L'Algérie et l'OPEP

Bien qu'ayant tardivement adhéré à l'OPEP, l'Algérie y a joué un rôle fondamental durant la décennie 1970 notamment. Elle y a défendu becs et ongles les intérêts des pays membres face à la puissance des Sept Soeurs. La soif dévorante de pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika aura pour conséquence un changement total d'attitude depuis l'accession de ce dernier à la tête de l'État.

L’ALGÉRIE ET L’OPEP

par Hocine MALTI

 

L’Algérie est indépendante depuis le 5 juillet 1962. Elle a acquis son indépendance, après avoir mené une guerre de libération qui a duré 7 années et demi, à l’issue de négociations entre le mouvement indépendantiste le FLN (Front de libération nationale) et le gouvernement français. La guerre a duré aussi longtemps notamment parce que l’on a découvert du pétrole au Sahara en janvier 1956. Immédiatement après, le gouvernement français s’est attelé à la mise en place des dispositions juridiques réglementant la recherche et l’exploitation du pétrole au Sahara. A l’instar de ce qu’avaient fait la Grande Bretagne et les États-Unis au lendemain de la première guerre mondiale qui s’étaient accaparées des gisements pétroliers du Moyen Orient, la nouvelle loi française ne permettait l’accès aux gisements sahariens qu’aux seules entreprises françaises ou éventuellement à une compagnie étrangère, en partenariat avec un associé français qui devait être majoritaire au sein du consortium.

Juillet 1969, l’Algérie devient membre de l’OPEP :
Pourquoi si tard ?

