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Billet de blog 24 oct. 2021

Le 17 octobre 1961, crime d’Etat ou crime de Préfecture ?

60 ans après, un appel à reconnaître ce crime d’Etat commis au cœur de la capitale a été lancé par plus de 120 associations et porté par plusieurs milliers de manifestants dans les rues de Paris. La veille, Emmanuel Macron a publié un communiqué qui l'attribue au seul Maurice Papon. Le quotidien algérien “El Watan” réagit.

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Le 20 octobre 2021, "El Watan" a publié un article qui pose la question "Le 17 octobre 1961 crime d'Etat ou crime de Préfecture ?" ainsi qu'un article intitulé "Connaissance et reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 : Le travail continu des historiens" rendant compte d'un colloque international qui s'est tenu le 15 octobre au Sénat sur cet événement. Nombreux sont les articles de la presse algérienne comme de la presse française qui soulignent que le communiqué d'Emmanuel Macron publié le 16 octobre sur le site de l'Elysée ne satisfait pas la demande de vérité sur un épisode qui est emblématique de la violence coloniale et de sa dissimulation.


Le 17 octobre 1961 crime d'Etat ou crime de Préfecture ?

Soixante ans après avoir été commis, le massacre du 17 octobre 1961 a, pour la première fois, retenu véritablement l’attention de la presse des deux pays. Ce massacre de plusieurs centaines de travailleurs algériens immigrés installés dans la région parisienne, qui a été organisé délibérément par des responsables français et immédiatement et durablement dissimulé par des mensonges, a enfin suscité en France et en Algérie de nombreuses émissions et articles à la mesure de l’importance du nombre de ses victimes.
En France, un silence d’Etat a été imposé pendant des décennies. Alors qu’il a été préparé dès la fin du mois d’août 1961 par des responsables hostiles à l’indépendance de l’Algérie considérée alors par le général de Gaulle, soutenu par la majorité des Français, comme la seule solution politique possible, alors qu’il a été systématiquement organisé à la suite d’un conseil interministériel convoqué, le 5 octobre 1961, par le premier ministre, Michel Debré, avec le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, et le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, ce massacre a été caché.
Caché. C’est le titre du film du cinéaste autrichien Michael Haneke, qui a reçu la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2005, trente ans après Chronique des années de braise, le seul film algérien à l’avoir obtenue en 1975. Il a eu l’idée de réaliser ce film après avoir vu un documentaire sur la chaîne Arte relatant la manifestation du 17 octobre 1961, il lui a donné un titre en français et c’est cette dissimulation qu’il placera, en creux, au cœur de son intrigue. Mais les spectateurs en France n’ont pas perçu sa dénonciation de l’hypocrisie collective qui a envahi toute une génération de ce pays dans le déni de cet événement, emblématique du fait colonial dans lequel la République française s’est embourbée. Il montre l’éclatement inévitable de la violence qui nait de cette cécité et de la complicité qui se noue pour y mettre fin au sein de la génération suivante.
Il y a eu une dissimulation d’ampleur exceptionnelle pour un massacre d’une ampleur exceptionnelle. Au bout de soixante ans, les citoyens des deux pays commencent à en prendre conscience. A comprendre que si les initiateurs directs du massacre, Debré, Frey et Papon, en portent la responsabilité, la République française tout entière en a été complice puisque le général de Gaulle lui-même, pour des raisons propres au contexte de l’époque, a choisi de faire le silence à son sujet.
D’autres facteurs ont joué en faveur de sa dissimulation. Le pouvoir qui s’est installé en Algérie à l’été 1962 n’a pas souhaité qu’on parle de cette réponse politique et non violente décidée, le 17 octobre 1961, par la Fédération de France du FLN. Car ses militants qui avaient consenti à tant de sacrifices ont été déçus de voir, en 1962, l’armée s’installer au pouvoir, et, pour la plupart, sont devenus des opposants au régime. La gauche française a aussi des responsabilités. Y compris le parti communiste français qui peut être fier d’avoir porté une culture anticolonialiste dans une République majoritairement fourvoyée dans le colonialisme, mais dont la direction a refusé au lendemain du 17 octobre toute manifestation nationale de protestation.
Le communiqué publié le 16 octobre 2021 par le président Macron sur le site de l’Elysée est décevant. S’il est le premier communiqué présidentiel à employer à ce sujet le mot « crime », il ne nomme comme responsable que Maurice Papon, sans donner sa fonction officielle de préfet de police. Il laisse de côté le premier ministre, Michel Debré, qui était à la manœuvre, et le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, qu’il avait fait nommer pour l’orchestrer. Ce serait, en quelque sorte, un crime de Préfecture et non pas un crime d’Etat. Pourtant, les plus de 120 associations qui ont appelé le 17 octobre 2021 à une marche dans Paris ont demandé que ce massacre soit qualifié de crime d’Etat, comme Benjamin Stora le demandait lui-même le 16 octobre dans le quotidien français Libération.
Ces associations ont une autre revendication importante : l’ouverture des archives aux citoyens des deux pays. Les milliers de participants de la marche dans Paris le 17 octobre dernier criaient : « A Paris, à Alger, ouverture des archives ! » La reconnaissance du crime d’Etat, comme l’ouverture des archives dans les deux pays, sont, à mon avis, des revendications essentielles, qui s’expriment des deux côtés de la Méditerranée.

