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Billet de blog 19 févr. 2020

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Les luttes féministes au crible de l'intersectionnalité

Le concept d'intersectionnalité est un puissant outil pour réinterroger les luttes féministes. Leur efficacité et leur cohérence ont tout à y gagner.

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Le concept d’intersectionnalité, issu des travaux pionniers des féministes noires aux États-Unis, en particulier de Kimberlé Crenshaw en 1989, introduit en Europe au début des années 2000 , porte sur l’imbrication des rapports de domination auxquels sont soumises les femmes (sexe/genre-race--classe). Ce triptyque inclut le terme race qui est utilisé dans l'acception sociologique et pas dans celle biologisante qui, bien que n'ayant aucun fondement, est utilisée par les tenants d'une hiérarchie raciale. J'y reviendrai plus loin.

Définitions de l'intersectionnalité

Les définitions qui suivent, empruntées à diverses publications, sont partiellement redondantes mais en se recoupant, elles permettent de mieux apprécier la portée de ce concept :
1-Il vise à appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales par une approche intégrée qui réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, race (certains auteurs parlent aussi de ethnicité). Il va au delà d’une simple reconnaissance de la multiplicité des systèmes d’oppression opérant à partir de ces catégories et postule leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales.

2-Il désigne le fait que les identités et les expériences des groupes sociaux sont structurées par les intersections toujours singulières entre race, sexe/genre et classe.

3-Il stipule que les rapports sociaux de sexe/genre, race et classe ne sont pas simplement superposés ou additionnés, mais plutôt imbriqués et consubstantiels et co-formés.

4 -Il postule un entrecroisement dynamique complexe de l’ensemble des rapports sociaux, chacun imprimant sa marque sur les autres. Ainsi ils se modulent les uns les autres, ils se construisent de façon réciproque.

On remarque que dans ces définitions, le terme « discrimination » est absent, au profit de : « inégalité sociale, oppression et domination ». C'est qu'en effet, les discriminations ne sont que les conséquences repérables d'un système fondé sur les divisions sociales. Pour ma part, j'opterai pour « domination/oppression »

A propos du concept de « race »

Pour les sociologues qui font usage de ce terme, ce n’est évidemment pas pour revenir à la race biologique qui, bien que n'ayant aucune réalité empirique, est un marqueur du racisme. La « race » du racisme biologisant consiste à définir un groupe à partir de traits physiques réels ou imaginaires et/ou d'origines supposées ou réelles (ethnique, patronymique, généalogique, culturelle, religieuse, etc.). L'assignation d'une personne à ce groupe vise à la distinguer des personnes censées faire partie du groupe dominant, à la stigmatiser et à l'inférioriser. Ce concept résume l’ensemble des mécanismes, sociaux et politiques, qui ont pour effet d'essentialiser les différences, de trier et hiérarchiser les groupes sociaux en assignant certains d'entre eux à des places inférieures. La « race » n’existe que comme produit d’un rapport de pouvoir. La personne, tout autant que le groupe, sont dit racisés ou racialisés. La racialisation désigne un processus socialement construit de catégorisation qui altérise et infériorise un groupe.

Faut-il hiérarchiser les dominations/oppressions ?

Les axes des divisions sociales étant définis, se pose la question de leur éventuelle hiérarchie. On peut distinguer trois sortes de réponses :

1-centralité des inégalités de classes, en d'autres termes, le rapport principal de domination par rapport aux autres formes de domination réside dans l’exploitation économique, le reste vient en plus ou après. C'est la théorie de la contradiction principale et celles secondaires qui a longtemps prévalu dans le marxisme. Je ne suis pas sûr que ce soit encore le cas.

2- la question ne de la hiérarchisation ne se pose pas dans la mesure où les systèmes d’oppression sont indissociables les uns des autres, s’alimentent et se construisent mutuellement. Les rapports sociaux sont à la fois consubstantiels dans la mesure où ils génèrent des expériences qui ne peuvent être divisées et coextensifs parce qu’ils se coproduisent mutuellement. Chaque rapport social laisse son empreinte sur les autres et ensemble ils se façonnent de manière réciproque.

