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Billet de blog 12 janv. 2022

« Un “bicot”, ça nage pas… ». L'inquiétant retour d'une insulte coloniale

Des policiers poursuivent un Egyptien qui se jette à la Seine. « Un bicot, ça nage pas », lâche l’un d’eux. Des juges l’ont condamné pour injures racistes. Selon Arié Alimi, avocat de la victime : « Nous ne sommes pas habitués en matière de racisme dans la police à des condamnations aussi claires ». Les recherches d’Alain Ruscio expliquent l'origine de ce mot emblématique d’un racisme qui revient.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 26 avril 2020, six policiers du commissariat d’Asnières se lancent à la poursuite d’un individu soupçonné d’avoir volé des matériaux dans un chantier. La poursuite amène poursuivi et poursuivants jusqu’à l’Île-Saint-Denis, dans le « 93 ». Là, l’individu, paniqué, se jette à la Seine. Il s’agit d’un homme d’origine égyptienne, Samir Elgendy. « Un bicot, ça nage pas », lâche l’un d’entre eux. Rires gras. « Ça coule », dit un autre. « T’aurais dû lui attacher un boulet au pied. » Une autre voix : « Il s’est jeté direct à la Seine, ce con. » Amené dans un fourgon, l’interpellé pousse des cris, probablement de douleur. Nouveaux rires des policiers.

Nul ne peut contester que ces réflexions racistes et ces pratiques sont d’usage courant. Ce qui a fait de cette scène un moment emblématique a été l’enregistrement de ces propos – et des cris de l’interpellé – par des témoins des faits. « Tout est parfaitement audible, incontestable », écrit Le Parisien.

Les juges du tribunal de Bobigny, le 6 janvier 2022, n’ont guère goûté l’épisode. Les chefs d’inculpation, injures racistes et violences, ont été clairs. Quatre des six fonctionnaires de police ont été condamnés à douze mois de prison dont six fermes, assortis d’une interdiction d’exercer d’un an, pour violences en réunion. Le cinquième, auteur de la phrase utilisant le mot « bicot », a écopé de six mois avec sursis pour injures à caractère raciste. « La justice a été rendue aujourd’hui, je suis content de cette décision. Je remercie mon avocat et toutes les associations qui ont été présentes lors de cette épreuve », a déclaré la victime à la sortie de l’audience. Une partie de la presse a jugé ces condamnations sévères – d’autant qu’elles dépassaient les demandes de peines émises par le parquet.

Sévères ? Ne faut-il pas voir là une saine réaction contre des pratiques qui tendent à devenir fréquentes ? « Nous ne sommes pas habitués en matière de violences policières et de racisme dans la police à des condamnations aussi claires, évidentes, avec des peines relativement lourdes, a déclaré Me Arié Alimi, l’avocat de la victime. La violence et le racisme gangrènent à tel point la police que la justice commence à fixer les limites. C’est un jugement singulier, symbolique qui va marquer ce combat et on ne peut que s’en satisfaire. Il s’agit d’un jugement d’étape. »

D'où vient cette injure raciste ?

Le mot « bicot » est une insulte « banale » du vocabulaire raciste de l'époque coloniale, issue du mot « arabe » qui a donné naissance à bien des raccourcis argotiques.

Arbicots et Arbis

À l’époque moderne, les premiers Européens en contact avec les peuples du Maghreb ont été les Espagnols, qui les ont vite appelés Arabicos. Nul doute que les conquérants français de 1830 aient eu connaissance de cette appellation et l’aient légèrement transformée en Arbicot.

Comme ce fut souvent le cas en histoire coloniale, une expression populaire a très bien pu, à l’origine, ne pas être méprisante ou raciste. Puis, insensiblement, le racisme s’imposa. Avant son célèbre Tartarin, Alphonse Daudet avait imaginé d’autres noms pour son héros : « Chapatin paya aux arbicos le lion qu’il leur avait tué » (Le Figaro, 18 juin 1863). Dans le Tartarin final, arbico a disparu.

