« Antisémitisme musulman » : l’exigence de vérité

Des tirades d’indignation fusent dans la presse et les réseaux sociaux ces derniers jours de la part de personnalités de l’islam de France dénonçant l’expression « antisémitisme musulman ». Si une telle affirmation ne saurait souscrire aux critères de la rigueur intellectuelle, elle a le mérite d’attirer l’attention sur des problématiques inhérentes aux textes de l’islam.

Des tirades d’indignation fusent dans la presse et les réseaux sociaux ces derniers jours de la part de personnalités de l’islam de France dénonçant l’expression « antisémitisme musulman ». Si une telle affirmation ne saurait souscrire aux critères de la rigueur intellectuelle et de l’exhaustivité scientifique - elle pèche en effet par essentialisation en employant un singulier générique à la fois grossier et dangereux - elle a le mérite d’attirer l’attention sur des problématiques inhérentes aux textes de l’islam et sur le réflexe apologétique auquel se livrent nombre d’internautes musulmans.

Ces derniers jours, en réaction au manifeste « contre le nouvel antisémitisme », on lit ici et là que l’islam serait une religion de Paix et de Tolérance. Il existerait un « islam des Lumières » étranger à la haine des juifs et à rebours de la logorrhée médiatique. Des internautes musulmans se fendent de posts Facebook à l’emporte-pièces - dont le ridicule les dispute à l’indigence – et qui consiste notamment à pérorer sur les passages problématiques du Coran pour en relativiser la portée. Avec des contours référentiels aussi imprécis, force est de se demander en toute candeur : de quoi parle-t-on ? Cette imprécision n’est-elle pas justement intentionnelle et destinée à étayer une autre idée ?

En tout état de cause, ces considérations relèvent du jargon apologétique et reposent principalement sur des segments textuels tirés de la tradition musulmane, annoncés de façon lacunaire sans être suivis de leurs commentaires exégétiques. L’islam s’est pourtant fondé durant des siècles par l’entreprise d’éminents érudits musulmans[1], fins connaisseurs des textes de référence. Si donc on souhaite appréhender le discours islamique sur les juifs tel qu’il apparait dans ses textes fondateurs, il importe d’abord de se l'approprier pour ce qu'il est vraiment, et d’en rendre compte fidèlement, sans concession, en étudiant rigoureusement les textes comme le font les islamologues sérieux avec la valeur ajoutée de technicité dont ils ont l'expertise et non en se fendant d’imprécations démagogiques.

Ces discours de façade qui ne reposent sur rien d’autres que sur une volonté de « blanchir » l’islam, creusent en réalité un déficit de confiance déjà largement entamé entre musulmans et non-musulmans. L'urgence me semble donc portée sur la restauration d'un discours musulman franc, technique et serein de nature à désamorcer les tensions générées par cette question sensible. C’est l’objet de cet article. 

Les « Juifs » dans le Coran

Le Coran livre un discours complexe sur les Gens du Livre (Ahl al-Kitâb) et les juifs en particulier. Sa critique à leur égard est d'ordre interne et s'apparente à celle que les prophètes dans la Bible adressent à leur peuple. Le terme « Juif »[2] y porte une connotation le plus souvent négative sur laquelle on ne s’étendra pas, les spécialistes ayant toute précellence en la matière : 

« Les Yahūd sont associés à la lutte et à la rivalité entre confessions (II, 113). Ils se croient les seuls à être aimés de Dieu (V, 18), et les seuls qui obtiendront le salut (II, 111). Ils affirment, d’une façon blasphématoire, que Ezra est le fils de Dieu, comme les Chrétiens prétendent que c’est Jésus (IX, 30) et que la main de Dieu est entravée (V, 64). Avec les polythéistes, les Juifs sont «les hommes les plus véhéments dans leur hostilité aux croyants» (V, 82). Certains de ceux qui sont juifs (min allad̲h̲īna hādū) «détournent les mots de leurs sens» (IV, 44), ont commis le mal, pour cette raison. Dieu a «interdit quelques bonnes choses qui auparavant leur étaient permises» (IV, 160), ils n’écoutent que pour l’amour du mensonge (V, 41), et certains d’entre eux ont pratiqué l’usure et recevront «un jugement sévère» (IV, 161) »[3].

