Le combat antiraciste revisité

L’universalité du combat antiraciste n'interdit pas de désigner, dans telle ou telle condition historique, un racisme dominant, marqueur d'une régression sociale plus large. L'antisémitisme a été dominant pendant des siècles. Aujourd'hui, il a perdu de son intensité. Par contre, le racisme antimusulman a pris une dimension systémique que le terme islamophobie est le plus à même de désigner.

Il faut en finir avec l'idée que l'être humain serait raciste par nature. Prétendre que la peur de l'autre serait de nature ontologique n'a pas de sens. Par contre, comme pour le patriarcat, le racisme est une construction sociale multiséculaire.Il combine un ensemble de pratiques : différentes formes de violences économiques, symboliques, verbales et physiques, des discriminations quotidiennes jusque aux exterminations ethniques, en passant par la surexploitation structurelle et les violences policières. A ces pratiques s'ajoutent des discours, des représentations et des formes de subjectivation (rapport à soi, aux autres, à l’État-nation, etc.) qui contribuent à l’exercice d’une domination (politique, économique, culturelle, etc.) sur un ou des groupes sociaux racialisés. Ces groupes, de même que les formes du racisme, peuvent varier avec les conditions historiques, politiques, sociales, économiques. Le racisme est une réalité structurelle et multidimensionnelle, on peut parler d'intersectionnalité, qui va dépendre du lieu et du temps où il va sévir.

Judéophobie, antisémitisme

En Europe, la judéophobie (ou antijudaïsme), marquée par une haine de la religion juive et de celles et ceux qui s'en réclament, a été multiséculaire. En France, elle est passée par des hauts et des bas, souvent en fonction de buts politiques poursuivis par les autorités étatiques (affaire Dreyfus, accords de Munich, la période vichyste...) avec l'aval, si non plus, de tout ou partie de la hiérarchie catholique. Il est utile de préciser que la judéophobie n'a absolument rien à voir avec la critique légitime de la religion juive, comme ce pourrait être le cas de toute autre religion. Bien que ce ne soit pas toujours évident à l'établir, la judéophobie se distingue de l'antisémitisme qui désigne la haine de celles et ceux qui sont assignés à une soi-disant race juive donnée comme inférieurs et nuisible. Ce racisme a été dominant en France jusqu'au moins la fin de la deuxième guerre mondiale. Il allait de soi que les antiracistes se focalisent sur ce racisme, sans pour autant ignorer les racismes antinoirs et antimusulmans beaucoup moins massifs de par le nombre limité de personnes pouvant être désignées comme telles. Par contre, à l'encontre des travailleurs immigrés : polonais, portugais, italiens, espagnols arrivés par vagues successives, il est plus judicieux de parler de xénophobie, car ici nous avons affaire très majoritairement à des européens, blancs et chrétiens. Il aura fallu, les horreurs des persécutions nazis, avec pour la France la collaboration du régime vichyste, pour que l'antisémitisme perde de son intensité. S'ajoute la création de L'Etat juif en 1948 qui est très vite devenu un instrument géopolitique manipulé par les puissances occidentales pour contrecarrer les légitimes revendications des pays arabes. Le soutien des occidentaux à la politique israélienne s'est accompagné d'une sollicitude ostentatoire à l'égard des juifs compensée par l'émergence d'un racisme anti arabe.

Islamophobie

Jusque là, ce racisme anti arabe et son homologue le racisme anti noir, étaient cantonnés, sous sa forme la plus exacerbée faite de discriminations, persécutions et dominations, à l'empire colonial français : Algérie, Indochine et territoires ultramarins. La question raciale restait, pour l'essentiel, une affaire extérieure à la France métropolitaine. Au cours des années 50, des ressortissants des territoires ultramarins, poussés par la misère, se sont exilés en France. Puis, à partir du début des années 60, avec les indépendances africaines et la fin de la guerre d'Algérie, les immigrations venues de ces pays se sont accélérées et avec elles, la montée du racisme à l'égard des anciens colonisés. La question raciale est devenue une affaire intérieure et n'a plus cessé de l'être. Du coup, le racisme s'est déplacé de l'antisémitisme dominant, sans pour autant qu'il prenne fin, d'autant que le drame palestinien, auquel les populations racisées sont particulièrement sensibles, vient régulièrement le raviver, vers des personnes plus facilement distinguables par leur apparence, en particulier la couleur de la peau. Les personnes racialisées sont les mêmes que celles qui subissaient le racisme dans leurs pays d'origine, mais cette fois sur le territoire même de l'ancien colonisateur. Avec l'importance croissante du nombre de personnes se réclamant de la religion musulmane, avec l'affirmation des identités culturelles pouvant aller jusqu'à des postures identitaires, la pensée racialiste à l'encontre des personnes d'ascendance maghrébine, ou issues de l'immigration, s'est considérablement renforcée. Les formes de discriminations et de stigmatisations se sont multipliées et aggravées à l'encontre des populations, particulièrement les jeunes, des cités populaires. Ce qui est inquiétant, c'est que par une conjonction de plusieurs facteurs, le racisme antimusulman a pris une dimension systémique que le terme islamophobie est le plus à même de désigner. Ces facteurs s'entrecroisent et mériteraient des analyses spécifiques : frénésie médiatique et étatique, on peut parler à juste titre de racisme d'Etat, se focalisant sur des déviations sectaires, voir terroristes de l'islam, montée en puissance de Daesh, mouvement dont l'idéologie politico-religieuse s'apparente à du fascisme, amalgame entre immigration/islam/intégrisme/terrorisme, instrumentalisation de la laïcité pour, au nom de valeurs universelles, déclarer que celles culturelles et cultuelles de l'Islam sont incompatibles avec la République.

