Zemmour relaxé, musulmans condamnés

La rentrée 2021 place Eric Zemmour au coeur des attentions. L'annonce pressentie de sa candidature et la publication à venir de son prochain livre s'inscrivent dans une actualité médiatique saturée à laquelle s'ajoute une récente relaxe en appel pour ses propos ouvertement anti-musulmans. L'occasion d'en remettre une louche sur la stigmatisation d'une partie de nos concitoyens.

Étrange étrangeté[i] que cette Liberté qui insulte, que cette Égalité qui méprise, que cette Fraternité qui fracture. A torturer les principes, on en fait des coquilles vides. Si bien qu’aujourd’hui en France, au-delà du bon mot, des slogans et des symboles, tous les citoyens en sont à ne plus vivre dans le même référentiel républicain. Si bien qu’en France aujourd’hui, on peut tranquillement assimiler « les femmes voilées et les hommes en djellabas » à des « uniformes d'une armée d'occupation »[ii]. On peut, sans trembler des genoux, soutenir les pires amalgames en déclarant que « le nazisme est parfois un peu raide et intolérant, mais de là à le comparer à l'islam »[iii].

Ils seraient responsables de tous nos problèmes, les variables explicatives du monde, son ultima ratio. Ils tuent « nos écoles, notre culture, notre langue, nos paysages, notre cuisine même »[iv]. Une menace globale qu’il faut combattre comme il a fallu autrefois vaincre le communisme et le nazisme. La lutte des civilisations, dans le sillage de la lutte des races et des classes. Ultime cause du « délitement qui, avec l’islamisme et les hordes de banlieues, entraine le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre constitution »[v].

Criminel parce que musulman. On islamise, on culturalise, on essentialise. On spécifie la quantité, mais on essentialise la qualité. Les pires clichés racistes se feraient-ils écho ? « Les musulmans colonisent la France » comme « les juifs contrôlent nos médias » ? « Des musulmans violeurs » comme « des juifs escrocs »[vi] ? C'est se condamner aux pires infamies racistes et antisémites. Parce qu’expliquer tout par l’appartenance religieuse ou ethnique, c’est se rendre coupable des pires amalgames. A l’image de celui qui a conduit 6 millions de juifs à l’extermination. Cette essentialisation a tué hier. Elle peut encore tuer demain. « Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé se condamnent à le revivre ».

C’est ignorer que les causes de nos problèmes sont multifactorielles et protéiformes. Elles sont urbaines, géographiques, sociales, économiques et religieuses. Mais jamais de façon spécifique, jamais de façon systématique. Jamais par essence. On ne peut pas s’en prendre à tous les musulmans pour pouvoir répondre aux problèmes posés par une minorité que l’on condamne tous. Qu’on s’en prenne à leur personne s’ils agissent en dehors de la loi. Qu’on engage leurs responsabilités individuelles et cessons, pour agir contre cela, de tenir un discours sur l'ensemble des musulmans qui serait une menace. Cette généralisation abusive fait fi du réel, de la pluralité des individus et des expériences.  

La distance critique que l’on attend des musulmans n’est pas possible dans un tel contexte de provocation. Le débat de fond est impossible dans la tension et la peur entretenues. Comment aborder sereinement la question de la présence des citoyens français musulmans quand les conditions minimales de sérénité ne sont pas réunies ? Il faut refuser de nous voir cantonnés à des réponses islamiques devant tous les problèmes sociaux et économiques : quelle égalité dans l'éducation ? quelle égalité des chances ? Comment on sort du décloisonnement urbain ? Comment on casse cette perception de « laissés pour compte » ? Par des réponses sur l'emploi, sur l'habitat, sur l’école. Pas sur l’islam et les musulmans.

Islamiser, culturaliser ou ethniciser les termes du débat, c’est se disqualifier de fait. C’est en outre confirmer qu’il existe dans notre pays une citoyenneté à deux vitesses selon ce que l’on est et d’où l’on vient. C’est de surcroît s’écarter des vrais problèmes et masquer sa déficience à répondre au réel par le simplisme de ses analyses. Notre pays doit fonder -  dans toutes les Frances périphériques -  une vraie conscience citoyenne, au-delà des symboles de représentativité, des slogans de façade et des promesses. Mais cela n’est possible que dans des institutions fortes, décemment armées, et non dans des services publics à l’os, incapables matériellement et humainement d’assurer leurs missions.

La crise que traverse la France aujourd’hui n’est pas religieuse. Et comme Eric Zemmour n’a aucune proposition de politique sociale et économique, il culturalise et islamise à bon compte. C’est le danger qui guette la France. L’accomplissement du « Suicide français » qu’il appelle de ses vœux.

[i] https://iremmo.org/wp-content/uploads/2016/02/2406.cesari.pdf

[ii] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/discours-de-zemmour-sur-lci-cinq-minutes-pour-comprendre-la-polemique-30-09-2019-8163069.php

[iii] Ibid.

[iv] Zemmour, E. Suicide Français, Albin Michel, 2014, p. 1

[v] https://www.valeursactuelles.com/politique/pour-un-retour-de-lhonneur-de-nos-gouvernants-20-generaux-appellent-macron-a-defendre-le-patriotisme/

[vi] https://www.lefigaro.fr/faits-divers/une-escroquerie-aux-diamants-demantelee-apres-avoir-fait-1200-victimes-en-france-20210721

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