On conviendra que le Coran appuyé par toute une littérature musulmane abonde en accusations et dénigrements contre les juifs (et les chrétiens) d’avoir « falsifié »[4] leurs Ecritures. Dans de nombreux passages coraniques, ils sont promis à l’enfer, brocardés de toutes sortes d’attributions dégradantes au point d’être parfois assimilés à des bêtes : « Vous avez certainement connu ceux des vôtres qui transgressèrent le Sabbat. Et bien Nous leur dîmes : « Soyez des singes abjects ! » (Coran : II-65)[5].

Le statut juridique de dhimmi est lui-même révélateur de cette imprécation lancinante à l’endroit des Gens du Livre et de leur condition dégradante fondée sur le verset IX-29 : « Combattez également ceux, parmi les gens du Livre qui ne professent pas la religion de la vérité, à moins qu’ils ne versent la jizya par leur propre main, après s’être humiliés ».

Les « Juifs » dans la Tradition prophétique

Quand on se saisit de l’hagiographie prophétique (sîra), on croise fatalement l’un des points culminant des exécutions commises après reddition où l'intégralité des combattants hommes adultes ayant pris les armes contre les musulmans à la bataille de Khaybar auraient été exécutés. Il s'agissait d'une faction de la population arabe et juive de Médine s'étant liée par pacte de protection mutuelle avec les musulmans. Toujours selon la Tradition, les notables de cette faction – appelés Bani Qurayza – l'auraient secrètement rompu pour pactiser avec une coalition de tribus arabes polythéistes en guerre contre les musulmans, sous le commandement de l'armée mecquoise. Cédons à nouveau la précellence aux spécialistes, au critère de leur précision : 

« La question de l’existence d’un accord affecte le jugement moral que l’on peut porter sur le traitement infligé par Muḥammad aux Kurayza. Pendant le siège de Médine (d̲h̲ū l-ḳaʿda 5/avril 627), le Prophète se préoccupa de connaître leur conduite et envoya quelques Musulmans influents pour s’en informer auprès d’eux ; le résultat fut inquiétant. Bien ¶ que les Ḳurayẓa ne semblent avoir commis aucun acte ouvertement hostile, ils avaient probablement engagé des négociations avec l’ennemi; aussi, dès que les assiégeants se furent retirés, Muḥammad les attaquatil et posa-t-il devant leurs forts (āṭām) un siège qui dura 25 jours; des négociations aboutirent à une reddition sans conditions, Saʿd b. Muʿād̲h̲, chef du clan des ʿAbd al-As̲h̲hal, avec lequel ils étaient alliés, ayant été invité à les juger, décida que tous les hommes (au nombre de 6 à 900) devaient être mis à mort, toutes les femmes et tous les enfants, vendus comme esclaves »[6].

La présentation ontologique du « Juif » y est donc claire, binaire et intégralement fondée sur une définition négative de soi et d’autrui. Suspecté de desseins corrupteurs, il doit être rejeté... procédé bien connu mais entravé d’un paradoxe :

« Le terme apparaît fréquemment dans des contextes qui sont le plus souvent négatifs, comme dans les rencontres, à Médine, de Muḥammad avec les tribus juives (Banū Ḳaynuḳāʿ, B. al-Naḍīr et B. Ḳurayẓa) et avec les habitants de l’oasis de Ḵh̲aybar, toutes étant rapportées dans les plus petits détails dans la Sīra et les Mag̲h̲āzī. Par ex. les rabbins des Juifs de Médine sont accusés d’être « des hommes dont la malveillance et l’hostilité étaient dirigées contre l’Apôtre de Dieu » (Ibn His̲h̲ām, Sīra, Caire 1955, I, 516; hāʾulāʾi aḥbār al-Yahūd, ahl al-s̲h̲urūr wa-l-ʿadāwa li-Rasūl Allāh). Les Yahūd, dans cette littérature, n’apparaissent pas seulement comme malveillants mais aussi comme sournois (par ex. al-Wāḳidī, Mag̲h̲āzī, I, 363 sq.), lâches (Ibn His̲h̲ām, II, 57) et manquant totalement de détermination (ibid., 236) »[7].