La prétendue polysémie du terme islamophobie

Le terme d'islamophobie est contesté au prétexte qu'il serait polysémique, oscillant entre le sens de critique de l'islam et celui qui est rappelé supra. C'est, entre autres l'avis du Mrap. Mais, ce qui pouvait le cas en 2003, lorsque le Mrap interrogeait ce terme, ne l'est plus en 2020. Considéré comme fondée l'affirmation du philosophe Pena Ruiz selon laquelle « on a le droit d'ête islamophobe », en ce qu'il « …ne relève pas du racisme mais de la liberté de critiquer une vision du monde... », entretient une dangereuse confusion. L'islamophobie n'est pas assimilable à la critique de la religion musulmane. Critiquer est une chose, ce dont je ne me prive pas, comme de toute religion, mais haïr est une toute autre chose. Or, le terme de phobie renvoie à la haine des personnes qui se réclament de l'islam ou qui y sont assignées contre leur gré, ne serai-ce que sur le seul énoncé de leur nom. L'islamophobie est basée sur l'affirmation de l’altérité, de l'infériorité et de la dangerosité des immigrés et descendants d’immigrés extra-européens en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à une « communauté musulmane » qui serait étrangère sinon hostile à la « communauté nationale ».

Capitalisme et racisme

La question du rapport entre capitalisme et racisme continue à faire débat. Elle oblige à réaffirmer que le racisme est un fléau multi séculaire qui s'exprime différemment selon la conjoncture historique. Avec le capitalisme il prend des formes spécifiques puisque, par exemple, le travailleur immigré ou issu de l'immigration, va être à la fois racialisé et exploité. Ces deux oppressions sont non seulement indissociables, mais elles interagissent entre elles. De sorte que la position de Gérad Noiriel qui consiste à privilégier « le critère social plutôt que les critères de l’origine, de la race ou de la religion » ne tient pas. Le concept de classe ne suffit pasà lui seul à analyser ces situations. De même qu'on ne peut traiter de l'oppression économique des personnes racialisées en occultant le fait que l’essor et le développement du capitalisme en Europe sont intimement liés à la déportation historique de 12 millions de personnes esclavagisées, du colonialisme qui s’est ensuivi et enfin du néocolonialisme. Comme vu plus haut, l'intersectionnalité est encore plus complexe dans le cas de la femme subissant la triple domination : genre, race et classe.

Racisme d'Etat

L'Etat est-il coupable de racisme ? L'examen attentif du traitement politico - administratif des immigrations économiques et les politiques migratoires de l'Etat français depuis des décennies permet de répondre sans hésiter par l'affirmative. Sur le premier sujet, je recommande la lecture de « Faire musée d'une histoire commune » paru en 2019, ouvrage collectif rédigé sous la direction de Romain Bertrand et Patrick Boucheron. Sur le deuxième sujet, il y a foison d'ouvrages qui en traitent sous différents angles. Je ne fais que noter l'approche relevant le manque évident d'humanité. Une autre, plus acérée, soutient qu'au regard des responsabilités écrasantes des Etats occidentaux (colonialisme, conflits..) dans les migrations forcées, le devoir d'hospitalité s'impose. La plupart des auteurs insistent sur le rôle de boucs émissaires que l'Etat fait jouer aux migrant.e.s afin de faire diversion face à un climat social détérioré.Dans la même veine, on trouve l'instrumentalisation à des fins électoralistes Mais, il est un aspect peu exploré , qui mériterait d'être approfondi, qui concerne les ressorts idéologiques qui voient les migrations, incluant les immigrations, comme une menace pour la vocation hégémonique de la civilisation blanche et chrétienne.

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