De la rareté des appels à se fédérer

Alors que le bon sens voudrait que se construise un rassemblement incluant les forces organisées et un vaste panel de mouvements citoyens, on assiste à une dispersion des divers secteurs de contestation effective ou potentielle du capitalisme. Les appels à se fédérer sont bien trop rares pour ne pas en souligner l'importance.

Le capitalisme est secoué par des crises successives mais reste inébranlable. Les forces politiques et idéologiques qui le soutiennent sont contestées mais continuent à tenir la dragée haute. Les atteintes aux libertés, aux droits démocratiques,. les violences policières et le racisme d'Etat coagulent au point de faire système. Le rejet de la politique est au plus haut. Le phénomène d'abstention aux élections en est un des indicateurs les plus inquiétants. Ce rejet s'accompagne d'une montée de l'exaspération et des colères populaires. Mais la défiance et le désespoir, alimentés par l'absence d'alternative progressiste crédible peut déboucher sur des aventures autoritaires et fascisantes.

Ce diagnostic est, à des degrés divers, reconnu dans les milieux politiques, syndicaux et associatifs les plus alarmés. Vu la gravité de la situation, le bon sens voudrait que les militantes, et les militants les plus averti.e.s, en particulier, les responsables des diverses organisations, se concertent, ripostent et projettent ensemble.

Quelque chose doit m'échapper

Mais, pourquoi cela ne se passe pas ainsi ? Qu'est ce qui explique que chaque organisation prêche pour sa paroisse, tire la couverture à soi et n'envisage un rassemblement qu'à condition de le tenir en laisse. On voit bien à quoi cet état de chose conduit. D'un côté, nous avons des leaders de gauche comme Jadot ou Mélenchon qui se veulent les têtes d'affiche derrière lesquelles doivent se ranger les forces d'appoint. D'un autre côté, on voit des collectifs d'intellectuels qui appellent à des rassemblements citoyens excluant les forces organisées ou prétendant les faire passer sous leurs fourches caudines. C'est arrogant et totalement contre-productif. Dans ce marasme, les rares tribunes posant comme nécessaire la construction d'un rassemblement inclusif, n'en sont que plus remarquables. De ce point de vue, je voudrai attirer l'attention sur trois contributions publiées dans l'Humanité dans le cadre de sa rubrique « Penser un monde nouveau ». Je les énumère avant d'en reproduire quelques passages significatifs « Construire nos résistances, fédérer nos forces » '(édition du 25 mai) par la philosophe Isabelle Garo, « La force du collectif » (édition du 20 juillet) par Maryse Dumas, ancienne secrétaire confédérale de la CGT, « Institutions du commun » (édition du 22 juillet) par le sociologue Christian Laval et le philosophe Pierre Dardot.

Isabelle Garo

A la question qu'elle pose : « comment sortir l’alternative du royaume des idées pures ? », Isabelle Garo répond : « La première urgence est bien politique et stratégique : il s’agit de rassembler, sans hégémonie et loin des logiques étroitement électorales, tous les secteurs mobilisés et toutes nos organisations. L’antiracisme politique, les luttes des quartiers populaires pour la justice et l’égalité, les mobilisations contre les violences policières, la nouvelle vague féministe sont aujourd’hui au nombre des foyers les plus vivants de la riposte sociale et politique. Et l’affrontement du travail contre le capital reste central, irriguant de l’intérieur toutes ces luttes. Ces combats sont tous les formes et les lieux contemporains de la lutte de classe, qui se déploie sur les lieux de travail et dans les quartiers. Les luttes contre les dominations sont indissociables des luttes contre l’exploitation et elles sont porteuses d’un projet d’émancipation qui ne pourra s’élaborer qu’ensemble, en surmontant les clivages fratricides qui nous menacent, en inventant des structures communes neuves. Pour cela, nous avons un urgent besoin de fédérer et d’élargir nos combats, en partant des organisations politiques, syndicales, associatives existantes, mais aussi au-delà d’elles, afin qu’un monde nouveau ait une chance d’advenir un jour contre la barbarie qui monte. »

Maryse Dumas

Maryse Dumas formule une question du même type à laquelle elle répond : Disons-le nettement : mettre à terre le libéralisme ne pourra se faire que par des méthodes et pratiques à l’opposé de celles dans lesquelles il nous enferme depuis des années et qui ont conduit à la perte de substance et de représentativité de la plupart des formes d’organisations, institutionnelles, politiques, syndicales, voire au-delà. La création de nombreuses associations ne doit pas, de ce point de vue, faire illusion. Une seule cause peut être à l’origine de la création de plusieurs associations (dont on connaît rarement le nombre d’adhérents actifs). L’émiettement paraît sans limites et la recherche de convergences de plus en plus compliquée. Sans doute une meilleure visibilité est-elle attendue de cette segmentation. Mais, pour peser sur les choix politiques, économiques et sociaux, il faut aussi mettre les différents sujets en rapport les uns avec les autres : la société est faite d’interdépendances et c’est précisément le rôle de la politique que de les penser, de les arbitrer, de les faire vivre ou de les transformer. N’est-ce pas sur cette même problématique qu’a buté le mouvement des gilets jaunes, pour dégager en son sein des formes de démocratie et de représentation ? Depuis quelque temps, de nombreux textes voient le jour sous la signature individuelle ou collective de personnalités du monde de la culture, de la recherche, voire d’acteurs ou d’actrices sociaux. C’est intéressant, important et sources de nombreuses et enrichissantes réflexions. Mais, faute d’intégrer d’emblée la question des mobilisations, celle de la méthode pour construire une vision partagée par le plus grand nombre parce que construite en respectant l’apport de chacune et chacun, ce foisonnement d’idées et de propositions court le risque de se réduire en autant de bouteilles jetées à la mer.

Christian Laval et Pierre Dardot

La démarche de Christian Laval et Pierre Dardot est, au premier abord, plus difficile à cerner, mais, elle mérite que l'on fasse l'effort. « Nous ne pouvons cependant éluder la question de la constitution d’une nouvelle force politique. Ne rêvons pas à la « tache d’huile » des alternatives, s’étendant par une douce et lente fluidité à la surface de la Terre : l’affrontement des forces s’établira autour de la question du pouvoir, et il sera violent. Le monde est dominé aujourd’hui par un bloc oligarchique fait de puissances économiques, sociales et politiques unies dans la défense de plus en plus crispée et brutale de leurs positions. En face, il n’est qu’une voie : la construction d’un bloc démocratique composé de toutes les forces politiques, sociales, économiques capables et désireuses de se mobiliser contre la destruction du monde par le capitalisme. Car, pour renverser un tel concentré de puissances, il faut faire masse, sans abolir les différences de nos points de vue et la diversité de nos champs d’intervention, de manière à organiser un concentré de forces plus puissant encore. Ce qui pose une formidable question pratique : comment surmonter l’extrême fragmentation des forces alternatives organisées, qu’il s’agisse des partis, des associations, des syndicats, et surtout comment y intégrer les mouvements sociaux et les alternatives pratiques ? Le bloc démocratique ne doit pas être un cartel des organisations de la « gauche », mais une force politique qui coagule tous les mouvements et toutes les expérimentations démocratiques parce qu’il est lui-même au service de l’autotransformation de la société, et non pas un état-major qui, au nom d’une vision juste et d’un savoir exact, superviserait le changement. »

Roger Hillel, 27 juillet 2020

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