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Billet de blog 1 oct. 2021

Les harkis (I). La responsabilité de Salan, Challe et consorts

Emmanuel Macron a fait le 20 septembre 2021 une déclaration importante au sujet des responsabilités françaises dans le sort des harkis. Mais cette question est l'objet depuis des décennies de diverses manipulations et propagandes. Il est utile de rappeler quelques faits historiques qui ne vont pas dans le sens des idées reçues qui circulent. Première partie. Par Gilles Manceron et Alain Ruscio

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Peu de mots, un demi-siècle après l’indépendance des colonies, ont autant de charge émotive que le mot harki et charrient autant de confusions. Le terme renvoie à deux réalités. On l’emploie, d’une part, de manière générique pour désigner les multiples catégories de ruraux algériens utilisés par l’armée française durant la guerre d’Algérie comme auxiliaires dans diverses tâches pour contrôler les populations autochtones et combattre les indépendantistes. Il désigne, d’autre part, le groupe social constitué en France par les personnes réfugiées au lendemain de l’indépendance algérienne, dont les deux tiers étaient des femmes et des enfants, pour fuir des massacres dont leurs familles étaient l’objet, groupe social qui s’est étendu à leurs enfants et petits-enfants. On constate aussi que les supplétifs de la guerre d’Algérie sont souvent confondus avec les appelés algériens de l’armée française qui étaient des militaires et que celle-ci comptabilisait dans une catégorie particulière, les « appelés FSNA » (Français de souche nord-africaine), distincte des « appelés FSE » (Français de souche européenne).

Les supplétifs étaient quant à eux des civils. Si la loi en vigueur depuis 1912 soumettait en principe les autochtones algériens au même service militaire que les Européens d’Algérie et que les jeunes de métropole, l’armée française, en dehors des périodes où elle avait besoin d’hommes pour les guerres en Europe (1914-18, 1939-40 et 1943-45), n’incorporait comme appelés parmi ces autochtones qu’une petite partie des classes d’âge concernées. Comme les autorités locales, elle ne voulait que leur soit généralisé l’apprentissage des armes. Plusieurs des initiateurs de l’insurrection lancée par le FLN (Front de libération nationale) et de l’ALN (Armée de libération nationale), comme Ahmed Ben Bella, Mostefa Ben Boulaïd et Krim Belkacem, étaient d’anciens appelés algériens de 1943-45, décorés, et nombre de maquisards durant la guerre étaient des anciens combattants de l’armée française. En 1957, 19% seulement des autochtones convoqués au conseil de révision ont été incorporés, et leur nombre n’a que peu progressé en 1959. Si les hommes enrôlés comme supplétifs avaient été incorporés à l’armée comme appelés, la question de leur transfert en France en 1962 ou de leur abandon sur place ne se serait pas posée. Ils auraient suivi le repli de tous les militaires français, appelés et engagés, vers la métropole. Ce sont les responsables de l’armée coloniale qui n’ont pas voulu leur donner ce statut.

Une pratique traditionnelle de l’armée coloniale

Lors de toutes ses entreprises coloniales outre-mer, la France a utilisé cette méthode. Contre le sultan légitime du Maroc, le futur Mohammed V, elle a armé les troupes du prétendant-félon qu’elle soutenait, le Glaoui. Et elle a appliqué en grand cette méthode dans la guerre d’Indochine (1945-1954). Raoul Salan, qui connaissait l’Indochine depuis 1923, l’a mise en œuvre en tant que principal adjoint du général de Lattre, puis comme commandant en chef du Corps expéditionnaire du début 1952 au printemps 1953, en organisant des maquis sur les arrières du Viet Minh qui misaient sur un antagonisme entre les minorités ethniques et le reste de la population. L’état-major a par ailleurs mis sur pied l’armée dite « Bao Dai », du nom de l’ex-empereur instrumentalisé par la France, formée et encadrée par des officiers français et… financée par les Américains. Ces pratiques atteignirent vite leurs limites face à la force du sentiment national vietnamien, et, dans les derniers temps de la guerre, après Dien Bien Phu, les soldats « Bao Dai » désertèrent en masse, certains se ralliant au Viet Minh avec armes et bagages. Pour la génération d’officiers partis en Algérie presque immédiatement après l’Indochine, comme Salan, Vanuxem, Bigeard, Aussaresses, ce précédent récent était dans toutes les mémoires.

