Appel d'écrivains européens. Trop facile !

Europe. Trente écrivains européens et non des moindres lancent un appel au nom des dangers que court l'Europe. Leur prose est très loin d'être à la hauteur des périls.

Trente écrivains européens parmi les plus fameux ont lancé un appel* à la veille des élections européennes dans lequel ils expriment leur inquiétude, leur angoisse devant une Europe qui, selon eux, court à la catastrophe. Ils y dénoncent les « forces populistes qui déferlent sur le continent » et appellent à un « nouvel esprit de résistance », exhortant à « reprendre le flambeau d’une Europe qui, malgré ses manquements, ses errements et, parfois, ses lâchetés reste une deuxième patrie pour tous les hommes libres du monde. » Au delà du style quelque peu ronflant et alambiqué de cet appel attribué à Bernard Henri Lévy, on sera gré aux signataires de pointer le danger des forces « populistes », terminologie bien ambiguë pour désigner les force allant de la droite extrême aux proto fascistes qui se répandent sur toute l'Europe. En Allemagne, l’extrême droite, dont les ultras du mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident) regroupée autour du parti Alternative pour l’Allemagne, a fait une entrée en force au Bundestag, il y a un peu moins d'un an. La Hongrie est depuis 8 ans sous la férule de l'illibéral Viktor Orban et le parti fascisant Jobbik a rassemblé 19,1% des voix aux législatives de 2018, en Italie on a assisté en février dernier à la victoire de la Ligue du Nord alliée au mouvement Cinq étoiles (M5S), en France à la dernière présidentielle le RN-FN a manqué de peu la première marche. Et la liste n'est malheureusement pas exhaustive.

Une phobie qui l'emporte sur tout

Nous avons affaire à un « vague qui enfle et qui pousse et qui monte ». Mais à qui la faute ? Trop facile que de déplorer comme le font les signataires les « manquements, errements et, parfois, lâchetés » de cette Europe. Que n'ont-ils dénoncé les agissements de cette Union européenne qui au fur et à mesure de son élargissement a tout fait pour que perdure le système dominant capitaliste, militariste et colonialiste. Trop facile d'incriminer « l'outre manche et l'outre-atalantique » coupables d'avoir lâché l'Europe. Trop facile que de dénoncer les « manœuvres de moins en moins dissimulées du maître du Kremlin ». L'Europe politico-économique que nous connaissons, pas l'Europe comme Idée, en sacrifiant les couches populaires a poussée une partie d'entre elles dans les bras de mouvements nationaux - souverainistes dont le paradigme commun consiste à faire de l'immigration la cause de tous les maux et qui fantasment sur le soi-disant « grand remplacement » islamiste. Bien d'autres dérives identitaristes s'y côtoient, mais cette phobie l'emporte sur tout. Les signataires ne repèrent que les « explosions de xénophobie et d’antisémitisme » mais que ne dénoncent-ils pas l'islamophobie.

Le comble c'est que cette prose est écrite au nom des « patriotes européens ». Mais quel manque de vigilance pour avoir choisi cette dénomination alors même que « Les Patriote » est l'intitulé de la liste présentée par Florian Philippot, ex collaborateur de Marine Le Pen et tout autant d'extrême droite. Il fallait le faire !

 

 

* L’Europe est en péril.

De partout montent les critiques, les outrages, les désertions.

En finir avec la construction européenne, retrouver l’«âme des nations», renouer avec une «identité perdue» qui n’existe, bien souvent, que dans l’imagination des démagogues, tel est le programme commun aux forces populistes qui déferlent sur le continent.

Attaquée de l’intérieur par des mauvais prophètes ivres de ressentiment et qui croient leur heure revenue, lâchée, à l’extérieur, outre-Manche et outre-Atlantique, par les deux grands alliés qui l’ont, au XXe siècle, deux fois sauvée du suicide, en proie aux manœuvres de moins en moins dissimulées du maître du Kremlin, l’Europe comme idée, volonté et représentation est en train de se défaire sous nos yeux.

