Articuler verticalité et horizontalité

Dans la perspective d'un changement radical de société, des questions comme : rassemblement, rôle de l'Etat, division du travail, croissance-décroissance... méritent d'être pensées en complexifiant les réponses « classiques », relevant du concept de verticalité, par d'autres approches se rattachant au concept d'horizontalité.

La crise sanitaire a été vécue par des militant.e.s comme une sorte de catharsis. Il est possible que la conscience du danger ait déstabilisé certain.e.s d'entre nous, nous incitant à bousculer des certitudes acquises de longue date. Pour ma part, en approfondissant les concepts de verticalité et d'horizontalité dans la perspective d'un changement radical de société, j'ai circonscrit deux domaines pour lesquels l'articulation entre ces deux approches me semble s'imposer. Dans ce texte, je la désignerai par « articulation V-H).

La question du rassemblement

Je plaide sans relâche pour un rassemblement de toutes les forces progressistes convaincues, quand bien même à des degrés divers, qu'il faut se débarrasser du capitalisme. Je pose que ces forces progressistes relèvent de deux catégories. D'une part, les forces structurées : partis, syndicats, associations qui fonctionnent selon un mode vertical (statuts, adhésions, programmes...) et d'autre part, les mouvements citoyens, plus ou moins labiles, qui se font et se défont selon la conjoncture et qui fonctionnent selon un mode horizontal. Selon moi, il est d'une absolue nécessité que soient créées les conditions pour que ces forces et ces mouvements réfléchissent et agissent ensemble, sans hégémonie ni exclusion. Depuis plus de quatre mois, les tribunes se sont succédé émanant de collectifs militants et d'intellectuels mais cette urgence a été marginalisée. Ce n'est pas toujours le cas. Ainsi du texte publié récemment dans L'Humanité, auquel je fais référence infra. Il reste que, de façon générale, les forces qui fonctionnent horizontalement suspectent celles qui fonctionnent verticalement de vouloir les instrumentaliser, alors que les forces structurées reprochent aux mouvements citoyens de se présenter en donneurs de leçon. En tant que communiste, j'avais espéré que le PCF jouerait un rôle de facilitateur, mais en vain.

L’État et les communs

Le deuxième domaine où une articulation V-H s'impose concerne le rôle économique de l’État. Dans mon blog Mediapart, j'ai publié sur cette question un texte en deux parties : L'après capitalisme : (1) L’État mais pas que l’État (9 mai 2020) et (2) Les communs ou comment échapper au tout État (12 mai 2020). Ces textes étaient ainsi respectivement présentés : « Le rôle de l'État au service de l'humain a été réhabilité. Pour autant, des modèles d’appropriation sociale plus diversifiée que la seule propriété publique étatique s'imposent. » et « L'État devrait assurer, pour une part déterminante, la régulation de la création des richesse et de leur distribution. Cette verticalité devrait être assujettie à une horizontalité qui renvoie au rôle des « communs ». Il serait injuste d'imputer au PCF un retard sur cette question puisque un de ses mensuels électroniques, La revue du projet, lui avait consacré un numéro spécial en octobre 2016 (n°60). C'est grâce à cette publication que j'ai saisi l'importance de cette question, bien qu'à l'époque je ne l'avais pas mis en perspective en tant qu'articulation verticalité-horizontalité.

L'exemple de la division du travail par Frédéric Lordon

Sur les questions que j'évoque ici, des textes ont été publiés depuis quelques mois dans les sites que je consulte régulièrement : L'Humanité, Mediapart et AOC. S'y ajoute le blog du Monde diplomatique de Frédéric Lordon. De mon point de vue, c'est lui qui foirmule sur nombre de questions l'argumentation la plus pointue et la plus originale. J'ai déjà fait référence à ses textes publiés d'avril à juillet. J'évoquerai ici un autre texte publié en août sous le titre Transition dans la transition (5 août 2020), dans lequel il analyse les concepts de division du travail, emploi, marché, argent, planification. J'y ai trouvé un exemple particulièrement parlant de l'articulation V-H à propos de la division du travail. J'en reproduis quelques extraits, histoire de mettre l'eau à la bouche : « Passé un certain niveau, depuis longtemps derrière nous, la division du travail impose l’échange monétaire pour effectuer ses complémentarités – au moins pour une part. Chaque producteur, ou disons plus généralement chaque apporteur de son activité, contribue au travail global divisé en même temps qu’il va en bénéficier : en acquérant dans sa masse les biens matériels qu’il ne saurait produire lui-même. Tel est le principe de la division du travail. Mais pourquoi, objecte-t-on parfois, cette transaction ne pourrait-elle pas se faire par des voies autres que monétaires et marchandes ? Rien ne l’interdit en effet a priori. Se rendre des services (…) est une voie parfaitement praticable (…) On peut même envisager de l’étendre à l’échelle d’une communauté de réciprocité (…) Tout ça est très bien. Mais très limité également. Et parfaitement incapable de recouvrir l’intégralité de la division du travail telle que nous continuons à l’envisager. (…) Mais une butée n’est pas une impossibilité complète. Infliger des reculs significatifs à la division du travail, c’est-à-dire à l’éventail des biens produits, entre dans l’idée même d’une formation sociale communiste. Il reste que, même réduit, cet éventail n’en continuera pas moins à faire appel à des profondeurs de spécialisation qui requièrent le maintien de transactions monétarisées. »