Le comble, à propos du sort des harkis, est que les chefs de l’armée française en Algérie, en particulier Raoul Salan (commandant en chef en Algérie de novembre 1956 à décembre 1958) et Maurice Challe (son adjoint qui lui a succédé jusqu’en janvier 1961) – qui ont été tous deux en avril 1961 à la tête du coup d’État contre la République, Salan devenant ensuite le chef de l’OAS –, qui sont l’inventeur et le promoteur de ce statut de harkis, s’en sont prétendu les protecteurs ensuite, quand s’est dessinée l’indépendance de l’Algérie. Salan explique dans ses Mémoires : « Je suis décidé, au-delà des unités régulières, à utiliser les musulmans sous les formes les plus diverses […] harkis jumelés à nos bataillons, moghaznis qui protègent les SAS ». Plutôt que d’enrôler les Algériens comme appelés au sein de l’armée française, il a créé un statut de supplétif qui permettait leur contrôle et leur surveillance et ne créait aucune obligation à leur égard. En juillet 1957, Salan a écarté aussi l’idée d’unités algériennes autonomes dans lesquelles il voyait l’embryon d’une armée algérienne pouvant se retourner contre l’armée française (il songeait sans doute au précédent vietnamien), et il a inventé le statut des harkis et moghaznis rattachés à des unités régulières qui les contrôlaient étroitement et ne devaient pas les laisser armés en dehors des opérations.

L’idée partout répétée selon laquelle la « première harka » aurait été fondée en 1954 par l’ethnologue Jean Servier est un mythe forgé à l’initiative du gouverneur général de l’Algérie Jacques Soustelle et des généraux Salan et Challe. En réalité, dans les semaines qui ont suivi le début de l’insurrection, l’armée a fait revenir du Maroc des officiers des Affaires indigènes qu’elle a envoyé dans l’Aurès afin d’utiliser des autochtones pour lutter contre le FLN. Et l’officier de réserve Jean Servier, qui avait pris un congé pour faire des études d’ethnologie, a été appelé à participer à la distribution par l’administrateur de cinquante fusils de chasse à des villageois. En 1955, même si Servier écrit que ces paysans vont « prendre le nom de “Harka de l’Aurès” », reprenant le terme de harka qui désignait au Maroc un groupe de combattants autonomes, notamment lors de la guerre du Rif (1925-1926) parmi les populations qui combattaient l’armée française, il parlait le plus souvent à leur sujet des « goumiers » qui composaient son « goum ». Et, en 1957, il s’opposa à l’invention par le général Salan du statut des harkis et des moghaznis rattachés à des unités régulières et contrôlés étroitement par elles. Statut qui relevait pour lui d’une discrimination raciale puisqu’ils devaient être commandés par des FSE et jamais par des FSNA. Pour lui, il s’agissait d’une « sous-armée de mercenaires » et ceux qui avaient conçu ce statut « avaient gardé la nostalgie de l’Armée d’Afrique de leurs vingt ans ». Servier a quitté l’Algérie en mai 1958. Pour interrompre la diffusion de son livre Adieu Djebels, paru en France à son retour, très critique à l’égard de ses chefs, l’armée a racheté le stock à l’éditeur, elle a ordonné à Servier de se taire et elle a continué à diffuser le mythe de « l’ethnologue fondateur de la première harka en novembre 1954 dans l’Aurès ».

Au début de la guerre, on parlait surtout des goums, puis Jacques Soustelle a créé, en janvier 1955, 34 groupes mobiles de police rurale (GMPR) — que les militaires s’amusaient à appeler les « Jean-Pierre » –, et, au lendemain de l’insurrection du 20 août 1955 dans le Constantinois, l’état-major a créé les « Groupes mobiles de sécurité » (GMS), les « Groupes d’autodéfense » (GAD), et les aassès (du mot gardien en arabe). La création officielle des harkas par l’armée date de l’arrivée en mars 1956 de Robert Lacoste comme ministre résidant. Dès lors, on cesse d’employer le terme de goum, attaché surtout à l’administration des Affaires indigènes du Maroc, qui devint indépendant à ce moment. Les goums d’Algérie sont intégrés aux GMS et placés sous tutelle militaire, prenant le nom de « maghzens opérationnels ».

