L'Intersectionnalité pour les luttes contre les dominations/oppressions

Le concept d'intersectionnalité est un puissant outil pour réinterroger les luttes féministes et antiracistes. Leur efficacité et leur cohérence ont tout à y gagner.

Le concept d’intersectionnalité, issu des travaux pionniers des féministes noires aux États-Unis, en particulier de Kimberlé Crenshaw en 1989, introduit en Europe au début des années 2000 , porte sur l’imbrication des rapports de domination auxquels sont soumises les femmes (sexe/genre-race--classe). Ce triptyque inclut le terme race qui est utilisé dans l'acception sociologique et pas dans celle biologisante qui, bien que n'ayant aucun fondement, est utilisée par les tenants d'une hiérarchie raciale. J'y reviendrai plus loin.

Définitions de l'intersectionnalité

Les définitions qui suivent, empruntées à diverses publications, sont partiellement redondantes mais en se recoupant, elles permettent de mieux apprécier la portée de ce concept :
1-Il vise à appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales par une approche intégrée qui réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, race (certains auteurs parlent aussi de ethnicité). Il va au delà d’une simple reconnaissance de la multiplicité des systèmes d’oppression opérant à partir de ces catégories et postule leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales.

2-Il désigne le fait que les identités et les expériences des groupes sociaux sont structurées par les intersections toujours singulières entre race, sexe/genre et classe.

3-Il stipule que les rapports sociaux de sexe/genre, race et classe ne sont pas simplement superposés ou additionnés, mais plutôt imbriqués et consubstantiels et co-formés.

4 -Il postule un entrecroisement dynamique complexe de l’ensemble des rapports sociaux, chacun imprimant sa marque sur les autres. Ainsi ils se modulent les uns les autres, ils se construisent de façon réciproque.

On remarque que dans ces définitions, le terme « discrimination » est absent, au profit de : « inégalité sociale, oppression et domination ». C'est qu'en effet, les discriminations ne sont que les conséquences repérables d'un système fondé sur les divisions sociales. Pour ma part, j'opterai pour « domination/oppression »

A propos du concept de « race »

Pour les sociologues qui font usage de ce terme, ce n’est évidemment pas pour revenir à la race biologique qui, bien que n'ayant aucune réalité empirique, est un marqueur du racisme. La « race » du racisme biologisant consiste à définir un groupe à partir de traits physiques réels ou imaginaires et/ou d'origines supposées ou réelles (ethnique, patronymique, généalogique, culturelle, religieuse, etc.). L'assignation d'une personne à ce groupe vise à la distinguer des personnes censées faire partie du groupe dominant, à la stigmatiser et à l'inférioriser. Ce concept résume l’ensemble des mécanismes, sociaux et politiques, qui ont pour effet d'essentialiser les différences, de trier et hiérarchiser les groupes sociaux en assignant certains d'entre eux à des places inférieures. La « race » n’existe que comme produit d’un rapport de pouvoir. La personne, tout autant que le groupe, sont dit racisés ou racialisés. La racialisation désigne un processus socialement construit de catégorisation qui altérise et infériorise un groupe.

Faut-il hiérarchiser les dominations/oppressions ?

Les axes des divisions sociales étant définis, se pose la question de leur éventuelle hiérarchie. On peut distinguer trois sortes de réponses :

1-centralité des inégalités de classes, en d'autres termes, le rapport principal de domination par rapport aux autres formes de domination réside dans l’exploitation économique, le reste vient en plus ou après. C'est la théorie de la contradiction principale et celles secondaires qui a longtemps prévalu dans le marxisme. Je ne suis pas sûr que ce soit encore le cas.

2- la question ne de la hiérarchisation ne se pose pas dans la mesure où les systèmes d’oppression sont indissociables les uns des autres, s’alimentent et se construisent mutuellement. Les rapports sociaux sont à la fois consubstantiels dans la mesure où ils génèrent des expériences qui ne peuvent être divisées et coextensifs parce qu’ils se coproduisent mutuellement. Chaque rapport social laisse son empreinte sur les autres et ensemble ils se façonnent de manière réciproque.

