La SONATRACH, un État dans l'État

Il fut un temps où la SONATRACH s'identifiait effectivement à l'État algérien. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Voyons comment s'est opérée cette métamorphose durant les cinquante années écoulées depuis la création de la compagnie nationale.

NotedelIfri

______________________________________________________________________

Le Maghreb
face aux nouveaux enjeux mondiaux
______________________________________________________________________

La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

Hocine Malti

Juillet 2013

Programme Moyen-Orient/Maghreb

.

L’Ifri est, en France, le principal centre indépendant de recherche, d’information et de débat sur les grandes questions internationales. Créé en 1979 par Thierry de Montbrial, l’Ifri est une association reconnue d’utilité publique (loi de 1901).

Il n’est soumis à aucune tutelle administrative, définit librement ses activités et publie régulièrement ses travaux.

L’Ifri associe, au travers de ses études et de ses débats, dans une démarche interdisciplinaire, décideurs politiques et experts à l’échelle internationale. Avec son antenne de Bruxelles (Ifri-Bruxelles), l’Ifri s’impose comme un des rares think tanks français à sepositionner au cœur même du débat européen.

Les opinions exprimées dans ce texten’engagent que la responsabilité de l’auteur.

Avec le soutien du groupe OCP

ISBN : 978-2-36567-188-0
© Ifri
2013 Tous droits réservés

Ifri
27 rue de la Procession 75740 Paris Cedex 15
FRANCETél. : +33 (0)1 40 61 60 00 Fax : +33 (0)1 40 61 60 60 Email : accueil@ifri.org

Ifri-Bruxelles
Rue Marie-Thérèse, 21 1000
Bruxelles BELGIQUETél. : +32 (0)2 238 51 10 Fax : +32 (0)2 238 51 15 Email : info.bruxelles@ifri.org

Site Internet : Ifri.org

Résumé

L’exploitation du pétrole, ressource naturelle non renouvelable devenue la sève de l’économie mondiale, génère des profits qui s’élèvent à des milliards de dollars et confère aux compagniespétrolières des moyens et une puissance inégalés. Moyens et puissance que la Sonatrach, créée au lendemain de l’indépendance algérienne, a très vite acquis et a su mettre au service d’une incursion de plus en plus étendue dans le monde politique. L’étudedémontre que non seulement la Sonatrach a eu à traiter des affairesextrêmement sensibles qui sont généralement du ressort de l’État, mais aussi qu’il lui est arrivé parfois d’agir au nom de l’État, auquel elle s’est même substituée à certaines occasions. En analysant lesstatuts et le rôle de la Sonatrach sous tous les présidents quel’Algérie a connus depuis l’indépendance, l’étude met en évidencedans un premier temps la politique volontariste du régime de HouariBoumediene qui l’a dotée de pouvoirs particuliers, assimilables – sice n’est supérieurs dans certains cas – à ceux de l’État. Puis en revenant sur l’opacité qui caractérise certaines de ses fonctions ainsi que sur les luttes de clan internes au régime et l’ampleur de la corruption qui la gangrène, l’étude établit que la Sonatrach, à l’image de l’Algérie, est aujourd’hui un grand corps malade entre les mainsde centres de pouvoir souvent rivaux dont les luttes ont affecté lastabilité de l’entreprise qui n’est plus un État dans l’État mais serait devenue l’État lui-même.

1

© Ifri

Sommaire

Introduction ..................................................................2 LE PETROLE, SEVE DE LECONOMIE, BUTIN ET CAUSE DE GUERRES ..5

LA SONATRACH EN CHARGE DES AFFAIRES DE L’ÉTAT DES SA NAISSANCE ................................................................................10

SOUS HOUARI BOUMEDIENE, LA SONATRACH, VERITABLE ÉTAT DANS L’ÉTAT ......................................................................................13

L’ « ÉTAT » SONATRACH FACE A L’ÉTAT FRANÇAIS .....................16 SOUS CHADLI BENDJEDID, LA SONATRACH, POMPE A FINANCES ...19L’« ÉTAT » SONATRACH FACE AUX ÉTATS-UNIS D’AMERIQUE ......23 LA SONATRACH EST-ELLE DEVENUE L’ÉTAT SOUS BOUTEFLIKA ?.27 CONCLUSION .............................................................................30

2

© Ifri

Introduction

On entend souvent dire que la compagnie nationale algérienne des pétroles, la Sonatrach, est un État dans l’État. Qu’en est-il en réalité ?

