Quand sera-t-il enfin possible de lutter ensemble?

Partis, syndicats, associations. Alors que le pouvoir ordo libéral se radicalise, les organisations syndicales et associatives restent toujours autant réticentes pour mener des combats communs avec les forces politiques qui partagent leurs objectifs.

Dans la récente période, la politique du pouvoir s'est radicalisée. Cela avait commencé très fort sous l'aire Sarkozy, confirmé sous celle de Hollande et singulièrement aggravé avec le macronisme. Trois domaines sont particulièrement concernés : travail, immigration, démocratie. Ils font système au sens où leur gestion par les tenants du régime ordo libéral concourent, chacune pour sa part, à sa pérennité et son efficacité. Tous les pays de l'UE procèdent plus ou moins de la même façon. Il s'agit de soumettre le travail aux lois du marché pour accroître les profits tout en se prémunissant de toute forme de résistance. Il s'agit de continuer à prélever les richesses des pays dominés à leur profit tout en bloquant les émigrations provoquées par ces politiques de prédation. Toutes les mesures liberticides et/ou répressives à l'intérieur des pays dominants comme celles pour établir un cordon sanitaire vis à vis des pays dominés procèdent de la même logique.

Des suspicions toujours vivaces

Cette radicalisation du pouvoir est de mieux en mieux perçue par les militant.e.s les plus aguerri.e.s qu'ils agissent au sein d'organisations politiques, syndicales ou associatives. Les traits de l'adversaire commun se sont précisés au point qu'on aurait pu penser que le rassemblement en soit favorisé, or, ce n'est pas le cas. Les organisations syndicales et associatives restent toujours autant réticentes pour mener des combats communs avec les forces politiques qui partagent leurs objectifs. Les raisons de cette méfiance sont anciennes. Elles datent du temps où réformistes et révolutionnaires étaient concurrents et cherchaient à instrumentaliser à leur profit les combats sociaux et culturels. Jusqu'au début des années 80, la bataille pour l'hégémonie entre communistes et socialistes se menait aussi sur ce terrain. Un des plus fameux épisodes reste l'adoption de la Chartes d'Amiens qui scella la victoire des syndicalistes révolutionnaires contre les syndicalistes réformistes. Cela se passait il y a plus d'un siècle. Depuis, la situation a bien changé. Le parti socialiste n'existe quasiment plus après avoir été progressivement investi par les adeptes du capitalisme. La concurrence avec un PC, par ailleurs bien affaibli, n'a plus lieu d'être. Cela fait très longtemps que ce dernier a rompu avec une stratégie d'entrisme dans les organisations syndicales et associatives et les communistes qui en sont adhérent.e.s y militent dans le respect des objectifs de chacune d'elles.

Trois exemples

Malgré ces changements explicites et vérifiés, les organisations non politiques continuent de considérer que travailler et combattre unitairement avec des organisations politiques serait contre nature. Prenons trois exemples qui couvrent les trois domaines susnommés : immigration, démocratie, travail. Suite aux prorogations successives de l'état d'urgence décrété en décembre 2015 par François Hollande, s'est créé en juillet 2016, à l'initiative de la LDH, l’Observatoire pour le respect des droits et libertés. De nombreuses organisations y ont adhèré mais les partis politiques en ont été exclus. Dans le département, on leur a tout juste concèdé leur soutien. Deuxième exemple : En octobre 2017, 470 organisations lancent une concertation citoyenne pour une refonte des politiques migratoires. Dans la charte proposée pour adhérer à ce collectif, il est précisé que « le processus est ouvert à tous sauf aux partis politiques en tant que tels ». Le troisième exemple porte sur les rapports entre syndicats et forces politiques. Une polémique a rejailli récemment à l'occasion des luttes contre les ordonnances macron. L'élément déclencheur a été les propos prononcés par Jean Luc Mélenchon à l'occasion du lancement de sa marche du 23 septembre « contre le coup d’État social », propos par lesquels il ne cachait pas son ambition d'être perçu comme le fer de lance de la contestation sociale. Après la forte mobilisation intersyndicale du 16 octobre, il affirmait ne pas vouloir être « en compétition (avec les syndicats) pour diriger la lutte », puis ajoutait « nous avons passé la main de la conduite du combat pour faciliter son déroulement et surtout son élargissement. La suite a été bien décevante (…) Tout semble se dessiner pour une défaite du mouvement ouvrier traditionnel ». Il disait alors vouloir organiser « une large action commune de tout le champ impliqué dans cette lutte ». Mais ses espoirs étant déçus, il s'en est pris aux directions syndicales « Pour nous ce doit être un sujet de réflexion approfondie. Le « vieux monde » impuissant à vouloir et à changer quoi que ce soit, ce n’est peut-être pas qu’un thème politique. Les directions des corps intermédiaires peuvent-elles être autre chose que des rouages à l’intérieur d’une réalité qui fonctionne comme un bloc ? »

Partis politiques et syndicats 

Ces propos renvoient à la volonté hégémonique qui mérite une analyse circonstanciée. Mais les reproches faits à Mélenchon portent aussi et surtout sur sa remise en cause de l'autonomie syndicale. Dans sa forme la plus caricaturale, on trouve l'injonction de Laurent Berger, secrétaire national de la CFDT, (L’épreuve de vérité du 21 décembre) « Je ne me mêle pas de politique, alors que M. Mélenchon ne se mêle pas de syndicat ». Donc, chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Pour la CGT, c'est le syndicaliste historique Jack Potavin qui s'est chargé de mettre les points sur les i dans une tribune publiée dans l'Humanité du 3 novembre « L’indépendance syndicale vis-à-vis du politique est une valeur forte. Cela ne veut pas dire la neutralité par rapport aux questions politiques, mais l’autonomie de choix et de décision. » Et revoilà l'intouchable charte d'Amiens. Je persiste à penser que cette charte n'est plus de mise, que le risque d'instrumentalisation des syndicats par des partis politiques est plus que mineur et qu'elle constitue aujourd'hui un obstacle pour lutter ensemble, pas seulement côte à côte, car l'adversaire commun est plus redoutable que jamais.

 

 

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