Origines de l'islam : écueil du discours musulman

Le traitement des origines de l’islam auquel se livrent certains conférenciers musulmans francophones met en lumière un discours dés-historicisé s’affranchissant des découvertes récentes en islamologie entre autres formes de repère académique. Des références de l’historiographie musulmane sont dévoyées pour être réhabilitées comme « sources » historiques.

A rebours des prétentions universitaires dont ils se prévalent, ces prédicateurs n'accordent aucune part de soin aux incontournables champs épistémologiques qui jalonnent l'étude de ce phénomène. Un double saut dans le registre du discours que je m'attèle à déplorer dans cet article.

L’un des points discriminants qui marquent le discours musulman de ces dernières décennies est de considérer la discipline historique comme un élément de prédication en filigrane, éthéré, d’ambiance, plus diffus que maitrisé. Cette prétention vaporeuse à l’historicité - non appuyée par des ressources documentées et scientifiques - montre ses limites du fait d’un traitement superficiel du matériau universitaire. L’entreprise engagée est de fournir au public un viatique « intellectuel » sur « l’histoire musulmane » embrassant le plus largement possible l’espace et la diversité arabo-islamiques. Il s’en dégage ainsi devant les yeux de l’observateur une grande richesse de contenus.

Dans les cercles confessionnels, le profil de ces prédicateurs ne les désigne pas de prime abord comme des acteurs de prosélytisme. Il est au contraire l’archétype même du « professeur »[1] ou de « l’historien » au parcours modelé selon les canons occidentaux de la culture universitaire[2]. Le public est alors porté à vivre une sorte de tombée en hypnose et en pamoison sous l’effet de leurs discours. Il est appelé à définir l’histoire de sa religion de façon apologétique à l’appui de critères étrangers à la rigueur scientifique, ce qui - soit dit en passant - leur permet de se porter démissionnaires de toute recherche intellectuelle dans le domaine.

Ce hiatus historique est lourdement présent dans les discours prédicatifs musulmans francophones – eux-mêmes très abondants - mais ici n’est pas le lieu d’une enquête exhaustive en la matière. Aussi, l’énorme distance entre la vérité historique et celle revendiquée dans ces milieux nous obligerait à alourdir notre propos de corrections permanentes et nous défend d’étendre le spectre de l’analyse au-delà de deux cas emblématiques et fidèlement représentatifs de cette vision dés-historicisée de l’islam : Hassan Iquioussen et Ousmane Timéra.

"L'avènement de l'islam" selon Hassan Iquioussen

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Adossé au titre « d’historien »[3], se prévalant parfois de celui de « professeur » et se targuant de la rigueur scientifique[4] qui lui sied, Hassan Iquioussen s’autorise à traiter de la civilisation musulmane en prétendant rendre compte de l’« expérience historique ». Or, cette prétention heurte la conception de ce que les historiens appellent l’Histoire. Ce conférencier présente des récits tirés des sources de l’hagio-historiographie islamique[5] comme s’inscrivant dans le registre des « faits » alors qu’ils relèvent de l’acte de foi.

Jamais, dans ses conférences, il ne s’assure que les conditions historiques sont réunies dans ce qui est présenté tantôt comme une « biographie », tantôt comme un « récit authentique ». Jamais, dans l’historicisation qu’il prétend faire du Coran et des ahadith, il n’aborde la question centrale du passage de l'oralité à l'écrit ni n’envisage le moindre examen critique des chaînes de transmission des recueils de hadiths[6].

« Le Coran a dit... », « Allah a dit... »[7], « Ibrahim s’est installé à Bacca, devenue La Mecque »[8] sont des assertions complètement dés-historicisées. Pour un historien, aucun livre ne « parle » par lui-même, il y a toujours un ou des humains qui ont mis des mots par écrit et un ou des humains qui interprètent. Le travail des historiens consiste précisément à essayer de définir : qui ? quand ? pourquoi ? comment ? Ce que Hassan Iquioussen ne fait jamais.

"L’historicisation du Coran" selon Ousmane Timéra

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Le traitement de l’historicisation du Coran et de sa mise par écrit, tel que le livre Ousmane Timéra dans l’une de ses conférences intitulée « comment le Coran a t-il été compilé ? »[9], témoigne de ce même double saut dans le registre du discours : le contenu de l'intervention se résume à une prétention à l'historicité annoncée dans l'intitulé de la vidéo, à une démarche scientifique dont se prévaut l'intervenant[10] et à un argumentaire fondé essentiellement sur des sources tirées de l'hagio-historiographie musulmane.

Fort d'un questionnement légitime[11], relevant de la compétence de l'historien, le conférencier se retrouve à sélectionner ce qui l'arrange : les témoignages attestant de la circulation de Corans alternatifs et d'entreprises de réécriture du texte sacré ne l'intéressent pas[12], puisque, juge-t-il, « le Coran affirme lui-même que Dieu est garant de sa transmission auprès du Prophète »[13].

L'historicisation du Coran ou l'histoire de son texte et de sa mise par écrit n'a de sens que dans une approche historique des débuts de l'islam. Or, Ousmane Timéra n'accorde aucune part de soin aux innombrables champs épistémologiques qui jalonnent l'étude de ce phénomène. La paléographie, la codicologie, l’épigraphie, la rhétorique, la sémantique lui sont des disciplines étrangères.

Un désamour pour l’orientalisme

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Il demeure que ces intervenants ont astreint leurs discours aux limites d’une structure commune, laquelle passe, chez certains, par une attitude de confrontation aux « orientalistes » subtilement menée[14]. L’une de leurs cibles favorites en l’occurrence est le personnage de l’islamologue/orientaliste auquel il est urgent de faire pièce tant son « idéologie » est à craindre.