3- Le sujet des hiérarchies éventuelles entre les différents axes d’inégalité sociale doit être traité comme une question empirique qu’il faut considérer dans son contexte socio historique. En particulier, il faut examiner la manière selon laquelle sexe/genre et race, en tant que formes de différenciation sociale, traversent les rapports de classe et contribuent à leur production et reproduction.

Interactivité des luttes

Ce qui domine aujourd'hui, c'est la dispersion des luttes contre les différentes dominations/oppressions. Le plus souvent, les militant.e.s priorisent telle ou telle cause, estimant qu'elle détermine toutes les autres, ou prétextant ne pas pouvoir les mener toutes de front. On sait que les plus nombreux vont se mobiliser sur les questions sociales et relativiser l'importance de celles relevant du racisme (j'y inclue la question des migrant.e.s/réfugié.e.s) ou du féminisme ou des LGBT. De plus, dans chaque lutte, il y a une diversité des raisons avancées pour les mener. Cette diversité est parfois telle, qu'elle se traduit par l'existence d'organisations et collectifs concurrents qui prétendent que seules leurs motivations sont légitimes. On le voit bien avec les luttes féministes. L'intersectionnalité, en pensant les interconnections, devrait aider à l'interactivité des luttes. Elle pose que chaque mouvement n'a pas besoin d'être homogène pour être soudé et que l'autonomie relative de chaque mouvement n'exclut pas les luttes collaboratives. Le but n'est pas de faire converger les luttes en se mettant d'accord sur le plus petit commun dénominateur, en d'autres termes, en ne prenant que ce qui fait consensus et en occultant les divergences. Il n'est pas non plus d'exiger, comme condition d'une lutte commune, que tel ou tel mouvement écarte certaines des motivations qui lui sont fondatrices. La démarche fondée sur l'intersectionnalité devrait permettre de remplacer les dichotomies par des relations complexes et co-construites et d'intégrer les différences aux différentes luttes. D'autre part, l'intersectionnalité est compatible avec le fait de considérer que dans le champ des dominations/oppressions, dans telle ou telle configuration sociale et historique, l'une d'elles dans sa singularité peut déterminer toutes les autres et constituer un nœud, un point de condensation ouvrant la possibilité d’alliances inédites.

Domination/oppressions de genre-race-classe

Cette lutte est traversée par des divergences. Il y a la thèse selon laquelle la responsabilité du traitement discriminatoire de la femme par rapport à l'homme incomberait ontologiquement à ce dernier. Dans un registre assez proche, le patriarcat serait consubstantiel à l'espèce humaine. Ces a priori idéologiques, fondées sur une soi-disant nature humaine, ont quelque chose à voir avec la croyance en une féminité constituée de stéréotypes plus fantaisistes les uns que les autres. L'intersectionnalité pose que les dominations/oppressions de genre/sexe dont les femmes sont victimes résultent d'une construction historique et ne constituent pas une donnée intrinsèque de la nature humaine. Elles sont antérieures au capitalisme, mais avec lui, s'opère une imbrication genre/sexe-classe ou genre/sexe-classe-race qui produit des inégalités sociales spécifiques. En d'autres terme, la domination/oppression de genre n'est pas réductible à l'exploitation de classe, de sorte que, si le dépassement du capitalisme est une condition nécessaire pour éradiquer les dominations/oppressions de sexe/genre, elle n'est pas suffisante. D'autant plus que le travail genré se caractérise par une double domination : celle liée au travail salarié rémunéré et celle lié e au travail non rémunéré qui consiste à faire des enfants, s'occuper d'eux et du reste de la famille. Dans le cas de la femme salariée et racisée, la domination devient encore plus complexe avec l'interaction genre/sexe-race-classe.

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