À l’indépendance, ce sont une quinzaine de compagnies, exploitant près de 50 gisements de pétrole et de gaz, qui étaient présentes sur le territoire algérien. Toutes étaient de nationalité française à l’exception de la Sinclair Mediterranean Petroleum Company, une petite firme indépendante américaine qui détenait moins de quinze pour cent de participation sur le champ de Rhourde El Baguel. Le gouvernement français était conscient, dès le déclenchement de la guerre de libération, que le conflit aboutirait à l’indépendance de l’Algérie. C’est pourquoi, à la découverte du pétrole, il se mit à envisager l’éclatement du pays en deux entités, le Sahara au sud, qui serait érigé en « zones sahariennes de la République française » et la partie nord, « l’Algérie du nord » qui accèderait à l’indépendance. Ces deux actions, le pétrole saharien réservé aux seules entreprises françaises et l’éclatement du pays en deux parties distinctes, démontrent bien qu’aux yeux du gouvernement français, si l’Algérie allait cesser d’être un territoire français, ses hydrocarbures devaient continuer à appartenir à la France. Encore fallait-il faire admettre par les Algériens une telle antinomie. Il fallut attendre près de 6 ans avant que le chef de l’État français, le général de Gaulle ne reconnaisse officiellement que le Sahara faisait partie intégrante de l’Algérie. Il ne renonçait cependant pas au principe de l’appartenance du pétrole algérien à la France, un principe rejeté, been entendu, par les Algériens. Le compromis trouvé à Evian, lors des négociations entre le FLN et le gouvernement français était d’instaurer, dans l’Algérie indépendante, une sorte de co-souveraineté algéro-française sur ses richesse pétrolières. Il fut créé un organisme mixte, chargé de « la mise en valeur des richesses du sous-sol saharien », administré par un conseil comprenant un nombre égal de représentants de chacun des deux États fondateurs, disposant chacun d’une voix. Cet organisme, aux prérogatives très étendues, était chargé de la supervision de l’exploitation des gisements de pétrole et de gaz; il était le représentant de l’État algérien dans ses relations avec les compagnies. Parmi les principes adoptés à Evian, je n’en citerais que deux qui montrent comment les négociateurs français s’étaient prémunis par avance contre toute tentative du futur gouvernement algérien d’apporter une modification quelconque à l’ordre établi. Le fait de figer dans les accords d’Evian « le droit du concessionnaire et de ses associés de vendre et de disposer librement leur production » garantissait l’approvisionnement de la France en pétrole algérien et ne permettait pas non plus à l’Algérie de créer des liens commerciaux avec d’autres partenaires. Une autre clause faisait obligation aux autorités algériennes d’accorder, pendant les six années à venir, à égalité d’offre, la priorité aux sociétés françaises pour ce qui est de l’attribution de permis de recherches et d’exploitation, augmentant, ce faisant, le nombre de compagnies françaises présentes au Sahara.
Ces quelques exemples montrent à quel point les liens entre les deux pays allaient être enchevêtrés même si l’Algérie avait cessé d’être une colonie française. L’Algérie se retrouvait pieds et poings liés, ne pouvant prendre aucune initiative dans le domaine pétrolier sans le consentement français. Elle ne pouvait pas disposer, comme bon lui semblait, d’une matière aussi stratégique que le pétrole, dont la nature l’avait dotée, et ne tenir compte que de ses seuls intérêts nationaux dans son utilisation, même si cette utilisation lui permettait d’atteindre des objectifs politiques, économiques ou sociaux importants, voire vitaux. Dans une telle situation, adhérer à l’organisation des pays exportateurs de pétrole OPEP n’était d’aucun intérêt pour l’Algérie, car elle ne disposait d’aucun moyen de mettre en application toute décision que prendrait l’organisation vu que le traitement des questions pétrolières ne relevait pas directement de son autorité.
Le volet hydrocarbures des accords d’Evian a été renégocié et fait l’objet d’un nouvel accord algéro-français réglant les questions touchant les hydrocarbures et le développement industriel de l’Algérie. La notion de co-souveraineté était à nouveau présente tout au long du texte de l’accord par lequel était créée une association à parts égales entre les compagnies nationales algérienne et française, en vue de l’exploitation des hydrocarbures algériens. L’immense superficie réservée à l’exploitation commune avait pour conséquence que les compagnies autres que françaises étaient de facto exclues de la recherche pétrolière au Sahara. L’Algérie se retrouvait donc de nouveau dans un tête-à-tête avec les seules entreprises pétrolières françaises et par delà avec l’État français. Et, encore une fois, adhérer à l’OPEP ne lui était d’aucune utilité, vu que l’organisation ne pouvait, en aucun cas, interférer dans les relations entre deux États souverains. Il était prévu que cet accord serait renégocié en 1970. Après des mois de discussions qui n’aboutirent à aucun résultat, le gouvernement algérien décidait de concrétiser les objectifs qu’il s’était fixés lors des négociations. Il proclamait le 24 février 1971, la nationalisation de son industrie pétrolière à concurrence de 51% pour les gisements d’huile, et de 100% pour les gisements de gaz et pour les oléoducs et gazoducs. Ce n’est qu’à partir de cette date que l’Algérie acquerrait une liberté de mouvement, pouvait diversifier ses partenaires et attirer des firmes pétrolières autres que françaises. Une adhésion à l’OPEP pouvait alors être envisagée. L’Algérie est devenue membre de l’organisation en juillet 1969, car il était clair déjà à cette date que le « divorce » d’avec les firmes françaises était sur le point d’être consommé.

