Confronter témoignages et histoire
Je réitère ce que j'ai précisé d'emblée dans mon article. Je suis un communiste de longue date qui réfléchit à son expérience militante à la lumière des évènements qui ont précédé puis suivi 68, en ne se contentant pas de recourir aux témoignages, mais en les confrontant aux travaux pluriels des historiens. De ce point de vue, le travail de Ludivine Bantigny consigné dans son livre 1968. De grands soirs en petits matins (Le Seuil, janvier 2017) est intéressant, bien qu'à mon avis il fait une part trop belle au Mouvement du 22 mars. Cette confrontation permanente témoignage-histoire permet, en tout cas cela vaut pour moi, de ne pas céder à la nostalgie et de conserver, malgré mon âge, une démarche militante pour affronter la réalité présente et ne pas renoncer à lui tordre le cou si peu que ce soit. Ce qu'il apparaît beaucoup dans les commentaires c'est l'expression de rancœurs, les quelles, j'imagine, rendent leurs auteurs démunis et désespérés face aux dangers de ce monde. Pour ma part, je lutte, comme je peux, pour la transformation de la société vidée de son humanité par le capitalisme ordo-libéral, financiarisé et militarisé.
La contestation la plus conséquente de mes arguments
Cette rancœur est terriblement présente chez mon contradicteur le plus conséquent, Jean Pierre Boudine. En fait, ce qui lui est inconcevable, c'est que de longue date le PCF a pensé la révolution, c'est à dire le dépassement du capitalisme, avec pour passage obligé, l'accession au pouvoir par la voie électorale. A partir de la fin des années 50-60, dans les conditions de l'époque, la seule stratégie qu'il pouvait concevoir, c'était de rapprocher et non de fusionner, le courant révolutionnaire dans lequel le PCF était hégémonique et le courant réformiste représenté par la SFIO. Toute la politique du PCF a été tendue vers cet objectif. C'est ce qui explique, selon moi, que tout ce qui pouvait y faire obstacle était irrémédiablement écarté, en particulier la mouvance trotskiste, adversaire historique des communistes. En ce qui me concerne, autant, j'ai partagé la ligne stratégique du Pcf, autant les invectives contre le gauchisme m’insupportaient. Je pense particulièrement au livre de Léo Figuère Le Trotskisme, cet antiléninisme », (Éditions sociales, Paris, 1969) qui faisait fureur dans nos rangs. Cette ligne stratégique l'histoire tumultueuse des rapports entre communistes et socialistes. Mais, en 68, un gouvernement commun semblait être à portée de main. Ce que qu'aurait voulu croire Boudine, c'est que le parti communiste, qui selon lui était « très puissant », révise sa stratégie, et que, compte tenu de l'existence d'un « puissant état major politique et syndical » et « devant même la sympathie presque universelle des couches de la petite bourgeoisie et des "classes moyennes" au moins entre le 15 et le 30 mai », cet état major prenne le pouvoir et mette en place un « gouvernement populaire ». Cela n'a pas été fait, et du coup, le PCF a été « lâche », « fidèle à la politique stalinienne, fidèle aux accords de Yalta : le France reste à l'ouest, la France reste au capital », et cerise sur le gâteau, l'hypothèse complotiste qu'aucun historien n'est venu confirmé : « De fortes rumeurs prétendent que de Gaulle, en visite éclair a Berlin, a été précisément rassuré sur ce point. Vrai, ou faux ? » Fermer le ban.
Sur la même longueur d'onde, mais pas en tout
Je m'adresse maintenant à ceux de mes commentateurs avec lesquels je crois pouvoir partager des analyses communes. D'abord pour dire mon désaccord avec l'accusation portée sur certains mouvements gauchistes qui auraient été financés par la CIA (ce n'est pas ce qu'écrit Jean le Duff). Cela ne vaut pas mieux que les accusations portés contre le PCF, soi-disant financé par l'URSS. Pourquoi ne pas considérer simplement que les gauchistes étaient certes des enfants issus de la bourgeoisie mais u'ils s'insurgeaient sincèrement contre le milieu dont ils étaient issus. C'est ce que je nous reproche de ne pas avoir compris. Ils étaient anti communistes, mais pouvait-il en être autrement. Mon deuxième désaccord porte sur l'explication qui voudrait que les agissements des leaders libertaires de 68, s'expliqueraient par ce qu'ils sont devenus aujourd'hui, ce qui est particulièrement le cas de Cohn-Bendit, devenu avec son complice Goupil le conseillé de Macron pour la commémoration de Mai 68, ou de Geismar passé au PS en 86.Du coup, il faudrait douter de la sincérité de celles et ceux qui ont, risquons le mot, « bien évolué » en choisissant l'adhésion au PCF et vouer aux gémonies les autres ayant fait le parcours inverse. Ainsi il faudrait juger le Mélenchon d'aujourd'hui à l'aune de son très long parcours de dirigeant social-démocrate.
Un point annexe
Je finis sur un point relativement annexe à propos du pacte de non agression germano-soviétique tel qu'il est évoqué par Jean le Duff et qui aurait été « la seule parade dont l'URSS disposait pour éviter d'être confrontée à court terme à la guerre ». Cette thèse est au moins partiellement contestée dès lors qu'il est avéré que l'engagement de neutralité étai accompagné d'un protocole secret sur la répartition entre les deux parties d'un certain nombre de territoires à annexer. Les travaux de l'historien Serge Wolikow sont très éclairants sur cette question.