Un fait divers à Paris en 1913 en dit long sur les tensions anti-arabes qui ont traversé la société française dès que le phénomène migratoire en provenance du Maghreb commença : « Cinq jeunes gens, qui passaient rue du Château-des-Rentiers, hier après-midi, cherchaient brusquement querelle à des Algériens, qui stationnaient devant le numéro 118. Une rixe éclata. Ali ben Mohammed Osman, tanneur, âgé de vingt-huit ans, reçut un coup de couteau à la cuisse gauche. […] Les coups de couteau avaient été portés par Albert Bauret, vingt-sept ans, ravaleur. L’inculpé a fait des aveux complets. Il a déclaré qu’il ne pouvait voir un Arbico sans être tenté de le descendre. » (Le Journal des débats, 24 juin 1913).

Arbicot a pu ensuite être décliné en Arbi. On trouve dans un roman de la fin du XIXe siècle l’expression peu amène de « gredins d’Arbis ». Dans l’entre-deux-guerres, en 1931, le Théâtre du Chatelet fait jouer une pièce bien médiocre, Sidonie Panache (d'André Mouézy-Éon), dont l’action se déroule pendant la conquête de l’Algérie. Une sentinelle, un certain Chabichou, craint pour sa vie et se parle à lui-même : « Surtout, méfie-toi des lions, des z’hyènes, des chacaux et des Arbis qui sont des animaux traîtres comme personne… » Et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une génération d’auteurs de romans policiers a usé et abusé des termes racistes. « Son quartier général, un bar d’Arbis rue de la Charbonnière. » (Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, 1953, Gallimard, « Série noire »).

« Bicot », insulte reine durant un demi-siècle

Ces mots ouvrirent une voie royale à bicot, par une pratique dite « aphérèse » (modification phonétique par la suppression de la première syllabe). Si l’on tentait de procéder à un palmarès – bien triste – des appellations racistes à l’encontre des Maghrébins, dans le passé, le mot bicot serait indéniablement dans le peloton de tête, d’abord en Algérie, puis dans les protectorats du Maghreb, enfin en métropole.

Quand le mot apparaît-il dans la langue française ? Publiée en 2005, une étude par ailleurs fort bien informée se trompe de façon abyssale en écrivant : « “Bicot”, injure raciste éminemment méprisante imaginée pendant la guerre d’Algérie. » En fait, sa toute première utilisation orale, en Algérie même, doit être fort ancienne, peu de temps après la conquête, tant la tentation de raccourcir les mots est universelle.

Les premières utilisations écrites que nous avons repérées figurent dans la presse française d’Algérie. Elles sont toutes racistes : « En procédant par analyse, vous avons trouvé bicot dans bourricot ; et maintenant en procédant par synthèse, avec des bicots nous ferons des bourricots » (L’Indépendant de Mostaganem, 10 août 1892)… « Il est urgent de rappeler les bicots à l’ordre et de leur prouver que, quoi qu’ils puissent dire, ils ne commandent pas » (L’Impartial, Djidjelli, 9 septembre 1894)… « Ces bicots, qui ne savent même ce qu’est le savon… » (La Gazette algérienne, 11 octobre 1899). Etc. Dans le plus grand quotidien de la communauté française d’Algérie, L’Écho d’Alger, le mot était omniprésent. En métropole, le mot a probablement été importé, comme ce fut souvent le cas, par des soldats français. Son apparition écrite « vers 1892 », comme le propose en 1965 Gaston Esnault, dans son Dictionnaire historique des argots français, paraît plausible.

S’il était si répandu, sans retenue, dans la presse, on peut imaginer ce qu’il en était dans les relations humaines au quotidien. Charles Gide en 1912 : « Il suffit d’avoir passé même peu de jours en Algérie pour voir avec quelle insolence le colon traite ce “sale bicot” ». Au Maroc, mésaventure en 1934 d’un vénérable homme âgé, originaire de Salé : « Sa distraction et sa myo­pie l’empêchèrent de voir venir, face à lui, une femme avec une voiture d’enfant. La pro­meneuse, distraite ou myope elle-même, lança la voiture dans les jambes de l’“indigène” et, loin de s’excuser : “Tu ne peux pas regarder devant toi, vieux bicot !”. » En Tunisie, un témoignage de 1898 : « Un jeune Arabe de douze à treize ans emplissait sa cruche à une fontaine-borne. Au coin de la rue, deux fillettes françaises du même âge à peu près lui tiraient la langue et psalmodiaient à l’unisson : “Sale bicot ! Sale bicot !” “Ilanz Oumkoum !, disait l’Arabe. Couchon de Françaises ! Attends, si j’ti cours après !” Et il faisait mine de s’élancer. C’est tout, et ce n’est pas grand-chose ; mais à tort ou à raison, j’ai vu là de fâcheux indices. » (La Dépêche tunisienne, 12 décembre 1898).

