Médine : le paravent de l’ambiguïté

Le chanteur Médine assure, malgré l’antagonisme des termes, vouloir « assainir le débat public ». Une noble intention qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. Comment prétendre assurer les conditions d’un dialogue serein quand des clichés d’une malveillance criante sont martelés clip après clip ?

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Le chanteur Médine assure, malgré l’antagonisme des termes[1], vouloir « assainir le débat public »[2]. Une noble intention qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. Comment prétendre assurer les conditions d’un dialogue serein quand des clichés d’une malveillance criante sont martelés clip après clip ? L’artiste ne contribue-t-il pas à produire ce qu’il s’attache précisément à dénoncer ? Sans céder aux sirènes médinophobes et médinophiles exaltant l’un ou l’autre camp, nous proposons, dans ce qui suit, d’analyser le discours de Médine tel qu’il se donne à voir dans ses textes.

 

« Étudier reste la seule solution

Pour les blancs, les noirs, les gens issus de l'immigration » [3]

 

Il est évident que la tonalité générale de ses textes ne l’enferme pas dans les ténèbres du djihadisme et de l’exclusion. En écoutant ses paroles, on perçoit que les clichés mis en cause regardent l’horizon avec l’espoir que les jeunes de quartier soient plus engagés dans les dynamiques d’intégration. La rythmique lourde - parfois brutale - qui imprime sa marque se porte sur une fracture sociale qui sévit depuis longtemps dans les cités où les traverses de parcours se conjuguent à la douloureuse réalité du terrain. L’environnement social décrit dans ses chansons nous renvoie à l’exclusion des jeunes de quartier, en rupture avec la scolarité, où l’épanouissement se recherche souvent dans la transgression loin des valeurs portées par la culture républicaine. C’est ainsi que le divertissement se vit dans les cités : dans une frénésie compensatoire qui pousse ces jeunes vers les portes des discothèques, les murs de graffitis et les effets décervelant d’un Rap violent offert en seule pitance à leurs oreilles.

 

« Ma richesse est culturelle, mon combat est éternel

C'est celui de l'intérieur contre mon mauvais moi-même

Mais pour le moment les temps resteront durs

Et pour le dire une centaine de mesures

Jihad ! »[4]

 

Dans ce contexte, l’un des objectifs de caractère intermédiaire mais néanmoins fondamental dans sa démarche est donc de restaurer le statut initiatique d’un « jihad intime »[5] mettant l’homme aux prises avec ses propres pulsions. A l’aune de ce cadre argumentatif, le public-cible est clairement désigné - musulmans de l’immigration au centre du blason ; futurs convertis à la périphérie - l’islam doit opérer comme la voie de retour vers une identité à la fois française et musulmane assumée au-delà des seules racines des personnes parce qu’elle dépasserait précisément l’ethnie, la nationalité et les usages culturels. Cette voie de retour revêt tous les aspects de l’islam le « plus authentique » : elle se réaliserait par l’étude plutôt que par la passion et la distraction ; elle interpellerait le cœur et l’esprit plutôt que le corps ; et enfin elle réhabiliterait les jeunes du présent comme descendants et héritiers de glorieux ancêtres. Cet alliage de contenus et de connotations est effectivement très puissant. Il supposerait cependant qu’on l’accompagnât d’un argumentaire et d’une gamme de concepts judicieusement élaborés. Se piquant de connaissances érudites[6], Médine emploie fréquemment la citation comme déclencheur rhétorique, à défaut d’être en accord avec le contexte. Sans s’étendre sur sa compréhension des aphorismes dans lesquels il puise, on peut légitimement se demander s’ils sont manipulés avec l’égard qu’ils méritent, fussent-ils employés dans le cadre littéraire du chiasme. Qu’importe la fidélité au raisonnement, pourvu que, comprend-on, l’harmonie du style est assurée.

 

« En me référant toujours dans le Saint-Coran »

« Je porte la barbe j'suis de mauvais poil
Porte le voile t'es dans de beaux draps »

« Je vous le demande en tant qu'homme de foi »[7]

 

Si le phrasé de Médine se nourrit amplement de formules toutes faites comme aiment à le pratiquer les rappeurs, il ne manque pourtant pas de franchise et il est intéressant de rendre ici le ressenti missionnaire de sa démarche. Dans ses clips, son texte baigne dans une ambiance scénique en accord avec l’idéalisation que l’artiste nourrit de l’islam, et que, selon lui, seuls des musulmans de bon aloi peuvent avoir en apanage forts d’une exaltation religieuse extinguible à moindre frais (barbe, voile, halal, etc.). Dans son esprit, l’islam se fonde au détriment de leur identité nationale au prix d’une réduction caricaturale de la religion dont ils se revendiquent faute de culture et de rapport profond à celle-ci.

 

 

« Je me suffis d'Allah, pas besoin qu'on me laïcise »

La laïcité n'est plus qu'une ombre entre l'éclairé et l’illuminé

Nous sommes épouvantail de la République »[8]

Ces « laïcards », déplore-t-il, forgeraient une laïcité dévoyée[9], agressive et acculturante dans le sens sociologique du terme. De la même façon que certains vêtements - comme le voile islamique - sont perçus comme une foucade que d’aucuns perçoivent comme liberticide et passablement attentatoire aux règles du vivre-ensemble, la laïcité des « laïcards », dans cet espace serait perçue, toujours selon Médine, comme une machine de guerre asphyxiante à laquelle il reproche en particulier son incapacité à se regarder soi-même. Ce faisant, il peint un tableau martyrologique de la société française où le musulman serait une « victime » (« épouvantail ») n’ayant d’autre choix que de résister à la « laïcisation » qu’on lui oppose à l’appui d’un islam protecteur (« je me suffis d’Allah »).