Dotée de moyens que lui confère le pétrole, devenu la sève del’économie mondiale, ayant une importance croissante et vitale qui, au cours des 100 dernières années, a été à l’origine de conflits majeurs, la Sonatrach a souvent eu à traiter des affairesextrêmement sensibles qui sont généralement du ressort de l’État. Il lui est arrivé parfois d’agir au nom de l’État auquel elle s’est mêmesubstituée en certaines occasions. Cela a été possible car elle a, de tous temps, possédé des moyens humains et financiers aussiimportants, voire plus importants que ceux de l’État. C’est du fait decette incursion de la Sonatrach dans le monde politique, revêtued’attributs régaliens, que nous parlons de statut d’État dans l’État. On peut en dire tout autant de l’Aramco saoudienne, de la PDVSA(Petroleos de Venezuela S.A) vénézuélienne ou de la NIOC (National Iranian Oil Company) iranienne qui sont elles aussi, chacune dansson pays, un État dans l’État. Quant aux majors, les plus grandes compagnies, dont les intérêts se confondent presque toujours avecceux de leurs pays d’origine, ils disposent de pouvoirs souventsupérieurs à ceux de nombreux États dans le monde.

Cette analyse sur le statut de la Sonatrach, État dans l’État, s’attachera à retracer l’historique de la société, à définir les rôlespolitique et/ou économique que lui ont attribués les gouvernements successifs durant les 50 années écoulées depuis sa création et àdégager le degré d’indépendance que chacun des régimes lui aaccordé dans l’accomplissement des tâches qui lui ont été confiées.

Quels ont été les statuts et le rôle de la Sonatrach sous tous lesprésidents que l’Algérie a connus depuis l’indépendance ?

Née à une date où triomphaient les idées tiers-mondistes, bénéficie- t-elle encore aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation, de ce mêmestatut, et si oui, le conservera-t-elle encore longtemps ?

L’évaluation de l’autonomie par rapport au pouvoir politique, l’analyse de ses forces et faiblesses, le retour sur l’expérience qu’ellea accumulée durant son demi-siècle d’existence permettront de

3

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

déterminer si la Sonatrach est bien un État dans l’État ou si elle n’est pas déjà devenue l’État.

4 © Ifri

Le pétrole, sève de l’économie, butin et cause de guerres

Les Sept Sœurs1 ont acquis ce statut déjà en 1928 par les décisions prises par leurs représentants lors de leur rencontre du 27 août auchâteau d’Achnacarry en Écosse. Par un pacte resté secret jusqu’àce jour, ces entreprises se sont arrogé le droit de fixer les prix du barilde pétrole sur l’ensemble de la planète2. En dépit des lois anti-trust américaines, elles ont, pendant des décennies, exploité le pétrolemondial dans les limites de contingents établis d’un commun accord – secret également avec la plus grande profitabilité possible.

Pourquoi le pétrole attribue-t-il une telle puissance aux compagnies pétrolières? Pourquoi assimile-t-on celles-ci à des États ? Le pétrole,sève de l’économie mondiale, est une ressource naturelle nonrenouvelable dont on a de tout temps craint le tarissement à court terme. Son exploitation génère des profits qui se chiffrent en milliards de dollars et elle confère aux compagnies pétrolières des moyens etune puissance qui leur permettent de dominer le monde. C’est grâceau pétrole que volent les avions de tourisme et les chasseurs- bombardiers, que voguent les navires de croisière et les bâtiments de guerre et que fonctionnent les usines dans le monde ou encore que roulent les camions de transport de marchandises3. L’importance du pétrole dans l’économie est attestée par la consommation mondiale

1 On a appelé les Sept Sœurs le cartel constitué par sept compagnies pétrolières : la RoyalDutch Shell, la Standard Oil of New Jersey (Esso, aujourd’hui Exxon), l’Anglo Persian OilCompany (ancêtre de BP), la Gulf, Texaco, Chevron et Mobil.

2 Voir Accord d'Achnacarry, 17 septembre 1928.http://www.herodote.net/almanach-ID-3089.php

3 À la suite de la fermeture du Canal de Suez survenue lors de l’attaque tripartite anglo- franco-israélienne contre l’Égypte en octobre 1956, on assista à un changementspectaculaire d’échelle dans la taille des tankers ; on passa alors aux VLCC et aux ULCC (very large, ultra large crude carrier) destinés à contourner le continent africain par le Cap de Bonne Espérance.

5

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

qui, selon les statistiques de la Banque mondiale, a été multipliée par 8,3 au cours du XXe siècle 4.

Le pétrole est surtout une matière stratégique dans l’établissement de rapports de force entre les nations. C’est lors de la première guerre mondiale que l’on utilisa pour la première fois des enginsmotorisés fonctionnant au carburant liquide. Le pétrole cessa alorsd’être une marchandise ordinaire pour devenir un produit stratégique.La meilleure illustration de ce changement de statut nous est donnée par cette phrase restée célèbre de Clémenceau qui, en 1917, la France étant à court de carburant, lançait ce cri d’alarme au présidentaméricain Woodrow Wilson : « Il faut que la France combattante, àl’heure du suprême choc germanique, possède l’essence aussinécessaire que le sang dans les batailles de demain5 ». À compter de cette date, la possession d’une matière aussi vitale justifiera l’utilisation, par les grandes puissances notamment, de tous les moyens dont elles disposent, qu’ils soient politiques, économiques,diplomatiques ou militaires. Dans le clan des vainqueurs, les Britanniques ont été ceux qui surent le mieux tirer parti de tous cesmoyens pour s’accaparer des richesses pétrolières, irakiennes notamment, et garantir à l’Anglo-Persian Oil Company l’exploitation exclusive des zones pétrolières de l’Empire ottoman. Dans le marchéde dupes qui s’instaura entre les Alliés au lendemain de la guerre, laGrande-Bretagne poussa la France à renoncer à sa part dans le « butin de guerre » résultant du dépeçage de l’Empire ottoman en contrepartie d’une reconnaissance d’un mandat français sur la Syrie. Précurseurs en la matière, les Britanniques démontraient ainsi quedans la lutte pour l’accès au pétrole, tous les coups étaient permis, ycompris celui de rouler son propre allié.