3- Le sujet des hiérarchies éventuelles entre les différents axes d’inégalité sociale doit être traité comme une question empirique qu’il faut considérer dans son contexte socio historique. En particulier, il faut examiner la manière selon laquelle sexe/genre et race, en tant que formes de différenciation sociale, traversent les rapports de classe et contribuent à leur production et reproduction.

L'intersectionnalité et les luttes

Ce qui domine aujourd'hui, c'est la dispersion des luttes contre les différentes dominations/oppressions. Le plus souvent, les militant.e.s priorisent telle ou telle cause, estimant qu'elle détermine toutes les autres, ou prétextant ne pas pouvoir les mener toutes de front. On sait que les plus nombreux vont se mobiliser sur les questions sociales et relativiser l'importance de celles relevant du racisme (j'y inclue la question des migrant.e.s/réfugié.e.s) ou du féminisme ou des LGBT. De plus, dans chaque lutte, il y a une diversité des raisons avancées pour les mener. Cette diversité est parfois telle, qu'elle se traduit par l'existence d'organisations et collectifs concurrents qui prétendent que seules leurs motivations sont légitimes. On le voit bien avec les luttes féministes et antiracistes. L'intersectionnalité, en pensant les interconnections, devrait aider à l'interactivité des luttes. Elle pose que chaque mouvement n'a pas besoin d'être homogène pour être soudé et que l'autonomie relative de chaque mouvement n'exclut pas les luttes collaboratives. Le but n'est pas de faire converger les luttes en se mettant d'accord sur le plus petit commun dénominateur, en d'autres termes, en ne prenant que ce qui fait consensus et en occultant les divergences. Il n'est pas non plus d'exiger, comme condition d'une lutte commune, que tel ou tel mouvement écarte certaines des motivations qui lui sont fondatrices. La démarche fondée sur l'intersectionnalité devrait permettre de remplacer les dichotomies par des relations complexes et co-construites et d'intégrer les différences aux différentes luttes. D'autre part, l'intersectionnalité est compatible avec le fait de considérer que dans le champ des dominations/oppressions, dans telle configuration sociale et historique, l'une d'elles dans sa singularité peut déterminer toutes les autres et constituer un nœud, un point de condensation ouvrant la possibilité d’alliances inédites.

La lutte féministe

Cette lutte est traversée par des divergences. Il y a la thèse selon laquelle la responsabilité du traitement discriminatoire de la femme par rapport à l'homme incomberait ontologiquement à ce dernier. Dans un registre assez proche, le patriarcat serait consubstantiel à l'espèce humaine. Ces a priori idéologiques, fondées sur une soi-disant nature humaine, ont quelque chose à voir avec la croyance en une féminité constituée de stéréotypes plus fantaisistes les uns que les autres. L'intersectionnalité pose que les dominations/oppressions de genre/sexe dont les femmes sont victimes résultent d'une construction historique et ne constituent pas une donnée intrinsèque de la nature humaine. Elles sont antérieures au capitalisme, mais avec lui, s'opère une imbrication genre/sexe-classe ou genre/sexe-classe-race qui produit des inégalités sociales spécifiques. En d'autres terme, la domination/oppression de genre n'est pas réductible à l'exploitation de classe, de sorte que, si le dépassement du capitalisme est une condition nécessaire pour éradiquer les dominations/oppressions de sexe/genre, elle n'est pas suffisante. D'autant plus que le travail genré se caractérise par une double domination : celle liée au travail salarié rémunéré et celle lié e au travail non rémunéré qui consiste à faire des enfants, s'occuper d'eux et du reste de la famille. Dans le cas de la femme salariée et racisée, la domination devient encore plus complexe avec l'interaction genre/sexe-race-classe.

La lutte antiraciste

Il faut en finir avec l'idée que l'être humain serait raciste par nature. Prétendre que la peur de l'autre serait de nature ontologique n'a pas de sens. Par contre, comme pour le patriarcat, le racisme est une construction sociale multiséculaire.Il combine un ensemble de pratiques : différentes formes de violences économiques, symboliques, verbales et physiques, des discriminations quotidiennes jusqu’aux exterminations ethniques, en passant par la surexploitation structurelle et les violences policières. A ces pratiques s'ajoutent des discours, des représentations et des formes de subjectivation (rapport à soi, aux autres, à l’État-nation, etc.) qui contribuent à l’exercice d’une domination (politique, économique, culturelle, etc.) sur un ou des groupes sociaux racialisés. Ces groupes, de même que les formes du racisme, peuvent varier avec les conditions historiques, politiques, sociales, économiques. Le racisme est une réalité structurelle et multidimensionnelle, on peut parler d'intersectionnalité, qui va dépendre du lieu et du temps où il va sévir. L’universalité du combat antiraciste n'interdit pas de désigner à tel ou tel moment, un racisme dominant qui est un marqueur d'une régression sociale plus large.