L’Algérie dans l’OPEP

La durée de la guerre de libération de l’Algérie, menée par des hommes qui disposaient de très peu d’armes, souvent vétustes, de munitions en quantités limitées, mais dotés d’une volonté de fer qui faisaient face à une des meilleures armées au monde, les énormes sacrifices consentis par le peuple algérien constituent un ensemble de facteurs qui ont valu à ce peuple l’admiration du monde entier, celle des autres pays du Tiers Monde en particulier. Une fois l’indépendance acquise, les Algériens ont continué à défendre les droits des damnés de la Terre, comme les a appelés Frantz Fanon en accueillant sur leur territoire et en aidant tous les mouvements qui luttaient pour la libération de leurs pays, pour la défense de leurs droits ou pour une plus grande justice et égalité entre les hommes. Son engagement dans tous ces domaines et la ferveur avec laquelle elle conduisait ce combat avait valu à l’Algérie d’être considérée comme étant La Mecque des révolutionnaires.
Devenue membre de l’organisation, l’Algérie a continué à prôner la défense de ces mêmes valeurs dans le secteur hautement stratégique de l’industrie pétrolière et a cherché à insuffler à l’OPEP cet esprit révolutionnaire. L’OPEP elle-même avait commencé à changer; un mois à peine après l’adhésion de l’Algérie, le colonel Mouammar Kadhafi arrivait au pouvoir en Libye. Une des toutes premières mesures qu’il prit fut de demander aux compagnies pétrolières opérant dans son pays la révision du prix posté du pétrole libyen. Il sollicita l’assistance de l’Algérie pour la mise en place de la stratégie qui allait lui permettre de gagner la bataille des prix. Les Algériens avaient engagé en 1968 un bras-de-fer avec l’entreprise d’État française CREPS portant sur les conditions d’exploitation du champ de Zarzaïtine. Considérant que le rythme élevé de production du gisement avait engendré un gaspillage des ressources nationales et causé un préjudice notable à l’économie pétrolière du pays, l’administration algérienne avait imposé à la firme française une diminution notable des quantités produites par la fermeture d’une vingtaine de puits. Après étude des conditions d’exploitation d’un certain nombre de gisements, dont celui d’Intissar par Occidental Petroleum et de Zelten par Esso, les experts algériens dépêchés à Tripoli constataient que ces deux champs étaient exploités à des taux très élevés et suggéraient aux Libyens d’imposer une diminution notable des rythmes de production, tout comme cela avait été fait pour le champ de Zarzaïtine. Le colonel Kadhafi imposait alors à la quarantaine de compagnies présentes dans son pays une diminution des niveaux de production et promettait de réviser ces quotas dans la mesure où elles accepteraient des modifications de prix et de fiscalité. Après 9 mois de contingentement et de négociations, les Libyens gagnaient leur bras-de-fer. Cette première victoire d’un pays membre de l’OPEP allait être à l’origine des énormes bouleversements que connaitra plus tard la scène pétrolière mondiale. Quelques mois seulement après son adhésion à l’OPEP, l’Algérie venait de participer indirectement à la modification du rapport de force qui avait prévalu jusque-là dans les relations des compagnies pétrolières avec les pays hôtes.
Lors de cette année 1970, l’Algérie a continué à être très active au sein de l’OPEP. Elle recommandait aux ministres réunis à Alger au mois de juin, lors de la XXème conférence de l’organisation, d’adopter comme modèle des relations pays producteurs/compagnies pétrolières le contrat qu’elle avait passé avec la société américaine Getty Oil. Elle en avait fait de même un mois auparavant, lors de la réunion de ce que l’on avait appelé le « front du refus », à savoir la réunion tripartite Algérie/Libye/Irak destinée à harmoniser la politique des trois pays. Il est vrai que ce contrat était novateur dans nombre de domaines. Getty Oil détenait 5% de participation sur le champ pétrolier de Rhourde El Baguel. Lors de discussions engagées avec le gouvernement algérien, elle céda 51% de cette participation à la compagnie nationale SONATRACH, dans le cadre d’une association à créer avec elle. Elle accepta de relever le prix posté de son brut de 20% ainsi qu’une révision du taux de l’impôt. Elle s’engagea en outre à situer dorénavant 75% des recettes de ses ventes en Algérie. La disposition la plus importante n’était cependant pas d’ordre financier: les partenaires convinrent que le rôle d’opérateur serait délégué à SONATRACH pour tous travaux communs à venir. C’était un précédent dans le rang des pays de l’OPEP, puisque pour la première fois, une entreprise pétrolière, américaine de surcroit, décernait à la compagnie nationale d’un pays producteur le label de partenaire fiable et respectable, en lui confiant la conduite des opérations au sein du couple qu’elles venaient de fonder.
