sorte) et tout est bon pour lui tailler un costume de « réel » terroriste, du « sur mesure » pour reprendre les termes d’Adlène.


Le juge TEISSIER, dans son ordonnance du 29 décembre 2011, reprend également tous ces scénarios alors qu’il est également censé instruire à décharge, et il demande le maintien en détention. En attendant, aucun élément matériel venant valider l’hypothèse de la préparation d’un quelconque acte terroriste n’a été présenté, seul demeure un scénario bien ficelé par les services de la DCRI. Depuis le début de sa détention, Adlène n’a jamais eu accès aux 30 tomes du dossier d’instruction, ce qui lui permettrait de mieux préparer sa défense, d’autant plus qu’un procès est prévu à la fin du mois de mars 2012.

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