Désormais, cet autre, tout diabolisé qu’il soit, opère comme en miroir inversant, en ce sens que l’on a désormais besoin de lui et de sa malfaisance pour se définir. Si donc l’islam des textes (Coran, hadith, tafsir) n’appelle évidemment pas à une « épuration ethnique », il demeure que tout un procédé discursif tend à pousser à la détestation des juifs et des autres non-musulmans[8].

L’excuse apologétique[9]

Dans les réseaux sociaux, l’emploi anachronique des versets suivants, sans le moindre égard pour leur contexte, s’inscrit dans un argumentaire apologétique qui vise évidemment à « blanchir » le Coran. Les exemples qui suivent, comme des dizaines d’autres, mettent à mal les prétentions à la probité dont se prévalent beaucoup de musulmans et traduisent au mieux l’amateurisme affligeant de leurs transmetteurs au pire une intention délibérée de dissimulation :

« Celui qui tue un homme, c’est comme s’il tuait toute l’humanité » (Coran : V-32)

Ceux qui brandissent ce verset cherchent à faire du Coran un texte emprunt d’altruisme. En réalité, ils opèrent un transfert connotatif d’une injonction faite aux enfants d’Israël eux-mêmes pourtant nettement distingués - voire opposés - aux véritables croyants dans le texte coranique[10].

« Nulle contrainte en religion » (Coran : II-256)

A priori, il s’agirait, en prélevant une partie de ce verset, de promouvoir la liberté religieuse, suggérant que l’adhésion à l’islam et son abandon seraient tolérées. Ici encore, les principaux exégètes de l’islam comme al-Tabarî, Ibn Kathîr ou al-Suyûtî le comprennent bien différemment. Pour eux, le verset affirme que personne n’a le pouvoir d’obliger l’incroyant à embrasser l’islam, la vérité s’imposant d’elle-même. Le croyant étant accroché, comme précisé dans la suite du verset, à « l’anse la plus solide », il ne peut ensuite que rester dans l’islam conformément au verset affirmant que « l’association est plus grave que le meurtre » (Coran : II-27) et que « ceux qui ne croient plus après avoir eu la foi, leur repentir ne sera jamais accepté » (Coran : III-90). Signalons à ce titre que, depuis les origines de l’islam et jusqu’à une époque récente, le crime d’apostasie ne faisait, dans les textes musulmans, l’objet d’aucune contestation.

« L’amour des croyants pour les chrétiens (nasâra) » (Coran : V-82).

Nous avons ici un exemple intéressant de traduction forcée et arrachée de son contexte : le terme « nasâra » ne désigne nullement les chrétiens, ce que reconnait Mohammed Hamidullah dans sa traduction du Coran. Un verset de la même sourate commande d’ailleurs l’exact contraire : « Ô les croyants ! Ne prenez pas pour « amis » les juifs et les chrétiens (nasara) : ils sont « amis » les uns des autres » (Coran V-51).

Les chrétiens sont ceux qui ont associé (ashrakû), comme mentionnés en première partie de verset. Nasâra désigne donc bien les Nazaréens, qui n’étaient ni « juifs » ni « chrétiens », rejetaient la divinité de Jésus et embrassèrent l’islam à son avènement. Traduire « nasâra » par « chrétien » est donc bien un grand écart sémantique et historique.