Vingt ans après la tentative de nationalisation des hydrocarbures iraniens, celle de l’Algérie s’était bien passée. Aussi dès septembre 1971, la conférence ministérielle de l’OPEP a fait sienne ce que l’on avait appelé la « demande qualitative » de l’Algérie qui a proposé une résolution qui fut adoptée, qui engageait les États membres à prendre des participations dans les sociétés pétrolières présentes sur leurs territoires. C’est ainsi que lee colonel Kadhafi ordonnait en décembre de cette même année la nationalisation des activités de British Petroleum en Libye. En janvier 1972, les États du Golfe (Iran, Irak, Arabie Saoudite, Koweit) engagèrent à New York des négociations avec les compagnies opérant chez eux, portant sur des prises de participations majoritaires dans leurs opérations. L’Arabie Saoudite prit 25% de participation dans l’Aramco au 1er janvier 1973, l’Irak nationalisa l’IPC en juin 1972, le Koweit porta à 60% sa participation dans les sociétés opérant sur son territoire, tandis que l’Iran obtenait le transfert de toute l’activité pétrolière - du puits à la raffinerie- à la compagnie nationale NIOC.
Bien que n’étant pas à l’origine de l’évènement, l’OPEP s’est retrouvée engagée dans une tourmente, causée par la guerre déclenchée par l’Égypte contre Israël le 10 octobre 1973, que l’on a appelé le premier choc pétrolier. L’Algérie joua un rôle important dans cette tourmente. Par solidarité avec l’Égypte et dans le but de faire pression sur les pays occidentaux et les amener ainsi à exercer à leur tour des pressions sur leur allié israélien, le conseil des ministres de l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) décidait le 17 octobre 1973 un programme de réduction progressive de la production pétrolière des pays membres. La résolution adoptée indiquait qu’une rétention immédiate de 5% serait mise en application, qu’elle serait augmentée d’autant chaque mois et qu’un embargo total et immédiat était décrété sur les exportations à destination des États-Unis, des Pays-Bas, du Portugal, de l’Afrique du Sud et de la Rhodésie. La mesure fit l’effet d’un séisme, dont les conséquences sont ressenties jusqu’à nos jours, notamment des répercussions considérables sur le développement des sources d’énergie concurrentes du pétrole, les relations Nord-Sud, la politique énergétique et l’économie des pays occidentaux ainsi que sur la politique des États-Unis au Moyen Orient. Parmi les autres décisions adoptées par le conseil des ministres de l’OPAEP, à noter celle qui chargeait deux ministres, le Saoudien Ahmed Zaki Yamani et l’Algérien Belaïd Abdesselam, d’entreprendre le tour des capitales occidentales afin d’expliciter le point de vue des pays arabes. Les deux ministres furent reçus lors de leur tournée à Paris, Londres, Washington, Madrid, Rome, Bonn, Bruxelles et Tokyo par les chefs d’États ou premiers ministres des pays visités, par le président de la Commission européenne ainsi que par l’empereur du Japon. Afin de suivre de près l’évolution de la situation ainsi créée, le conseil constitua une commission de contrôle de l’embargo composée de l’Arabie Saoudite, du Koweit, de la Libye et de l’Algérie, l’Algérie qui fut désignée également comme coordonnateur des approvisionnements des pays africains.
La présence permanente de l’Algérie sur tous les fronts dans lesquels étaient engagés les producteurs de pétrole, mais aussi le succès total de la nationalisation des hydrocarbures à laquelle elle avait procédé ont fait que son prestige était au zénith au sein de l’OPEP. Parmi les pays du Golfe, il en est un, le petit émirat d’Abu Dhabi qui ne disposait pas des ressources humaines pour prendre en main les 25% d’intérêts que les compagnies pétrolières membres du cartel s’étaient engagées à lui transférer dans le cadre de l’accord passé en 1972 à New York avec les pays de la région. L’émir, le cheikh Zayed Ibn Sultan Al Nahyane demandait à Houari Boumediene, lors d’une escale faite par ce dernier à Abu Dhabi en mars 1974, l’assistance de l’Algérie pour la mise en application de la résolution de New York. La SONATRACH détacha alors auprès de l'émirat une équipe composée au départ de plus d’une vingtaine de cadres pétroliers. Cette mission durera 13 ans au cours desquels elle aida à négocier des accords de partenariat avec des multinationales, à créer une industrie pétrolière d’envergure et à mettre sur pied une compagnie pétrolière nationale, l’Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) qui deviendra plus tard l’une des plus dynamiques du Moyen Orient.
Comme on peut le constater, l’Algérie joua un rôle pivot dans nombre d’évènements survenus depuis son adhésion à l’OPEP. Elle pèsera d’un poids nettement plus important dans ceux qui suivront. Elle s’affichera comme défenseur des intérêts économiques des pays du Tiers Monde et affrontera de ce fait, en direct au niveau de divers forums internationaux la première puissance mondiale, les États-Unis.

