Antisémitisme. Ignominies, amalgames et raccourcis

Les actes antisémites ont progressé en 2018 après deux années de recul tandis que les autres actes haineux ont reculé. Les dirigeants français s'empressent de mettre cette augmentation sur le dos des gilets jaunes, ses idéologues désignent aussi l'islamisme.

Le ministre de l’Intérieur a dressé un bilan des actes antisémites, qui ont progressé de 74 % en 2018 par rapport à 2017 (541 recensés contre 311 en 2017). Ces chiffres tiennent compte des 358 menaces (propos / geste menaçant ou démonstration injurieuse, tract / courrier, inscription) et des 183 actions violentes (attentat ou tentative, homicide ou tentative, violence, incendie ou tentative, dégradation ou vandalisme). On cite, entre autres,l'inscription de croix gammées sur des boites aux lettres, les tag « juden » sur l'enseigne d'un restaurant Bagelstien, « putain de la youtrerie universelle  » au siège du Monde, la dégradations du mémorial d’Ilan Halimi... Autant d'actes dénombrés dans la période récente, tous ignobles et condamnables. Ce constat est inquiétant à deux titres. D'une part parce que après les pics de plus de 800 actes antisémites en 2014 et 2015, ils avaient reculé en 2016 puis en 2017 (335 puis 311). D'autre part parce que cette augmentation est à mettre en regard du recul de 4,2% des faits à caractère raciste et xénophobe au sens strict, hors actes antisémites et antimusulmans (496 en 2018 contre 518 en 2017).et de celui des actes antimusulmans au nombre de 100, atteignant ainsi leur plus bas niveau depuis 2010.

Ne pas accepter la banalisation de la haine

On peut discuter de la méthodologie des décomptes basés sur la collecte et la validation des faits. On peut estimer que relativement à une population de 67 millions d'habitants, les faits sont globalement marginaux, encore que la population française censée être de confession juive est estimée à 550 000 personnes, soit moins de 1% de la population, alors que les actes antisémites représentent presque 50% du total des actes haineux. Mais, on ne peut banaliser un phénomène qui s'inscrit dans un contexte européen de montée des idées fascisantes et des mouvements d'extrême droite. Pour autant faut-il suivre Christophe Castaner lorsqu'il déclare que « L'antisémitisme se répand comme un poison comme un fiel. Il attaque, il pourrit les esprits, il assassine » ? Faut-il comme de nombreux médias parler d' « explosion » ?. Il me semble que constater que « Les actes antisémites se sont dramatiquement multipliés au cours de l'année 2018 » - déclaration des partis qui appellent à lutter contre l'antisémitisme- est tout de même plus approprié. Il reste que pour lutter contre cette plaie sociale le constat ne suffit pas, il faut en analyser les ressorts et de ce point de vue les amalgames et les raccourcis sont légions.

Des amalgames pour discréditer les gilets jaunes

Il faut effectivement y regarder à deux fois pour ne pas tomber dans les pièges tendus par les dirigeants français et leurs idéologues. Le premier piège serait d'attribuer cette flambée d'antisémitisme des derniers mois de 2018 aux gilets jaunes. Pour les discréditer Castaner, Macron, Griveaux n'ont pas hésité à établir un lien avec les violences dont se seraient rendus coupables certains d'entre eux et leur contestation généralisée du pouvoir macroniste. Le président de la République est allé jusqu'à associer « L'irrespect des personnes et des valeurs .. désormais devenu chose courante » à la recrudescence des actes antisémites. Autre chose est de penser que lorsque la légitimité du pouvoir est radicalement contestée les éléments les plus rétrogrades de la société, en particulier les groupuscules fascistes, en profitent pour s'infiltrer dans le mouvement et vendre leur salade. L'analyse de l’historien et sociologue Pierre Birnbaum dans un entretien au Monde du 13 février donne à réfléchir : « Le mouvement des gilets jaunes réfute la légitimité de l’Etat qui est perçu comme l’Etat des riches et, par extension pour certains, comme l’Etat des juifs. C’est dans ce contexte que des préjugés antisémites, qui existaient avant cette vague de contestation et existeront après, sont ravivés et exprimés. Non pas par le mouvement des « gilets jaunes » lui-même, mais à l’occasion de cette mobilisation ». On retrouve un part de cette analyse dans les propos du secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, qui après avoir condamné les « actes indignes et insupportables » précise que « Comme toujours, lorsque la crise sociale est forte, lorsque la question sociale monte, l’extrême droite s’agite et tente de dévoyer l’exaspération populaire vers ses obsessions identitaires, ethniques ou religieuses ».

Encore un raccourci inadmissible

La discréditation n'épargne pas que les gilets jaunes. La thèse de l'islamisme reste toujours prégnante. Elle est reprise sans précaution dans tous les médias par Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT, directement rattaché aux services du Premier ministre. Selon lui, s'il s'agit bien d'un « retour d'une extrême droite très virulente... C'est le signal d'une montée de groupuscules identitaires », la recrudescence de l'antisémitisme « C'est d'abord lié à l'islamisme radical ». Si on ne peut nier qu'un certain antisémitisme se manifeste dans des milieux sensibles au sort du peuple palestinien, en faire une généralisation serait totalement infondée. En tout état de cause, quand bien même la politique israélienne est condamnable, il serait inadmissible que la désapprobation et la colère se retournent contre les personnes de confession juive. On sait que cette sorte de dérapage est alimenté par la méconnaissance des véritables causes ou par un goût insensé du complotisme. Mais l'exemple vient de haut. Comment demander à celles et ceux qui s'y complaisent d'être moins sectaires que les propagandistes israéliens qui assimilent à de l'antisémitisme la critique de la politique de l'Etat hébreux ? Comment leur demander d'être plus intelligents que les dirigeants de l'Etat français et leurs idéologues qui recourent aux amalgames et aux raccourcis que nous avons dénoncés ?

 



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