Gilles Manceron, historien


Connaissance et reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 :

Le travail continu des historiens

Source

Intervenant au colloque portant sur « Le 17 octobre 1961, la gangrène du racisme » organisé au Sénat, vendredi dernier, par l’association Au Nom de la Mémoire et la Ligue des droits de l’homme, les historiens Benjamin Stora et Gilles Manceron sont revenus sur le contexte politique entourant la manifestation du 17 octobre 1961 et avancé des pistes expliquant la violence inouïe de sa répression.

Benjamin Stora a commencé par rappeler que la guerre dure depuis six ans avec, entre 1956 et 1961, deux millions de paysans déplacés, « ce qui est considérable ». « En 1959-1960, la guerre s’accélère quand survient la manifestation du 17 octobre 1961, un moment important dans les négociations entre le GPRA et le gouvernement français et à quelques mois de la fin de la guerre », a ensuite indiqué l’historien.

L’origine du déchaînement de la violence contre les manifestants réside dans la présence d’éléments d’extrême-droite dans les forces de police. L’historien fera par ailleurs référence à la manifestation des travailleurs algériens avec la CGT, le 14 juillet 1953, dont il avait parlé dans son Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens (1926-1954). Ce jour-là, la police ouvre le feu sur le cortège algérien, arrivé à destination, place de la Nation, encadré par des militants du MTLD. Six manifestants et un syndicaliste français sont tués. « Dans ma thèse de doctorat en 1978, j’avais découvert une manifestation des ouvriers algériens en 1947, puis celle du MNA contre les pouvoirs spéciaux, le 9 mars 1956, qui venaient d’être votés par l’Assemblée nationale », a signalé Benjamin Stora. « J’ai déjà parlé de la manifestation du 14 juillet au cours de laquelle des policiers avaient tiré froidement sur les manifestants algériens présents à l’appel du MTLD. Six d’entre eux ont été tués, ainsi qu’un militant de la CGT. Et on compte des dizaines de blessés par balles. Il y a eu aussi le rassemblement des Algériens à l’initiative des Messalistes, le 9 mars 1956, devant l’Assemblée nationale qui venait de voter les pouvoirs spéciaux », ajoutera Benjamin Stora. En conclusion de son propos, il affirme avec force qu’« il faut des reconnaissances ». Et « les gens qui nient le 17 octobre 1961 ne vont pas désarmer, c’est leur raison d’être. On est en France dans une période où le négationnisme historique s’est installé et voudra réécrire l’histoire ».