Judéophobie, antisémitisme

En Europe, la judéophobie (ou antijudaïsme), marquée par une haine de la religion juive et de celles et ceux qui s'en réclament, a été multiséculaire. En France, elle est passée par des hauts et des bas, souvent en fonction de buts politiques poursuivis par les autorités étatiques (affaire Dreyfus, accords de Munich, la période vichyste...) avec l'aval, si non plus, de tout ou partie de la hiérarchie catholique. Il est utile de préciser que la judéophobie n'a absolument rien à voir avec la critique légitime de la religion juive, comme ce pourrait être le cas de toute autre religion. Bien que ce ne soit pas toujours évident à l'établir, la judéophobie se distingue de l'antisémitisme qui désigne la haine de celles et ceux qui sont assignés à une soi-disant race juive donnée comme inférieurs et nuisible. Ce racisme a été dominant en France jusqu'au moins la fin de la deuxième guerre mondiale. Il allait de soi que les antiracistes se focalisent sur ce racisme, sans pour autant ignorer les racismes anti noirs et antimusulmans beaucoup moins massifs de par le nombre limité de personnes pouvant être désignées comme telles. Par contre, à l'encontre des travailleurs immigrés : polonais, portugais, italiens, espagnols arrivés par vagues successives, il est plus judicieux de parler de xénophobie, car ici nous avons affaire très majoritairement à des européens, blancs et chrétiens. Il aura fallu, les horreurs des persécutions nazis, avec pour la France la collaboration du régime vichyste, pour que l'antisémitisme perde de son intensité. S'ajoute la création de L'Etat juif en 1948 qui est très vite devenu un instrument géopolitique manipulé par les puissances occidentales pour contrecarrer les légitimes revendications des pays arabes. Le soutien des occidentaux à la politique israélienne s'est accompagné d'une sollicitude ostentatoire à l'égard des juifs compensée par l'émergence d'un racisme anti arabe.

Islamophobie

Jusque là, ce racisme anti arabe et son homologue le racisme anti noir, étaient cantonnés, sous sa forme la plus exacerbée faite de discriminations, persécutions et dominations, à l'empire colonial français : Algérie, Indochine et territoires ultramarins. La question raciale restait, pour l'essentiel, une affaire extérieure à la France métropolitaine. Au cours des années 50, des ressortissants des territoires ultramarins, poussés par la misère, se sont exilés en France. Puis, à partir du début des années 60, avec les indépendances africaines et la fin de la guerre d'Algérie, les immigrations venues de ces pays se sont accélérées et avec elles, la montée du racisme à l'égard des anciens colonisés. La question raciale est devenue une affaire intérieure et n'a plus cessé de l'être. Du coup, le racisme s'est déplacé de l'antisémitisme dominant, sans pour autant qu'il prenne fin, d'autant que le drame palestinien, auquel les populations racisées sont particulièrement sensibles, vient régulièrement le raviver, vers des personnes plus facilement distinguables par leur apparence, en particulier la couleur de la peau. Les personnes racialisées sont les mêmes que celles qui subissaient le racisme dans leurs pays d'origine, mais cette fois sur le territoire même de l'ancien colonisateur. Avec l'importance croissante du nombre de personnes se réclamant de la religion musulmane, avec l'affirmation des identités culturelles pouvant aller jusqu'à des postures identitaires, la pensée racialiste à l'encontre des personnes d'ascendance maghrébine, ou issues de l'immigration, s'est considérablement renforcée. Les formes de discriminations et de stigmatisations se sont multipliées et aggravées à l'encontre des populations, particulièrement les jeunes, des cités populaires. Ce qui est inquiétant, c'est que par une conjonction de plusieurs facteurs, le racisme antimusulman a pris une dimension systémique que le terme islamophobie est le plus à même de désigner. Ces facteurs s'entrecroisent et mériteraient des analyses spécifiques : frénésie médiatique et étatique, on peut parler à juste titre de racisme d'Etat, se focalisant sur des déviations sectaires, voir terroristes de l'islam, montée en puissance de Daesh, mouvement dont l'idéologie politico-religieuse s'apparente à du fascisme, amalgame entre immigration/islam/intégrisme/terrorisme, instrumentalisation de la laïcité pour, au nom de valeurs universelles, déclarer que celles culturelles et cultuelles de l'Islam sont incompatibles avec la République.