L’Algérie et le nouvel ordre mondial

En janvier 1974, au moment où les pays arabes mettaient fin à leur programme de réduction de la production pétrolière, le président américain Richard Nixon proposait la tenue d’une conférence des pays de l’OCDE pour préparer un front des pays consommateurs qui rencontreraient les producteurs dans les trois mois. En parallèle, sur instructions du secrétaire d’État Henry Kissinger, les diplomates américains entamaient une action de lobbying auprès des représentants des pays du Tiers Monde et les convaincre que l’outil que les Américains envisageaient de créer servirait à défendre leurs intérêts également face aux « méchants » producteurs de pétrole. Ce langage avait des chances d’être bien perçus par les intéressés, car les mesures de rétention imposées par les multinationales pétrolières suite à l’action de pays membres de l’OPEP avaient surtout affecté ces pays. L’initiative américaine se concrétisa lors d’une conférence à Washington, du 11 au 13 février 1974, au cours de laquelle fut créée l’Agence internationale de l’énergie (AIE); la machine de guerre voulue par Henry Kissinger était née. Le secrétaire d’État américain avait d’ailleurs, quelques jours avant la conférence, menacé de guerre totale les pays producteurs, dans le cas où ils chercheraient à « étrangler » le monde industrialisé. Cette conférence et l’atmosphère belliqueuse dans laquelle elle s’était déroulée avaient provoqué un tollé du côté des pays producteurs, qui avaient bien compris que le but recherché par les États-Unis n’était pas de trouver une solution aux problèmes de pénurie de pétrole, mais d’entrer en conflit avec l’OPEP, accusée à tort de tous les maux.
Agissant en qualité de président en exercice des non-alignés, le président algérien Houari Boumediene adressait en janvier 1974 une lettre au secrétaire général des Nations Unies, proposant la tenue d’une session extraordinaire de l’Assemblée générale sur les matières premières et le développement. A la tendance des Américains de vouloir faire des pays du Tiers Monde non producteurs de pétrole des alliés dans la bataille qu’ils comptaient engager contre l’OPEP, Houari Boumediene répondait par une évidence: le pétrole n’était que l’une des nombreuses ressources naturelles dont le Tiers Monde était si riche; la lutte contre le pillage de ces ressources ne concernait donc pas que le pétrole, elle était globale. Vers la mi-février la totalité des membres des Nations Unies avaient donné leur aval à la proposition et le 9 avril 1974, commencèrent à New York les travaux de cette Assemblée générale extraordinaire. Ces travaux se terminèrent par l’adoption de deux résolutions; la première reconnaissait l’urgence de l’instauration d’un nouvel ordre économique international (NOEI), tandis que la seconde recommandait la nécessité d’une aide en faveur des pays pauvres. En dépit des décisions prises par l’ONU, les États-Unis persistaient à dire que la conférence qui traiterait du NOEI, qui avait été programmée à Paris pour le premier trimestre 1975, ne devrait se pencher que sur les questions de l’énergie et que ne devaient par conséquent y participer que les représentants de l’AIE et de l’OPEP.
Pour affronter la puissante Amérique, Houari Boumediene sonna alors le rassemblement de tous les pays du sud de la planète. Il y eut tout d’abord, à l’initiative d’Alger, la réunion à Dakar en février 1975 du « groupe des 77 ». Dans le communiqué adopté à l’issue de cette rencontre, les participants rappelèrent le droit des pays du Tiers Monde de contrôler leurs ressources naturelles et que les membres du groupe ne participeraient pas à la conférence de Paris si les prix des matières premières autres que le pétrole n’étaient pas à l’ordre du jour. En mars 1975, se réunissait à Alger le premier sommet des pays de l’OPEP qui fut un succès pour l’organisation, l’Algérie et son président. Les recommandations du sommet, qui constituèrent plus tard les revendications de l’OPEP à la conférence de Paris reprenaient en effet intégralement les points mentionnés par Houari Boumediene dans son