Tragédie de Conflans. SE GARDER D'UN DOUBLE PIÈGE

Suite à l'assassinat d'un enseignant par un jeune radicalisé, deux pièges nous guettent. D'un côté, au prétexte que cette tragédie est instrumentalisée/récupérée par le pouvoir, occulter la gravité du « terrorisme islamiste ». D'un autre côté, tout focaliser sur ce fléau en faisant l'impasse sur l'usage qu'en font les médias dominants et le pouvoir politique.

En guise de préalables

-L'assassinat de l'enseignant doit être condamné sans réserve et ses protagonistes doivent être recherchés et déférés devant la justice. Par contre, il est légitime de chercher les raisons qui ont poussé le terroriste à agir ainsi, à condition que cela ne soit pas entendu comme une excuse, si minime soit-elle.

-Les injonctions confessionnelles et/ou cultuelles de parents ou d'associations à l'endroit d'enseignants dans l'exercice de leur fonction sont inacceptables et doivent être dénoncées.

-La laïcité telle que définie par la loi de 1905 doit être appliquée sans omission et sans extension. Sa dénaturation telle que celle réclamée par les signataires de l'appel pour une « laïcité pleine et entière » doit être rejetée.

-La liberté d'expression ne se prête à aucun compromis. J'y inclus les caricatures et le droit au blasphème. J'en exclus les propos racistes, en particulier judéophobes et islamophobes, et haineux.

Je conçois que la qualification des deux termes, raciste et haineux, n'est pas toujours aisée à établir. Pour exemple : les propos de Zemmour sont aisément taxables de racistes et haineux, de même que les caricatures publiées par Soral. Par contre, les caricatures anti israéliennes publiées fréquemment dans les journaux arabes sont antisionistes et rarement antisémites. Il ne faut pas se cacher qu'il y a débat sur certaines caricatures de Charlie Hebdo. Le 13 janvier 2015, l'historien israélien Schlomo Sand, pour lequel j'ai une grande estime, s'était insurgé allant jusqu'à écrire que « Dans la majorité des caricatures sur l’islam publiées par l’hebdomadaire, au cours de la dernière décennie, j’ai relevé une haine manipulatrice destinée à séduire davantage de lecteurs, évidemment non-musulmans ». En total désaccord, j'avais soumis une réponse à la rédaction du site. Elle me l'avait refusée.

Bannir les analyses réductrices

Ceci posé, je pense que nous devons veiller à ne pas tomber dans un double piège :

1-A u prétexte que cette tragédie est instrumentalisée/récupérée par le pouvoir, occulter la gravité du phénomène que je désigne par « terrorisme islamiste » de préférence à « islamisme radical ». Par contre, je conteste la désignation cette menace par « islamisme politique » et encore moins « islam politique ». Il y a un islam politique au même titre que pour les autres religions, entre autres monothéistes. L'histoire du catholicisme politique n'est plus à faire. Le judaïsme politique connaît sa pire des illustrations avec la politique d'Israël.

2- Ne focaliser que sur le terrorisme islamique et en proposer une analyse en la découplant de l'utilisation qu'en fait le pouvoir politique qui multiplie les atteintes aux libertés d'opinion, d'expression et d'association.

Le piège 1, c'est celui dans lequel sont tombés Ludivine Bantigny et Ugo Palheta dans leur texte Notre peine est immense et les charognards  sont là. (blog mediapart 26 octobre). L'on peut me rétorquer que ce qu'ils voulaient démontrer c'est « la récupération au plus haut sommet de l’État et par tout un éventail de forces » et qu'il ne pouvaient pas tout dire. Mais c'est précisément ce que je leur reproche, car ne traiter qu'un volet de cette tragédie c'est prendre le risque de déséquilibrer totalement une démonstration qui se voudrait raisonnée et opératoire. De ce point de vue, je recommande particulièrement l'article de Dominique Vidal Contre le terrorisme et son exploitation liberticide (blog Mediapart 22 octobre).

