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Billet de blog 14 juil. 2020

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Un salaire à la vie à la mort (partie 3)

La proposition de salaire à vie de Bernard Friot a suscité une levée de boucliers de la part des membres de la commission économie du PCF. Leurs arguments ne sont pas toujours exempts de diatribes et caricatures.

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La proposition de salaire à vie de Bernard Friot, décriée à bas bruit par les économistes communistes, s'est fait connaître des adhérents du PCF à l'occasion des débats préparatoires à son dernier congrès de novembre 2018. Après quelques hésitations, elle a été écartée sans ménagement au profit de la proposition théorisée de longue date dite de « sécurité d'emploi et de formation », présentée dans le texte adopté par le congrès comme « permettant à chacune et chacun de conjuguer mobilité choisie et sécurité accrue de ses revenus et de ses droits ».. Frédéric Boccara, un des principaux animateurs de la commission économie du PCF et de sa revue Économie et politique, membre du Conseil national du PCF, maître de conférences, nommé au Conseil économique, social et environnemental, est revenu récemment (L'Humanité du 2 juillet 2020) sur le système de « sécurité d'emploi et de formation ». Il écrit, entre autres, que grâce à ce système : « chacun.e pourrait alterner entre travail et non-travail, dans une sécurité de revenu, tout en participant au progrès de la production sociale. Il permettrait d’organiser les rotations entre travail et autre activité, avec une sorte de « relais » entre travailleurs, limitant la pandémie sans la pression du manque de revenu. Il permettrait d’organiser aussi, par la formation, la recherche et un nouveau type d’investissement, le progrès d’une efficacité nouvelle et la réorientation écologique des productions si urgente ». Dans cet article, il s'en prend à l'idée de salaire à vie, sans en citer l'auteur, par cette diatribe « Il ne faut pas renoncer et accompagner les licenciements par une flexisécurité, ni en se résignant à un revenu d’existence, ni en rebaptisant « salaire à vie » les préretraites et autres dispositifs imaginés pour faire passer les suppressions d’emplois. »

Bernard Friot descendu en flèche

Voilà donc Bernard Friot réduit au rang d'un économiste complice du pouvoir, de ce ceux qui inventent des leurres pour mieux faire passer les suppressions d'emplois. Sa proposition avait déjà été vertement critiquée dans la lettre du RAPSE no 148 du 29 mars 2018 de la commission économie du PCF. Critiquée, le mot est faible, plutôt flinguée avec les trois titres à la une de cette lettre : «  chausses-trappes, conservatisme et illusions ». Pour mieux la descendre en flèche, elle n'est pas présentée dans sa complétude, qui articule, comme vu dans les deux parties précédentes, : salaire attaché à la personne, propriété d'usage des outils de travail, caisses de salaires et d'investissements, conventionnement des entreprises qui seront la propriété d’usage de leurs salariés. Au surplus, sa proposition est outrancièrement caricaturée. Par exemple, on a vu que le salaire à vie sécurise toute personne de 18 ans à sa mort. Dans ces conditions, la pension de retraite n'a plus de sens. Du coup il se voit rétorquer (page 5)  : « Mais pourquoi continuer à parler de retraite et de retraités puisque dans le système Friot, on touche 1500 € dès 18 ans quoi qu'on fasse. Si on poursuit sa logique, la retraite pourrait donc commencer à 18 ans ! » A la page 6, on trouve ce titre inqualifiable : « Une nouvelle version de « l'Homme nouveau soviétique ? » Page 8, on retrouve l'accusation signalée dans le texte supra de Frédéric Boccara : « Evidemment, ce salaire à vie, au même titre d'ailleurs que la proposition de revenu universel de B. Hamon a « l'avantage » de ne plus avoir à se battre pour le respect du préambule de la constitution de 1946 : « chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi ». Et pire encore, page 10 : « Dire : aujourd'hui nous sommes sous la domination du capitalisme, demain matin, nous aurons rompu nos chaînes, ça n’existe pas. C’était la théorie de Pol Pot, celle qui l’a conduit à vouloir détruire toute trace du passé (et des hommes qui possédaient du savoir) pour recommencer l’histoire du Cambodge sur une feuille blanche »

Le refus du débat 

On peut reprocher à Bernard Friot la rudesse de certaines de ses affirmations et son intransigeance théorique, mais force est de reconnaître la cohérence anticapitaliste de sa proposition. Si elle doit être critiquée, encore faut-il en débattre honnêtement. Or, ce n'est pas ce que font les économistes communistes. Je le regrette, autant parce que je suis moi-même communiste, que par ce que, dès 1996, je me suis intéressé de près au système « sécurité emploi formation » lorsque Paul Boccara, le père du premier, en présenta la théorisation. A cette époque, je peux en témoigner, il y eu de nombreux débats contradictoires, mais sans diatribes ni caricatures. Aujourd'hui, il est très inquiétant de constater que cela ne semble plus possible. Pourtant de multiples questions sont en jeux et parmi elles la plus importante, celle de l'alternative au capitalisme et de la transition au communisme. Comme on a vu dans la partie 2, Frédéric Lordon a traité de cette question en évoquant le scénario improbable de Bernard Friot qui consiste à « planter son innovation dans le capitalisme pour l’y faire prospérer. En pariant que son dynamisme évolutionnaire sera soutenu par ses bonnes propriétés politiques. » Il lui reproche de sous estimer que «  le capitalisme ne cohabitera pas avec ce qui peut le nier victorieusement, ni ne contemplera passivement sa progressive sortie de la scène de l’histoire. ». Cette problématique est abordée dans la lettre du RAPSE citée supra : « Le dépassement du capitalisme ne peut se faire qu'à partir de l'existant, des contradictions de celui-ci, de luttes, de conquêtes sociales et de pouvoirs. Il se fera progressivement. C'est la conception de la Sécurité d’Emploi ou de Formation : son aboutissement permettra de sortir le travail de sa marchandisation (et donc de la domination patronale). Mais parvenir à cette révolution - le dépassement du marché du travail - passera par des étapes, des points de rupture. La SEF relie une visée radicale (l'éradication du chômage) à des objectifs de luttes immédiates pour des conquis dès maintenant » Mais en quoi trouverait-on là, une réponse plus convaincante que celle de la proposition du salaire à vie ?

Il serait urgent que tout cela soit débattu. Malheureusement, c'est bien mal engagé.

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