 


« Si j'applique la Charia les voleurs pourront plus faire de main courante »

« Islamo-caillera, c'est ma prière de rue »

 « Le polygame vaut bien mieux que l’ami Strauss-Kahn »

« J'mets des fatwas sur la tête des cons »[10]

 

En 2015, nouvelle controverse sur fond de terreur djhadiste. Si les sujets évoqués sont discutables au critère de la rigueur intellectuelle, les amener en des termes outranciers ne peut que provoquer dévastation de l’esprit critique et flambée des émotions. L’audace de ces formulations pour le moins sibyllines vaut à ses détracteurs une légitime part de réprobation lorsqu’il brandit d’inlassables manifestes de dénonciation contre une laïcité jugée « galvaudée » et dont il dénie la légitimité de son application en se prévalant du Coran et en rejetant avec la même fougue les « démons » qui en tourmenteraient l’esprit. Plus grave, lorsque ses outrances atteignent leur paroxysme en reprenant à son compte des implicites nauséabond de clichés que chérie l’extrémisme islamiste, malgré l’ambivalence de concepts peu pondérables qui fusent à l’esprit (« fatwa », « charia », « islamo-caillera »). La mémoire nous conduit alors inexorablement vers la couverture de son album « Jihad » dont l’iconographie - ornée d’un glaive et d’une cohorte de combattants en arrière-plan - pivote sur cette même rhétorique lancinante et belliqueuse confinant à l’extrême.

 

 

« Le savoir est une arme »

« Si j'te flingue dans mes rêves (…) »

« Crucifions les laïcards comme à Golgotha » [11]

 

Tout un lexique de l’arsenal est brandi « en arme de défense »[12] contre le « péril laïcard » menaçant son identité, en droite ligne de laquelle se fonde le slogan « le savoir est une arme » dont se prévaut Médine depuis des années. Sauf que, prisonnier de ce cadre rhétorique, nous autres auditeurs, avons l’impression d’une redondance incendiaire où la force de conviction se confond avec la brutalité. Pour exemple, le passage « crucifions les laïcards » relève de l’injonction dont la résonance est amplifiée par la comparaison qu’il établit avec la scène christique de la crucifixion de par la violence qu’elle incarne. En l’état, et faute d’herméneutique « médinologique », il apparaît parfaitement légitime d’y voir, tout au moins, un appel à la violence. Cependant, comme dans toute création artistique, il convient de démarquer nettement la position du chanteur de celle de l’énonciateur qui assumerait cette injonction. Autrement dit, dans quelle bouche Médine place t-il cet appel ? La tâche est ardue étant donné le caractère décousu de son texte et les incessants sauts et ruptures de focalisation qui parcourent sa chanson. Du reste, et ce n’est pas élément mineur dans cette affaire, Médine pose, par ses imprécations lancinantes, tous les jalons d’une connotation violente que la mémoire associe fatalement au glaive et au vocable « jihad » qu’il brandissait autrefois.

 

« La sensation d’être allé trop loin »[13]

 

Nous savons que l’art appartient à l’artiste et qu’à Médine, maître de son œuvre, appartient le fin mot de l’histoire. Comment donc ne pas se risquer à la surinterprétation lorsque, dans un tel texte littéraire, tout est matière à conjectures ? Face à la rémanence de brutalité que lui opposent certains observateurs, Médine cède à la dénégation fort de l’efficacité de l’outrance et de l’innocence de l’ambiguïté : un procédé qui brouille son message et pourrait bien être une façon de déférer allusivement et subtilement à cet usage. Les désaveux répétés de Médine ne vont pas de soi[14], et s’il a besoin de brandir l’habileté de l’interprétation comme un totem c’est, précisément, qu’il veut se prémunir de l’évidence derrière le commode paravent de l’ambiguïté.

 

 

[1] « Parce qu'il manipule des sujets explosifs, évidemment. Et que cela lui explose parfois au visage », http://www.europe1.fr/culture/medine-du-havre-au-bataclan-la-provoc-comme-instrument-3678275

[2] https://www.20minutes.fr/culture/1622019-20150603-medine-certains-simple-fait-rappeur-musulman-engage-provocation

[3] Médine, Jihad, « Jihad, le plus grand combat est contre soi-même », Din Records, 2005

[4] Médine, Jihad, « Jihad, le plus grand combat est contre soi-même », Din Records, 2005

[5] Compris comme « un combat contre soi-même ».

[6] « Dieu est mort selon Nietzsche, Nietzsche est mort » signé Dieu ». Médine, Don’t Laïk, « Démineur », Din Records, 2015.

[7] Médine, Don’t Laïk, « Démineur », Din Records, 2015.

[8] Médine, Don’t Laïk, « Démineur », Din Records, 2015.

[9] https://www.lesinrocks.com/2015/05/30/musique/medine-la-laicite-est-instrumentalisee-pour-diaboliser-lislam-11750990/

[10] Médine, Don’t Laïk, « Démineur », Din Records, 2015.

[11] Médine, Don’t Laïk, « Démineur », Din Records, 2015.

[12] Son slogan « Le savoir est une arme » rencontre un certain succès.

[13] https://www.lesinrocks.com/2017/03/29/musique/le-rappeur-medine-joue-les-mc-maitre-de-conferences-normale-sup-11927767/

[14] https://www.nouvelobs.com/societe/20180611.OBS8003/medine-au-bataclan-jihad-don-t-laik-les-cles-pour-comprendre-la-polemique.html

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