discours inaugural, à savoir l’établissement d’un système monétaire international plus équitable, la stabilité des cours des principales monnaies- du dollar en particulier - nécessaire au développement de tous les pays de la planète et la baisse des prix du pétrole en contrepartie d’un effort analogue de la part des pays industrialisés sur les prix des produits manufacturés. Boumediene réussissait un autre coup d’éclat lors de ce sommet. Il parvenait à réconcilier les deux frères ennemis, l’Iran et l’Irak, membres de l’OPEP tous deux, qu’opposait un différend sur le tracé de leur frontière commune au niveau du Chat El Arab. D’intenses négociations entre les deux camps en présence, menés par l’Algérie, d’une part et les États-Unis, d’autre part, portant sur la liste des participants, qui reflétait en réalité l’ordre du jour, eurent lieu durant toute l’année 1975. La conférence démarra le 16 décembre 1975, après qu’intervint un accord prévoyant la création de quatre commissions qui traiteraient de quatre sujets clé : l’énergie, les matières premières, le développement et les problèmes financiers. Les travaux de la conférence durèrent deux longues années, 1976 et 1977, et n’aboutirent à aucun résultat notable. Beaucoup plus tard, la chute du Mur de Berlin, l’avènement d’un monde unipolaire, avec pour conséquence l’instauration d’un libre-échange débridé et la création en 1995 de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), feront que les principes mêmes qui sous-tendaient la notion de nouvel ordre économique international, devinrent obsolètes.
La toute première mesure prise par le nouveau régime de Téhéran au lendemain de l’accession, en janvier 1979, de l’imam Khomeini au pouvoir fut d’arrêter les exportations de brut. Les traders qui écoulaient les quantités mises à leur disposition par les majors les revendaient en spot à plus de deux fois le prix officiel. Cette spéculation allait être à l’origine du second choc pétrolier, dont les conséquences sur l’économie des pays développés furent cependant moindres que celles enregistrées lors du choc de 1973/1974, en raison notamment de l’engagement de l’OPEP dans la bataille contre l’envolée des prix. En septembre 1980 commençait la guerre Iran-Irak, qui entraina une nouvelle hausse des prix. Cinq ans après la réconciliation entre les deux pays intervenue suite aux efforts du président Houari Boumediene, décédé dans l’intervalle, l’Algérie lançait une nouvelle mission de bons offices pour mettre fin à cet affrontement fratricide. Son ministre des affaires étrangères, Mohamed Benyahia effectuait alors une série de déplacements entre Bagdad et Téhéran dans le but de rapprocher les points de vue. Il perdra la vie lors de l’un de ces voyages, son avion ayant été abattu par un missile irakien alors qu’il se dirigeait vers Téhéran.
A sa création en 1974, on avait dit que le principal objectif de l’agence internationale de l’énergie était de défendre les intérêts de ses membres, et notamment de lutter contre la hausse des prix que l’on attribuait systématiquement à l’OPEP. Ce n’est pas exactement ce qui se passa tout le long des deux décennies 1980 et 1990, au cours desquelles on assista à la perte de tout pouvoir de l’OPEP sur le marché pétrolier qui fut pris en mains par l’AIE. Ce transfert fut symboliquement formalisé en 1984 quand le Brent de la Mer du Nord remplaçait l’Arabian Light en tant que brut étalon sur le marché.
Les luttes pour le pouvoir auxquelles on assista en Algérie dès la disparition de Boumediene en décembre 1978 eurent pour conséquence que son rôle d’état pivot au sein de l’OPEP déclina notablement. Les nouvelles équipes qui prirent en mains le destin du pays s’étaient alors attachées, d’abord et avant tout à limoger tous les responsables auxquels elles avaient succédé et de renforcer leur propre pouvoir. L’atmosphère délétère qui s’installa dans le secteur de l’énergie notamment, qui venait s’ajouter au désordre qui prévalait dans les rangs de l’OPEP ont fait passer au second plan l’idée même d’une participation active de l’Algérie au sein de l’organisation.