Pour sa part, Gilles Manceron, historien et membre de la Ligue des droits de l’homme, a indiqué qu’en ce 60e anniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961, des éléments nouveaux dans la connaissance de ce crime d’Etat sont apparus, observant que « lever le voile » sur cette page tragique de l’histoire algéro-française, « cela prend du temps ».

« Des points d’histoire peu travaillés »

L’historien dira que dans les recherches ultérieures à celles de Jean-Luc Einaudi (auteur du 17 octobre 1961. La bataille de Paris, septembre 1991) – « pionnier en la matière » – s’est posée la question du déchaînement de la violence alors qu’on arrive au terme de la guerre. Vidal Naquet (historien) parlait d’« énigme ». « Il y a vingt ans, Jean-Luc Einaudi avait avancé des réponses en suggérant qu’il fallait chercher du côté des désaccords au sein du gouvernement français sur les négociations avec le GPRA », a indiqué Gilles Manceron. Depuis, les notes et le carnet de Louis Terrenoire, porte-parole du général de Gaulle, publiés par ses proches, il y a quelques années, confirment « l’énorme divergence de position du général de Gaulle et de son Premier ministre, Michel Debré ». « Ce sont-là des points d’histoire peu travaillés ». La question du Sahara a provoqué la suspension des négociations, ajoute l’historien. « De Gaulle tranche pour la souveraineté algérienne sur le Sahara. Debré, qui n’était pas d’accord, menace de démissionner. Pour éviter que la majorité, mal en point, se fracture, de Gaulle confirme à Michel Debré que le maintien de l’ordre en métropole lui revient et, à Joxe, les négociations ». Roger Frey est alors nommé ministre de l’Intérieur à la demande du Premier ministre qui demande la tête du ministre de la Justice, Edmond Michelet, il obtient son départ. Mais Debré ne s’arrête pas là, il veut aussi la démission du secrétaire d’Etat à la justice, Louis Terrenoire. De Gaulle le garde comme porte-parole personnel.

Gilles Manceron abordera une autre « question majeure », celle qui concerne les archives et la fermeture des centres d’archives fin 2019, « contradictoirement avec les déclarations du président Macron chez les Audin », le 13 septembre 2018. « C’est un gros problème, une bataille qui n’est pas achevée malgré la décision du Conseil d’Etat du 2 juillet 2021 rendant caduc l’arrêté interministériel qui bloquait l’accès à certaines archives. Comme celles relatives aux manifestants refoulés vers l’Algérie qui se sont retrouvés dans des camps militaires. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus. » L’idée d’un Observatoire de l’accès des citoyens aux archives est en train de faire son chemin, avec le soutien de sénateurs et d’élus dans d’autres instances, a enfin déclaré l’historien et membre de la Ligue des droits de l’homme.

« L’accès aux archives est un combat citoyen »

Rappelons qu’au cours de ce colloque, introduit par David Assouline, sénateur et historien et modéré par Samia Messaoudi, journaliste et membre fondatrice de Au Nom de la Mémoire, d’autres thèmes ont été abordés par d’autres historiens : « L’émigration algérienne et la lutte de libération nationale en France », par Linda Amiri ; « L’apport d’un citoyen chercheur à la connaissance historique et à la reconnaissance publique du 17 octobre 1961 : Jean-Luc Einaudi », par Fabrice Riceputi ; « La réponse de la gauche au massacre des travailleurs algériens le 17 octobre 1961 », par Bernard Ravenel ; « Evoquer les manifestations des femmes algériennes du 20 octobre 1961 à Paris, tout en les situant dans leur contexte plus large, c’est-à-dire la participation des Algériennes aux mobilisations pour l’indépendance et contre la répression à Paris et ailleurs en France en octobre 1961 », par Jim House. Quant à l’anthropologue Tassadit Yacine, elle est intervenue sur la question « Dire ou ne pas dire le 17 octobre 1961 » à partir de l’exemple d’Ourida Séguini, « actrice et organisatrice de la manifestation du 17 octobre 1961 au bidonville de la Folie à Nanterre ».

Nadjia Bouzeghrane


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