L'exemple de l'ordre marchand par Yvon Quiniou

Dans le même ordre d'idée, on dispose dans L'Humanité du 19 août d'un texte du philosophe Yvon Quiniou, Une question de civilisation. Son intérêt est d'en avoir rappelé les exigences, qu'il qualifie de « classiques », en particulier « redonner à l’État toute la place qui lui revient : dans l’économie », ce qui relève d'évidence de la verticalité. Mais, il ne s'en tiens pas là et y ajoute d'autres exigences qui renvoient à l'horizontalité, au sens où elles en appellent à l'initiative citoyenne à laquelle l'action de l'Etat ne peut pas totalement se substituer : « il faut mettre fin à cet économisme et ce productivisme généralisés qui font du libéralisme une civilisation, précisément, sans intérêt humain, dominée par l’argent, soumettant nos vies à un mercantilisme et à un consumérisme généralisés (même si tous n’y ont pas part)... il faut dépasser : la soumission à l’ordre marchand et le façonnement de besoins artificiels qui le servent et nous desservent, sans que nous en ayons toujours conscience.

L'exemple de la croissance-décroissance par Didier Harpagès

On retrouve cette articulation V-H dans le texte de Didier Harpagès, professeur de sciences économiques et sociales, Une communauté humaine, publié dans l'édition du 13 août de L'Humanité. S'inscrivant dans une perspective antilibérale, son approche plutôt originale de la problématique croissance-décroissance, a quelque chose à voir avec l'articulation V-H. Il pose que l’État « progressivement deviendra l’acteur central du progrès social ». Mais pour lui, ce progrès social ne peut se concevoir que dans une relation conflictuelle entre la croissance de caractères vitaux qui relèvent directement de l'action de l’État : « la qualité de l’air, de l’eau, de la nourriture, la renaissance des espèces animales, végétales, victimes d’un capitalisme sauvage, une croissance des soins apportés à autrui, une croissance qualitative des relations humaines, un regain sensible de la démocratie, une évolution notable de l’autonomie individuelle et collective, une croissance de l’utilité sociale des biens et des services offerts, une croissance de leur durée de vie, une croissance des emplois socialement utiles, une croissance de ce qui est suffisant… » et une décroissance « de ce qui est superflu », ce qui relève pour l'essentiel de l'horizontalité, telle est mon interprétation, fondée sur l'initiative citoyenne aussi bien collective que personnelle : « décroissance des gadgets, des objets jetables, de la bêtise et de l’insouciance qui président à leur conception, une décroissance des déchets et des gaspillages, une décroissance énergétique, une décroissance des nuisances, une décroissance de l’artificialisation des sols et de l’étalement urbain, une décroissance radicale de la nourriture empoisonnée, une décroissance de l’armement, une décroissance de la publicité. »

L'exemple du Conseil national citoyen par Pascal Lederer et Olivier Gebuhrer

J'en viens maintenant à l'articulation V-H dans le domaine politique qui fait si cruellement défaut dans les préconisations formulées par celles et ceux « qui se réclament d’une transformation sociale au service de l’Humain . De sorte que le texte de Pascal Lederer et Olivier Gebuhrer, un conseil national citoyen, publié dans l'édition du 17 août de l'Humanité est d'autant plus remarquable. Ils reprennent à leur compte ce qui était affirmé dans la tribune collective Au cœur de la crise, construisons l’avenir (https://www.liberation.fr/debats/2020/05/13/au-coeur-de-la-crise-construisons-l-avenir_1788289): « Nos compatriotes doivent trouver les lieux de confrontation, de contribution, de décisions qui, dans toutes les expériences antérieures, ont fait défaut. » Cette tribune publiée le 13 mai dernier, n'a d'ailleurs pas eu de suite, ce qui en dit long sur l'occultation générale de l'urgence que les auteurs du texte mettent au jour qui est de « créer les conditions d’une puissante irruption populaire et démocratique. » Leur proposition est de créer un Conseil national citoyen « comportant, dans des proportions à déterminer, toutes les forces associées, y compris des citoyens inorganisés. Cette instance nationale ne se substituerait pas aux formations politiques, qui gardent leur personnalité propre et leurs initiatives. Les débats seraient publics, avec pouvoir d’animation locale. Ils devraient stimuler et diffuser les expressions locales, encourager l’écriture de projets de textes à vocation législative ».

Cette proposition me ravit, mais je crains que, telles que les choses sont parties, elle ne suscite pas le débat. La rentrée politique des gauches est en train de se faire avec dans le collimateur, quasi exclusivement, la présidentielle de 2022. Tout indique que les questions un peu théoriques mais décisives pour orienter les combats à venir vont être écartées au profit des manœuvres politiciennes de plus ou moins grandes envergures .

 Roger Hillel 25 août 2020

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.