Du piège 2, plusieurs exemples en sont l'illustration. Je ne retiendrai que le texte de Amar Bellal, rédacteur en chef de Progressistes Le produit d’un écosystème idéologique (L'Humanité 22 octobre). Il désigne par là l’islamisme, qui « pas à pas, infuse à petites doses et avec des ballons d’essai réguliers une idéologie aux multiples ramifications et relais. » Ce n'est son argumentation que je mets en cause, bien qu'elle soit contestable sur certains points, mais c'est d'avoir écarté toutes les autres données du contexte politique.

Ma conclusion est que toute analyse doit prendre en compte inséparablement quatre données principales : l'islamophobie d’État et les philippiques contre les soi-disant séparatisme, ensauvagement et islamo-gauchisme, en quoi ces accusations sont centrales dans la stratégie du pouvoir, la réalité du terrorisme islamiste, l'instrumentalisation de la religion musulmane par des associations qui prônent un intégrisme religieux. C'est l'articulation de ces quatre éléments qu'il faut approfondir.

Une argumentation raisonnée et opératoire

J'en donne deux exemples

Le texte du président d'honneur de la LDH, Pierre Tartakowsky. (site de la LDH, 26 octobre). A la question « Qui est l’adversaire ? », il répond « Toutes celles et ceux qui, au nom d’un Islamisme politique intolérant, s’emploient à semer haine et désolation, à faire couler le sang pour répandre la terreur... ». Il s'en explique longuement, mais ajoute, arguments à l'appui, « Parce que nous croyons que les valeurs républicaines sont une force politique et non une devise de guerre, nous refusons enfin de les voir dénaturées par un gouvernement qui semble, face à l’adversité, n’avoir comme horizon stratégique qu’une unique réponse, la restriction, encore et encore, de nos libertés ». 

Le texte de Haoues Seniguer et Steven Duarte, chercheurs en études arabes et islamologie (blog mediapart 27 octobre). Article axé sur l'idée suivante : « C’est bien parce que les terroristes en tous genres exècrent justement les principes des droits humains que brandissent nos constitutions en Europe qu’il faut d’autant plus les défendre de toutes nos forces et ne pas laisser des idéologies liberticides profiter de notre traumatisme pour détricoter ce que nombre de pays nous envient encore, dont la laïcité qui protège croyances et incroyances. »

A propos des associations qui prônent un intégrisme religieux

Elles le font par le biais de prédicateurs que le psychanalyste Fethi Benslama fustige dans un texte Après l’attentat de Conflans, comment lutter contre le poison de l’islamisme ? (Télérama, 24 octobre). Il y explique que : «  leurs discours profitent de la fragilité des jeunes. Ils renforcent ou génèrent en eux un sentiment d’humiliation et un désir de vengeance, en affirmant que la société laïque française ne respecte pas leur identité de croyant. », et encore « Depuis des années ceux-ci sillonnent les quartiers de relégation urbaine ». De son côté l'islamologue Ghaleb Bencheikh (L'Humanité, 23 octobre) parle lui de « une jeunesse à la merci de prédicateurs et d’idéologues médiocres et dangereux, en quête de leadership ». Parmi eux, se trouvent des imams détachés par des pays étrangers réputés pour leur vision rétrograde de l'islam. Leurs discours sont diffusés non seulement dans certaines mosquées mais sur les réseaux sociaux. Plus grave encore, Benslama explique que « Avec Internet, les fatwas de fait sont devenues monnaie courante ». Et il donne en exemple le père d'élève qui « chaperonné par un activiste connu, a publiquement mis en accusation un professeur (il s'agit de Samuele Paty.-NDLR) dans une vidéo, en donnant son nom et celui de son collège ».

La tragédie de Conflans va continuer à peser gravement sur notre société. Elle va avoir des suites sur une longue durée dans lesquelles interviennent des facteurs endogènes, dont j'ai donné quelques éléments, et d'autres exogènes. Par exemple, pour ces derniers, on voit l'agitation qui se propage dans les pays théocratiques et autoritaires du Moyen Orient qui utilisent l'Islam à des fins de domination et de répression internes et aussi pour des raisons de concurrence géopolitique.

Roger Hillel 29 octobre 2020

 

 

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