Des pétroliers texans à la Maison Blanche
face à l’Algérie et à l’OPEP

L’accession de George W. Bush à la présidence des États-Unis a constitué un autre gros choc pour les pays membres de l’OPEP. La première tâche à laquelle il s’attela dès son arrivée à la Maison Blanche en janvier 2001avait été d’établir une nouvelle doctrine américaine dans le secteur de l’énergie. L’objectif principal de cette doctrine était de faire en sorte que les compagnies pétrolières américaines prennent possession d’un maximum de réserves dans les grandes régions pétrolifères du monde. Pour ce qui est de la région MENA (Middle East North Africa), le groupe de travail qui avait travaillé sur la question recommandait d’encourager les tentatives d’ouverture à l’investissement étrangers des secteurs pétroliers de plusieurs pays, dont l’Algérie nommément citée, le but étant d’aboutir à terme à la privatisation totale de leurs industries pétrolières. Les multinationales pétrolières pourraient alors se substituer aux compagnies publiques nationales, ce qui impliquait la disparition de l’OPEP et le retour au système de concessions des années 1950. L’Algérie vivait à cette date une situation particulière. En raison de la soif de pouvoir dévorante qui l’habitait, mais aussi parce qu’il était à la recherche de soutiens pour faire face à la nomenklatura militaire qui l’avait porté au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika qui venait d’être lui aussi élu président de la République en Algérie, avait envisagé d’établir des relations politiques et économiques très denses de son pays avec les États-Unis et d’acquérir, à titre personnel, la confiance, voire l’amitié du président américain. Il nomma pour ce faire son ami d’enfance, Chakib Khelil ministre de l’énergie. Khelil vivait depuis une bonne trentaine d’années aux États-Unis, dont il avait acquis la nationalité; il y avait fait des études supérieures et avait travaillé dans plusieurs compagnies pétrolières, ainsi qu’à la Banque mondiale. Il avait donc les relations nécessaires qui permettraient à Bouteflika d’établir les relations qu’il souhaitait avec George W. Bush et son administration. Bien évidemment, avoir accès au président de la première puissance mondiale, cela se paye. George W. Bush demanda au président algérien de céder le contrôle des hydrocarbures algériens aux compagnies pétrolières américaines, ce que ce dernier accepta. Chakib Khelil fut chargé de préparer une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui reprenait en tous points les dispositions de la nouvelle politique américaine en matière d’énergie. Il y était notamment prévu que toute compagnie étrangère qui souhaiterait faire de la recherche pétrolière en Algérie pourrait le faire soit seule, soit proposer à la société nationale SONATRACH de s’associer avec elle à concurrence de 30% au maximum; celle-ci disposerait d’un délai d’un mois pour accepter ou refuser l’offre qui lui serait faite. Dans ces conditions, toutes les réserves de pétrole et de gaz algérien auraient été, au bout de quelques années, transférées aux compagnies étrangères. L’autre grand danger que représentait cette loi est qu’elle créait un précédent dans les rangs de l’OPEP. Il est certain que d’autres pays auraient adopté la même démarche; certains parce qu’ils étaient prédisposés à franchir le pas, dans la mesure où quelqu’un d’autre le faisait avant eux; d’autres pays auraient subi des pressions pour imiter les Algériens. Un vent de contestation se leva à travers l’Algérie. La saga dura 5 années (de 2001 à 2006). L’opposition était tellement forte que