La confusion du sens des mots qui renvoient à l’identité de cet orientaliste est à ce titre troublant chez Hassan Iquioussen. Dans une autre de ses conférences intitulée « réponse aux orientalistes », nous serions portés à penser ces derniers comme objets de critique, en constatant qu’au fil du discours, le propos de l’intervenant est de stigmatiser l’Occident[15] et de mettre en accusation les catholiques responsables de « l’Inquisition contre les musulmans »[16] toujours avec le même soin de ne pas définir les termes.

Durant cette même conférence, le préjugé de malveillance plane souvent au-dessus de toute allusion aux orientalistes dont il résulte un paysage de qualificatifs (« haineux »[17], « menteurs »[18]) aux contours pointillistes, qui sont en fin de compte des non-concepts. Autrement dit, en l’absence de termes posés sui generis, nous avons la tentation de dire qu’il n’y a pas non plus d’analyse, mais un tir nourri de stéréotypes.

Fi des progrès scientifiques sur lesquels ils s’appuient, de la polyglossie étonnante de certains d’entre eux, du soin d’exhaustivité qui prévaut souvent à leurs méthodes, les orientalistes/islamologues qui auraient le tort de ne pas être des musulmans déclarés doivent se résigner à être au moindre mot boycotté ; ceci quand leurs noms et leurs œuvres ne sont pas purement et simplement mises à l’index. Cette meurtrière d’attaque contre l’orientalisme n’est pas nouvelle et particulièrement en honneur à l’époque où nous vivons, que ce soit dans le monde arabe ou dans l’espace francophone. Un exemple typique des bûchers sur lesquels sont présentés l’orientalisme aux lecteurs arabes est l’essai du juriste égyptien Abd al-Mun‘im Fu’ad[19].

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Néanmoins, ce désamour pour l’orientalisme n’est pas total. On rencontre toujours dans le monde arabo-musulman certains esprits apaisés et soucieux d’ouverture intellectuelle sincère entre les approches orientalistes et musulmanes, ce que personne ne saurait mieux représenté que le philosophe Mahmoud Hamdi Zaqzouq[20].

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Concluons

Evidemment, les textes de l’islam peuvent très bien être étudiés indépendamment de cette perspective particulière, comme des références sacrées pour les musulmans, qu'il s'agisse des oulémas ou des simples croyants. On peut alors faire l'histoire des diverses lectures auxquelles le Coran ou les ahadith ont donné lieu à travers l’histoire. Faut-il au moins l’annoncer comme tel car, dans le cas des conférences de Hassan Iquioussen et d’Ousmane Timéra, on prétend faire œuvre d'historien et ce double saut dans le registre du discours induit fatalement en erreur.

L'urgence semble donc portée sur la restauration d'un discours musulman franc, technique et serein de nature à dépasser la confusion des registres à l’appui de références universitaires reconnues de l'islamologie, qui, à ce jour, restent encore trop fréquemment ignorées, voire parfois délibérément utilisées sans précaution ni vergogne.

 

 

[1] https://twitter.com/RomainCaillet/status/763892851826683904?s=20

[2] Titulaire d’une licence en histoire, Hassan Iquioussen se présente comme « historien ».

[3] Hassan Iquioussen est présenté tantôt comme « professeur », tantôt comme « historien » : https://www.youtube.com/watch?v=CtRK52R1DCw, http://www.pageshalal.fr/fr/agenda/Hassan+Iquioussen.

[4] « L’importance de la science » est le titre de l’une de ses conférences : https://www.youtube.com/watch?v=LJvBssDpIXg. Il est présenté tantôt comme « professeur », tantôt comme « historien »  https://www.youtube.com/watch?v=CtRK52R1DCw, http://www.pageshalal.fr/fr/agenda/Hassan+Iquioussen.

[5]  Coran, ahadith, sira, maghazi, tafasir, etc.

[6] Se porter à la minute 9’’11 : https://www.youtube.com/watch?v=CtRK52R1DCw

[7] Se porter à la minute 14’’32 : https://www.youtube.com/watch?v=CtRK52R1DCw

[8] Se porter à la minute 20’’30 : https://www.youtube.com/watch?v=CtRK52R1DCw

[9] https://www.youtube.com/watch?v=bFQtd-GP5OI

[10] Se porter à la minute 37" : https://www.youtube.com/watch?v=bFQtd-GP5OI

[11] Se porter à la minute 18' : https://www.youtube.com/watch?v=bFQtd-GP5OI

[12] Se porter à la minute 19" : https://www.youtube.com/watch?v=bFQtd-GP5OI

[13] Se porter à la minute 20’’29 : https://www.youtube.com/watch?v=bFQtd-GP5OI

[14] Pour exemple, la conférence de Hassan Iquiiuoussen intitulée « l’avènement de l’islam » : se porter à la minute 16’’15 (https://www.youtube.com/watch?v=CtRK52R1DCw).

[15] Se porter à la minute 2’’14 : https://www.youtube.com/watch?v=WOx1IiNd78w

[16] Se porter à la minute 2’’22 : https://www.youtube.com/watch?v=WOx1IiNd78w

[17] 6’’43

[18] 6’’53

[19] Min iftira’ât al-mustashriqin, Ryad, 2001

[20] Dans son ouvrage al-Istishrâq wa al-khalfiyya al fikriyya li-sirâ‘ al-hadharî = L’orientalisme et l’arrière plan du conflit civilisationnel.

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