Religion contre civilisation

L’histoire musulmane nous rappelle que l'état de paix et de concorde entre les hommes a été considéré dans la civilisation islamique comme normatif et qu’ont subsisté des siècles marqués par de véritables périodes de paisible cohabitation. Dès les premières conquêtes, l'islam a étendu son mode de vie et de croyance à des régions qu'il avait pénétrées de manières toujours multiples. Les musulmans préservaient les églises et protégeaient les communautés juives et chrétiennes ainsi que leurs lieux de culte en vertu du pacte de protection[11] qui s’appliquait alors[12]. A cette époque, les faits d’arme s’inscrivaient dans une situation où les évènements naissaient par un faisceau de décisions individuelles du pouvoir ou d'individualités sans plus.

Aujourd’hui en France, il est évident que les musulmans sont en proie à une absence visible d’unité sur bien des plans et qu’il n’existe plus, sociologiquement, de communauté musulmane (Oumma) clairement constituée, n’en déplaise « aux signataires du manifeste des 300 ». Ainsi, du point du vue individuel, la plupart des musulmans français ne tiennent pas compte de cet islam des textes que nous venons de traiter et se consacrent généralement à une recherche personnelle d’un certain savoir qualifié - parfois abusivement - « d’islamique ». Une écrasante majorité, jeunes ou moins jeunes, ont une pratique liée à un héritage et ne s’embarrassent pas de positionnement par rapport à la communauté, n’ayant sans doute qu’une conscience diffuse des clivages qui la parcourent.

C'est donc à plus forte raison que l’ambition intellectuelle, de plus en plus assumée pour l’étude de l’islam, ne doit pas se conjuguer à l’émotion partisane car celle-ci conduit nombre de musulmans à des contorsions intellectuelles dénotant la difficulté pour eux à lever des contradictions évidentes du discours islamique par rapport aux valeurs et normes dominantes qui sont celles qui fondent les espaces publics de la société française.

Enfin, et ce n’est pas un élément mineur dans cette affaire, il importe de rejeter vigoureusement l’insupportable confusion des plans et des genres : l’antisémitisme, que l’on doit condamner sans aucune réserve et que l'on constate aujourd'hui chez un certain nombre de musulmans, tient fréquemment de la propension sournoise à amalgamer judaïté, judaïsme et Etat d'Israël, ce dernier étant perçu comme un pays exploitant à des fins politiques et colonialistes les sentiments ethnico-religieux du peuple israélien. Retenons donc que, hélas, ce genre de confusion inacceptable est le fait des extrémistes de tous bords. L’odieuse agression aux relents islamophobes et arabophobes dont Pascal Boniface a été victime en Israël est, à cet égard, très révélateur.

 

[1] ‘Ulamā’

[2] Yahūd

[3] Stillman, NA. « Yahūd ». EI2. Brill.

[4] Taḥrīf

[5] https://islamqa.info/fr/14085

[6] Watt, W. Montgomery, « Ḳurayẓa », EI2. Brill.

[7] Stillman, NA. « Yahūd ». EI2. Brill.

[8] La galerie est bien connue (mulhid, dahri, ahl kitab, mushrik, wathaniyyin (polythéistes flagrants). Avec l’extension de l’islam dans le subcontinent indien la réflexion des théologiens musulmans s’est étendue au domaine du brahmaïsme et du bouddhisme.

[9] Emprunté d’un chapitre d’Entretiens sur l'Islam avec le Professeur Marie-Thérèse Urvoy, Docteur Angélique, 2015.

[10] (Coran V, 32).

[11] Dhimma.

[12] Pour exemple, selon l’historien Philippe Sénac, durant la prise d’Alexandrie en 641 « « les conquérants (musulmans) s’engagèrent à respecter les églises et promirent de ne pas s’immiscer dans les affaires des chrétiens. Les Juifs conservèrent le droit de résider à Alexandrie et le tribut de la ville fut fixé à 22 000 pièces d’or » ; Sénac, P. Le monde musulman, p. 41.

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