Bouteflika, craignant de ne pas être réélu pour un second mandat, gela tout d’abord cette loi. Une fois réélu, il l’adopta par ordonnance, avant d’en supprimer en 1986, les dispositions les plus contestées. L’Algérie et l’OPEP doivent rendre hommage au président vénézuélien Hugo Chavez, dont l’intervention fut décisive. Il avait réussi, lors d’une visite à Alger spécialement programmée à cet effet en mai 2006, à convaincre son homologue algérien de changer d’avis, compte tenu de l’immense dommage que son initiative causerait à tous les pays producteurs de pétrole. Gloire et décadence de l’Algérie qui autrefois était le grand défenseur des intérêts des peuples du Tiers Monde et qui en était arrivée à brader ainsi ses propres richesse naturelles pour satisfaire les ambitions d’un homme.
L’envolée des prix du pétrole depuis le début du XXIème siècle a accéléré le déclin de l’OPEP. Les pays producteurs ont cessé d’être un partenaire majeur de la scène pétrolière mondiale. Le marché d’une part et les producteurs d’huile et de gaz de schiste américains « faisaient le travail » pour eux. Il fallait des prix élevés pour que les hydrocarbures de schiste deviennent rentable. Le baril de pétrole à plus de 100 $, voire proche de 150 $ faisait le bonheur des pays de l’OPEP qui ne s’étaient pas aperçu du danger qui les guettait. Quand ils se rendirent compte que les producteurs d’huile de schiste américains leur avaient grignoté leurs parts de marché, c’était trop tard. Malgré les efforts et sacrifices qu’ils firent durant les trois dernières années, ils n’ont toujours pas pu récupérer la part de marché qu’il contrôlait jadis; tout comme ils n’ont pas réussi à faire remonter les prix du baril de pétrole à un niveau relativement correct. D’autant plus que leurs peuples se sont habitués à vivre dans une certaine aisance. S’agissant de l’Algérie, jamais le pays n’a été aussi riche que depuis le début des années 2000; les devantures des boutiques et les étalages à Alger ou ailleurs dans le pays ont ruisselé de marchandises et produits en tous genres, même si le peuple n’a pas toujours eu les moyens financiers pour satisfaire ses besoins. La rente pétrolière du pays a causé un certain laxisme du gouvernement et des citoyens: pourquoi créer d’autres richesses quand le pétrole peut faire vivre d’une manière assez décente la population? Or, les ventes de pétrole représentent 98% des recettes en devises du pays qui importe quasiment tout ce que consomment les Algériens. La chute brutale des prix que l’on connait depuis ce plafond atteint en 2008 a creusé un énorme trou dans le budget de l’État et dans celui du citoyen. On a vu alors le ministre algérien de l’énergie faire preuve d’activisme au sein de l’OPEP comme rarement depuis une vingtaine d’années. On l’a vu faire le tour des capitales des pays membres de l'organisation, se rendre à Moscou et tenter de convaincre les Russes de participer à une action conjointe avec les autres producteurs, faire des propositions de solutions qui permettraient de faire remonter les cours du pétrole. On a vu le gouvernement chercher à développer la production de gaz de schiste et affronter la fronde de la population de la petite ville d’In Salah durant toute l’année 2015. Cette agitation n’a cependant pas eu, à ce jour, les résultats escomptés.
Indépendamment du rôle de l’Algérie au sein de l’OPEP, la grande question qui se pose concerne cependant l’organisation dans son ensemble: l’OPEP va-t-elle survivre à la grande crise qu’elle traverse actuellement?

 

Février 2018

 

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