L'islamophobie façon Pena-Ruiz

Le philosophe cherche à banaliser une terminologie dont il est admis depuis longtemps qu'elle désigne le racisme antimusulman. Il cache mal une vision archaïque et dangereuse de la laïcité.

Lors de l’université d’été de La France insoumise, le philosophe Henri Peña-Ruiz, connu pour ses travaux sur la laïcité, était invité à prononcer une conférence dont on a essentiellement retenu son affirmation au «droit d’être islamophobe». Et pour que cela passe mieux il a accompagné son propos de cet invraisemblable argument que l'on a « le droit d'être islamophobe » comme « on a le droit d'être athéophobe ou cathophobe ». Mais où est-il allé pécher ces deux vocables proprement inusités ? Il n'est pas exclu de penser qu'il avait préparé le terrain de longue date afin de médiatiser ses critiques tous azimuts contre l'islam. Le 29 août dernier, dans un entretien donné au Figaro, il affirmait que l’islamophobie : « …ne relève pas du racisme mais de la liberté de critiquer une vision du monde... » ajoutant que, par contre, « l’arabophobie ou le rejet des Arabes en tant qu’Arabes est évidemment à proscrire, de même que la judéophobie. ». Donc, ce qu'il faut proscrire c'est arabo et judéo, et, histoire d'en remettre une couche, à l'université de FI il évoque « l'homophobie » que l'on a pas le droit d'être « Parce que le rejet des homosexuels vise les personnes. »

La confusion érigée en méthode

Mais comment un érudit de cette pointure peut-il entretenir de telles confusions ? Et, pour en rajouter, il prétend que phobie doit être pris au sens de critique. Or, il ne peut ignorer que phobie n'a pas d'autre sens que « crainte irrationnelle et répulsion » à l'égard d'une idée, d'une pratique, d'une conviction ou d'une croyance et indissociablement à l'encontre de celles et ceux qui s'en réclament. Il ne peut pas moins ignorer que le terme « islamophobie », qui ne date pas d'hier (cf. l'article de l'historien Alain Ruscio publié en janvier 2016 sur le site de Orient XXI), est utilisé pour désigner le racisme antimusulman, en d'autres termes, l'hostilité à la religion musulmane aussi bien qu'aux personnes se réclamant de, ou assignées à, cette religion. On ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec les élucubrations de Caroline Fourest qui en 2003 dans le numéro 26-27 de sa revue Prochoix publiait un dossier au titre révélateur « Islamophobes… ou simplement laïques ? »

Quelles sont les véritables intentions de Pena Ruiz ?

Devant une telle mauvaise foi, on ne peut que s'interroger sur les intentions de Pena Ruiz et celles des organisations qui en ont fait un porte drapeau de la laïcité. Tout indique qu'ils cherchent à banaliser le terme islamophobie et, partant de là, à rendre la religion islamique au mieux plus suspecte que les deux autres religions monothéistes, au pire comme intrinsèquement porteuse d'intolérance, de fanatisme et de violence. Ce qui reviendrait à jeter le doute sur la capacité du vivre ensemble de celles et ceux qui se réclament de cette religion. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard si en mars dernier dans le magazine Marianne il se déclarait opposé, en termes on ne peut plus alambiqués, à la présence de femmes voilées dans le cadre des accompagnements scolaires. En 2004, il s’était déjà illustré en déclarant que le but du port du voile à l’école était « d’obtenir partout le port du voile obligatoire » au nom du « communautarisme islamique ».

Une laïcité archaïque et dangereuse

Les thuriféraires de Pena Ruiz jureront leurs grands dieux que les intentions du philosophe sont des plus louables et qu'il ne fait que promouvoir une authentique laïcité. J'affirme tout au contraire qu'il se réclame d'une laïcité archaïque, celle qui, au nom d'une mission civilisatrice et universaliste, et tout au long de l'histoire coloniale de la France a systématiquement servi de cache sexe à l'asservissement des populations colonisées. De nos jours cette laïcité est dangereuse à double titre : elle légitime un racisme « respectable » et elle conforte celles et ceux qui, rejetant légitimement les religions, sont tentés d'établir une hiérarchie entre elles. Au surplus, elle est facteur de fractures entre des populations aux origines diverses qui ont pourtant toutes les raisons sociales et politiques à s'unir dans des combats émancipateurs.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.