La prétendue polysémie du terme islamophobie

Le terme d'islamophobie est contesté au prétexte qu'il serait polysémique, oscillant entre le sens de critique de l'islam et celui qui est rappelé supra. C'est, entre autres l'avis du Mrap. Mais, ce qui pouvait le cas en 2003, lorsque le Mrap interrogeait ce terme, ne l'est plus en 2020. Considéré comme fondée l'affirmation du philosophe Pena Ruiz selon laquelle « on a le droit d'ête islamophobe », en ce qu'il « …ne relève pas du racisme mais de la liberté de critiquer une vision du monde... », entretient une dangereuse confusion. L'islamophobie n'est pas assimilable à la critique de la religion musulmane. Critiquer est une chose, ce dont je ne me prive pas, comme de toute religion, mais haïr est une toute autre chose. Or, le terme de phobie renvoie à la haine des personnes qui se réclament de l'islam ou qui y sont assignées contre leur gré, ne serai-ce que sur le seul énoncé de leur nom. L'islamophobie est basée sur l'affirmation de l’altérité, de l'infériorité et de la dangerosité des immigrés et descendants d’immigrés extra-européens en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à une « communauté musulmane » qui serait étrangère sinon hostile à la « communauté nationale ».

Capitalisme et racisme

La question du rapport entre capitalisme et racisme continue à faire débat. Elle oblige à réaffirmer que le racisme est un fléau multi séculaire qui s'exprime différemment selon la conjoncture historique. Avec le capitalisme il prend des formes spécifiques puisque, par exemple, le travailleur immigré ou issu de l'immigration, va être à la fois racialisé et exploité. Ces deux oppressions sont non seulement indissociables, mais elles interagissent entre elles. De sorte que la position de Gérad Noiriel qui consiste à privilégier « le critère social plutôt que les critères de l’origine, de la race ou de la religion » ne tient pas. Le concept de classe ne suffit pasà lui seul à analyser ces situations. De même qu'on ne peut traiter de l'oppression économique des personnes racialisées en occultant le fait que l’essor et le développement du capitalisme en Europe sont intimement liés à la déportation historique de 12 millions de personnes esclavagisées, du colonialisme qui s’est ensuivi et enfin du néocolonialisme. Comme vu plus haut, l'intersectionnalité est encore plus complexe dans le cas de la femme subissant la triple domination : genre, race et classe.

Racisme d'Etat

L'Etat est-il coupable de racisme ? L'examen attentif du traitement politico - administratif des immigrations économiques et les politiques migratoires de l'Etat français depuis des décennies permet de répondre sans hésiter par l'affirmative. Sur le premier sujet, je recommande la lecture de « Faire musée d'une histoire commune » paru en 2019, ouvrage collectif rédigé sous la direction de Romain Bertrand et Patrick Boucheron. Sur le deuxième sujet, il y a foison d'ouvrages qui en traitent sous différents angles. Je ne fais que noter l'approche relevant le manque évident d'humanité. Une autre, plus acérée, soutient qu'au regard des responsabilités écrasantes des Etats occidentaux (colonialisme, conflits..) dans les migrations forcées, le devoir d'hospitalité s'impose. La plupart des auteurs insistent sur le rôle de boucs émissaires que l'Etat fait jouer aux migrant.e.s afin de faire diversion face à un climat social détérioré.Dans la même veine, on trouve l'instrumentalisation à des fins électoralistes Mais, il est un aspect peu exploré , qui mériterait d'être approfondi, qui concerne les ressorts idéologiques qui voient les migrations, incluant les immigrations, comme une menace pour la vocation hégémonique de la civilisation blanche et chrétienne.

Roger Hillel février 2020

 

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