Si le mot est connu en métropole avant 1914, c’est, comme souvent, durant la Première Guerre mondiale qu’il franchit vraiment la Méditerranée : « “Bicot” désigne le tirailleur algérien » (1920). Mais chacun, dès ce moment, sait qu’il s’agit d’une insulte : « Si vous voulez appliquer les principes de la civilité poilue et honnête, ne traitez pas un Arabe de “bicot” ; appelez-le “sidi”, il sera content de ce terme plein de considération. » (L’Argot des poilus, 1918).

Non seulement bicot ne s’effaça pas du vocabulaire en métropole, mais il s’imposa progressivement. En 1929, n’est-ce pas Marius, un des personnages de Pagnol, qui rejette violemment un vendeur de tapis insistant avec un « On t’a dit non, sale bicot ! ». L’entrée d’un mot en littérature n’est pas forcément, en ce cas, signe de qualité.

On ne peut s’empêcher de citer également Céline : « Il les méprisait Martrodin, les bicots. » (Voyage au bout de la nuit, 1932). Dès qu’il voulait exprimer son mépris, le mot venait sous sa plume ou à sa bouche. Pierre Laval était à ses yeux un « bicot, avec sa mèche d’ébène, il lui manquait plus que le fez crasseux ». Mais aussi le respectable Paul Morand : « Bicots, maigres, noirs, barbus, tordus, sans passeport… » (France la Doulce, 1934).

Ensuite, le mot ne s’éteindra jamais tout à fait, tout au plus concurrencé par d’autres, tout aussi détestables. Il connaîtra une nouvelle explosion lors de la terrible répression de la manifestation d’Algériens le 17 octobre 1961. Selon divers témoignages (dont certains émanant de policiers écœurés, effrayés de ce qu’ils voyaient), le mot bicot fut bien souvent, trop souvent, prononcé, rapporte Sorj Chalandon (Libération, 12-13 octobre 1991) dans un article repris sur le site Histoire coloniale et postcoloniale. Et les gestes (matraquages, balancement dans la Seine) accompagnaient les paroles…

Échos contemporains

Il est des milieux politiques où l’on s’attend à retrouver ce type de vocabulaire. En 1987, immergée clandestine un temps au sein du Front national, la romancière Anne Tristan, dans Au Front, rapporte que l’insulte est toujours à fleur de lèvres. Par exemple, ce propos : « Que veulent-ils tous ? Que ça change, ni plus ni moins. Comment ? “Ben déjà, selon Véronique, en foutant les troncs, les bicots, les crouilles à la mer” ». Une autre démonstration de la présence toujours envahissante du mot est la visite d’Internet. Là, les rages et les haines contre ces « sales bicots » s’épanchent sans retenue.

Mais le mot revient également sous les lambris dorés de la République. Le 8 novembre 2005, le quotidien Le Monde rapportait par exemple qu’Azouz Beggag, écrivain (auteur du Gône du Chaaba), ministre de la promotion de l’égalité des chances, de notoriété publique ami du Premier ministre Dominique de Villepin, était surnommé dans certains milieux gouvernementaux le « sous-ministre bicot de Villepin ».

Les policiers de l’Île-Saint-Denis étaient sans doute à mille lieues de connaître l’histoire de ce mot. Ils ne devaient pas savoir non plus que beaucoup d’entre ces « bicots » avaient effectivement coulé dans ce même fleuve, en octobre 1961.

La société française va-t-elle, comme les juges du tribunal de Bobigny, réagir au mépris et à la déshumanisation que véhicule ce terme ? Ou bien va-t-elle se laisser entraîner par des individus dangereux qui cherchent à la ramener en arrière vers un univers mental englué dans le racisme colonial, à l'image de ce mot de « bicot » qui est la négation des droits de l'homme et la honte de la langue française ?

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