Et c’est dans ce climat délétère que se dérouleront, en mai, des élections européennes qui, si rien ne change, si rien ne vient endiguer la vague qui enfle et qui pousse et qui monte et si ne se manifeste pas, très vite, sur tout le continent, un nouvel esprit de résistance, risquent d’être les plus calamiteuses que nous ayons connues : victoire des naufrageurs ; disgrâce de ceux qui croient encore à l’héritage d’Erasme, de Dante, de Goethe et de Comenius ; mépris de l’intelligence et de la culture ; explosions de xénophobie et d’antisémitisme ; un désastre.

Les signataires sont de ceux qui ne se résolvent pas à cette catastrophe annoncée.

Ils sont de ces patriotes européens, plus nombreux qu’on ne le croit, mais trop souvent résignés et silencieux, qui savent que se joue là, trois quarts de siècle après la défaite des fascismes et trente ans après la chute du mur de Berlin, une nouvelle bataille pour la civilisation.

Et leur mémoire d’Européens, la foi en cette grande Idée dont ils ont hérité et dont ils ont la garde, la conviction qu’elle seule, cette Idée, a eu la force, hier, de hisser nos peuples au-dessus d’eux-mêmes et de leur passé guerrier et qu’elle seule aura la vertu, demain, de conjurer la venue de totalitarismes nouveaux et le retour, dans la foulée, de la misère propre aux âges sombres – tout cela leur interdit de baisser les bras.

De là, cette invitation au sursaut.

De là cet appel à mobilisation à la veille d’une élection qu’ils se refusent à abandonner aux fossoyeurs.

Et de là cette exhortation à reprendre le flambeau d’une Europe qui, malgré ses manquements, ses errements et, parfois, ses lâchetés reste une deuxième patrie pour tous les hommes libres du monde.

Notre génération a commis une erreur.

Semblables à ces Garibaldiens du XIX° siècle répétant, tel un mantra, leur «Italia farà da sé», nous avons cru que l’unité du continent se ferait d’elle-même, sans volonté ni effort.

Nous avons vécu dans l’illusion d’une Europe nécessaire, inscrite dans la nature des choses, et qui se ferait sans nous, même si nous ne faisions rien, car elle était dans le «sens de l’Histoire».

C’est avec ce providentialisme qu’il faut rompre.

C’est à cette Europe paresseuse, privée de ressort et de pensée, qu’il faut donner congé.

Nous n’avons plus le choix.

Il faut, quand grondent les populismes, vouloir l’Europe ou sombrer.

Il faut, tandis que menace, partout, le repli souverainiste, renouer avec le volontarisme politique ou consentir à ce que s’imposent, partout, le ressentiment, la haine et leur cortège de passions tristes.

Et il faut, dès aujourd’hui, dans l’urgence, sonner l’alarme contre les incendiaires des âmes qui, de Paris à Rome en passant par Dresde, Barcelone, Budapest, Vienne ou Varsovie jouent avec le feu de nos libertés.

Car tel est bien l’enjeu : derrière cette étrange défaite de l’Europe qui se profile, derrière cette nouvelle crise de la conscience européenne acharnée à déconstruire tout ce qui fit la grandeur, l’honneur et la prospérité de nos sociétés, la remise en cause – sans précédent depuis les années 30 – de la démocratie libérale et de ses valeurs.

Signataires : Vassilis Alexakis ; Svetlana Alexievitch ; Anne Applebaum ; Jens Christian Grøndahl ; David Grossman ; Ágnes Heller ; Elfriede Jelinek ; Ismaïl Kadaré ; György Konrád ; Milan Kundera ; Bernard-Henri Lévy ; António Lobo Antunes ; Claudio Magris ; Adam Michnik ; Ian McEwan ; Herta Müller ; Ludmila Oulitskaïa ; Orhan Pamuk ; Rob Riemen ; Salman Rushdie ; Fernando Savater ; Roberto Saviano ; Eugenio Scalfari ; Simon Schama ; Peter Schneider ; Abdulah Sidran ; Leïla Slimani ; Colm Tóibín ; Mario Vargas Llosa ; Adam Zagajewski.

 

 

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