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Billet de blog 12 avril 2020

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Les délations controversées d'aujourd'hui et d'hier

De nombreuses personnes se sont émues d'un article signé du journaliste Alexandre Kauffmann, paru dans le Monde du 10 avril : « Avec le coronavirus, le retour des « corbeaux ».

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Cette publication est intéressante à plusieurs titres. C'est une enquête présentée sous le chapô : « A Paris comme en province, la police reçoit des appels pour dénoncer des manquements, réels ou supposés, aux mesures de confinement. Un phénomène limité, mais révélateur des angoisses de l’époque et du poids du passé.portant sur des exemples de dénonciations. » Suivent quelques exemples de dénonciations, dont certaines anonymes, récoltés auprès de divers services policiers ou municipaux. Tout est authentique et rend compte d'un phénomène dont le journaliste tient à préciser dans le corps du texte que « Si les appels aux services de police et de gendarmerie ont explosé – pour l’essentiel, des questions pratiques autour des autorisations de déplacement –, la part des délations est restée marginale. De Bordeaux à Strasbourg en passant par Paris, les standardistes des mairies partagent ce constat. »

Un titre démenti par l'article

L'intégralité de l'article n'est réservée qu'aux abonnés du Monde mais le titre, accessible à tous, a fait le tour des réseaux sociaux. Comment peut-il être compris ? Que la délation n'est pas un épiphénomène et qu'elle évoque celle qui eut cours au à l'époque de l'Occupation. Ce qui va rester, ce sont ces deux interprétations, alors qu'elles sont démenties, pour peu que l'on soit en mesure de lire la totalité de l'article. Certes, la délation existe, mais elle est très limitée. L'article cite le témoignage d'une opératrice de la Mairie de Paris : « Il y a plus de dénonciations que d’habitude. Elles sont bien souvent virulentes, mais minoritaires, environ cinq appels sur cent… » Et puis encore cette précision : « Si les appels aux services de police et de gendarmerie ont explosé – pour l’essentiel, des questions pratiques autour des autorisations de déplacement –, la part des délations est restée marginale. De Bordeaux à Strasbourg en passant par Paris, les standardistes des mairies partagent ce constat. »

Un parallèle indécent

La deuxième interprétation que suggère le titre « Avec le coronavirus, le retour des « corbeaux », c'est le parallèle avec la période de l'occupation au cours de laquelle la délation aurait été massive. Cette fois encore, l'article conteste cette idée reçue. Pour ce faire, le journaliste fait appel à l'historien Laurent Joly, auteur de « Dénoncer les juifs sous l’Occupation » (CNRS Éditions, 2017), lequel déclare, entre autres, que : « Si la délation est associée à cette période, elle ne correspond pourtant pas au phénomène de masse qu’on imagine communément. Ce sont d’abord les Allemands qui ont forcé ce trait sous l’Occupation pour dénigrer les Français. Reprise par des écrivains de droite soucieux de se dédouaner à la Libération, puis par des journalistes et des réalisateurs engagés à gauche, le mythe de millions de dénonciations s’est solidement installé dans l’imaginaire collectif, loin du véritable ordre de grandeur. » A cette époque, il est effectivement notoire que des juifs ont été arrêtés par la police vichyste, conjointement ou pas avec la Gestapo, sur la base de dénonciations. Mais gardons nous de faire un parallèle entre ces dénonciations et celles qui peuvent se produire aujourd'hui. Sous l'Occupation, la dénonciation de juifs était généralement suivie par leur arrestation puis leur internement en France et enfin par leur transport vers les camp d'extermination nazis. D'autre part, si ces dénonciations étaient une horreur, il reste qu'elles ne sont à l'origine que d'une infime partie des arrestations de juifs qui se conclurent par près de 80 000 victimes, dont 3000 dans les camps d'internement français et 77 000 dans les camps nazis. En fait, les rafles furent organisées sur la base des listes de recensement des juifs établies en 40-41 puis en 43 par les autorités françaises. Dans son ouvrage de référence « Vichy-Auschwitz. La « solution finale » de la question juive en France » (Fayard 2001), Serge Klarsfeld en a fait la démonstration chiffrée et documentée.

Un témoignage personnel

Au début des années 2000, j'ai consulté aux Archives municipales d'Avignon le dossier « juifs ». Les lettres de dénonciations y étaient rares, par contre y figuraient les listes de recensement des juifs d'Avignon. La première avait été établie en juin 41 sur la base des déclarations faites par les juifs appelés, par voie de presse, à se rendre à la mairie. S'y soustraire était puni de lourdes amendes et d'emprisonnement. J'ai pu consulter ces listes comportant près de 1500 noms, dont celui de ma famille, le mien compris, j'avais moins de 1 an. Il est établi que la quasi totalité des juifs d'Avignon se sont conformés à l'injonction préfectorale, effrayés par les suites judiciaires qui seraient données s'ils ne le faisaient pas. Les juifs adultes se voyaient alors apposer le tampon "juif" sur leur titre d'identité. Un nouveau recensement avait été lancé en août 43, et les listes finalisées en mai 44. Je les ai aussi examinées, n'y figuraient plus les juifs raflés depuis 41, dont certains membres de ma famille arrêtés quelques mois avant au cours de la dernière rafle d'Avignon de mars 44 et exterminés au camp d' Auschwitz.

Roger Hillel 12 avril 2020

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