L’essor de l’enrôlement des supplétifs lors du Plan Challe

C’est avec le lancement du Plan Challe en février 1959 que les harkis sont devenus la catégorie de supplétifs la plus nombreuse, au point qu’à la fin de la guerre, le mot harki est devenu un terme générique pour désigner l’ensemble des auxiliaires algériens de l’armée française. L’état-major a décidé d’affecter une harka de 30 hommes à chaque compagnie de 150 hommes. Yves Courrière rapporte ces mots de Challe au sujet des harkis : « Il faut développer ce corps. On ne fait bien la guerre qu’avec des autochtones. Ils sont actuellement 26 000. J’en veux au moins 60 000 ! ». Il a atteint cet objectif en obtenant l’augmentation des crédits permettant leur recrutement, bien que ce choix, d’après le colonel Alain de Boissieu, chef de cabinet et gendre du général de Gaulle, était désapprouvé par le chef de l’Etat, qui demandait au contraire que l’armée n’emploie plus les harkis en opération contre les maquis et qu’on limite leur nombre à 25 000. Il y en avait plus de 90 000 en 1961.

Avec le Plan Challe, des régions entières furent vidées de leurs habitants et les déplacements et regroupements de populations bouleversèrent la vie des populations rurales d’Algérie. Le nombre des SAS s’est accru, passant de 641 en décembre 1959 à 697 en mai 1960, nombre restant à peu près stable jusqu’à l’année 1961 qui marquera le début de leur suppression. En plus de leur action éducative, sanitaire, de renseignement, de propagande et de contrôle des populations locales, elles furent souvent chargées de participer à des opérations militaires. Certaines SAS, dites « SAS renforcées », se sont vu confier la responsabilité du maintien de l’ordre, en lien avec des harkas, dans les « quartiers de pacification ».

Les supplétifs restaient des civils qui faisaient la plupart du temps l’objet d’un contrat journalier uniquement verbal. La seule donnée sur laquelle on peut se fonder pour approcher leur dénombrement est le montant des crédits militaires destinés à leur rémunération — tout en sachant que ces crédits, dans les faits, ne servaient pas qu’à cela, ce qui laisse une bonne marge d’incertitude. Reste qu’on peut en déduire un nombre hypothétique d’auxiliaires à un moment donné, Soit environ 14 000 hommes dont 2 200 harkis au début de 1957 ; environ 27 000 auxiliaires dont 10 400 harkis en septembre 1957 ; le nombre de ces derniers augmentant ensuite rapidement pour atteindre 28 000 en septembre 1958 et 60 000 à la fin de l’année 1959. Au total plus de 400 000 algériens ont été supplétifs durant la guerre, mais jamais plus de 100 00 au même moment.

Salan et Challe ont construit à propos de leur sort un discours associant l’idée de l’abandon des harkis à « l’abandon de l’Algérie française » dont ils accusaient le président de la République, le général de Gaulle, et tous ceux qui soutenaient sa politique algérienne. Un discours qui sera martelé ensuite par l’extrême droite française alors que ces jusqu’au-boutistes de l’Algérie française portent en réalité une lourde responsabilité dans leur sort.

Dans l’optique d’une défense aveugle de l’Algérie française, une sorte de légende a été construite qui a présenté la formation de leurs unités comme résultant du choix de ceux qui s’y engageaient, alors qu’elle résultait principalement d’une offre formulée par l’armée française qui prévoyait leur financement et définissait leur structure. Dans un contexte où des rivalités locales existaient, ainsi que parfois la volonté de réagir à certaines méthodes violentes de certains maquisards de l’ALN qui recouraient parfois au vol, au viol et à l’assassinat. Mais le besoin de survie économique était essentiel, après la création des « zones interdites » et des « villages de regroupement » qui ont concerné près de deux millions de ruraux algériens. D’autant que certains espéraient avoir ainsi la vie sauve après avoir été accusés d’aider la rébellion, et que l’armée française cherchait à compromettre aux yeux des maquisards ceux qu’elle voulait mettre de son côté. Il en résulte qu’il est inexact d’expliquer l’emploi de ces hommes comme harkis par un choix politique de leur part en faveur de la colonisation française. Ou de mettre en balance leur engagement avec celui des hommes qui partaient au maquis, voire d’affirmer que le fait qu’ils ont été beaucoup plus nombreux que les seconds, ce qui est incontestable, serait la preuve que le peuple algérien ne voulait pas l’indépendance.

De cette manière, l’histoire des harkis n’est présentée le plus souvent qu’à partir de l’épisode final tragique et des crimes qui l’ont marqué. Un épisode défini comme « le massacre des harkis » alors qu’il conviendrait plutôt de parler « des massacres de harkis ». On se concentre sur l’année 1962 sans s’interroger sur le recrutement et l’emploi des supplétifs et sur les choix des autorités militaires concernant leur statut. C’est dans une histoire plus longue qu’il faut replacer la question de l’abandon des harkis en 1962.

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