4 Le nombre de voitures aux États-Unis a été multiplié par 20 en 100 ans.

5 Télégramme de Clémenceau au président Wilson, en date du 15 décembre 1917. Voir Nouschi, A. « Pétrole et diplomatie française, 1919-1945 » in Les Annales des Mines, août 1998. http://www.annales.org/ri/1998/ri08-98/019- 026%20Nouschi_019-026%20Nouschi.pdf

6 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

L’Anglo-Persian Oil Company tiendra la dragée haute aux grandescompagnies américaines également. Ce n’est qu’en juillet 1928 que la signature d’un accord a permis l’entrée en scène au Proche-Orient des géants américains, Standard Oil of New Jersey, Gulf, Texaco etMobil. Pour sceller l’entente cordiale ainsi instaurée entre elles, les 7Sœurs se sont elles-mêmes attribué le droit d’exploiter à leur seulprofit la quasi-totalité des réserves pétrolières que recélaient lespossessions de l’Empire ottoman au Moyen-Orient. Leur domination sur le monde fut consacrée à la réunion du 27 août au châteaud’Achnacarry.

La seconde guerre mondiale démontra encore plus nettement que lapremière à quel point il était vital pour chacun des belligérants d’avoir accès à des sources d’approvisionnement en pétrole et mit ànouveau en évidence le rôle de super État joué par les majors. Aucœur de l’été 1940, Texaco, qui avait pris la succession de la Royal Dutch/Shell en qualité de principal fournisseur de l’armée allemandeen carburants, mettait fin à ses approvisionnements. Cette décisionvenait s’ajouter au fait que les Britanniques avaient pris le contrôle de l’Irak et de l’Iran, autres sources pétrolières potentielles de laWehrmacht. Ces évènements pousseront Hitler, qui avait de tout temps rêvé de mettre la main sur les gisements de la région de Bakou, à mettre son idée à exécution. Cette décision lui fut fatale puisqu’elle eut pour conséquence la déroute de son arméedevant Stalingrad, tournant décisif de la guerre.

Tirant les leçons de cette guerre qui touchait à sa fin, les États-Unis prirent cette fois-ci tout le monde de vitesse et mirent la main sur les plus grandes réserves de pétrole du Moyen-Orient. De retour de Yalta, le président Franklin Roosevelt rencontra en février 1945 le roi Ibn Saoud à bord du croiseur USS Quincy et scella avec lui ce quel’on a appelé le Pacte du Quincy6 prévu pour une durée de 60 ans mais qui fut prolongé pour une durée équivalente par George W. Bush en 2005. Aux termes de cet accord, les États-Uniss’engageaient à assurer la protection inconditionnelle de la familleSaoud et celle du Royaume contre toute menace extérieure, lastabilité et le leadership régional de l’Arabie Saoudite faisantdorénavant partie des « intérêts vitaux » des États-Unis. En

6 Thomas W. Lippman, The Day FDR Met Saudi Arabia’s Ibn Saud, The Link, Volume 38, Issue 2, April-May 2005.http://www.susris.com/documents/2010/100222-fdr- abdulaziz-lippman.pdf

7 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

contrepartie, le royaume saoudien s’engageait à garantir l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain, en attribuant notamment l’exclusivité de l’exploitation de Ghawar, le plus grand gisement de pétrole au monde, à l’Aramco. Jamais compagniepétrolière n’a mieux mérité la qualification « d’État dans l’État » quecette dernière. Jusqu’au milieu des années 1970, le gouvernement saoudien n’avait aucun droit de regard sur les conditions d’exploitation du champ et très peu d’influence sur la vie de tous lesjours du personnel. Installée dans la ville de Dhahran à l’est du royaume, la cité de l’Aramco, où se trouvait le quartier général de la compagnie et où logeait le personnel en charge de l’exploitation,échappait presque totalement aux règles et lois en vigueur dans lereste du pays. Aujourd’hui encore, l’Aramco nationalisée constitue le socle sur lequel repose la dynastie saoudienne et jouit à ce titre d’unstatut particulier.

Par ailleurs, trois autres évènements qui ont marqué l’actualité duXXe siècle et du tout début du XXIe soulignent le rôle crucial du pétrole et, partant, celui des compagnies pétrolières, dans les relations internationales.

Prenant conscience de l’importance des richesses en hydrocarburesdont ils disposaient, demeurées jusque-là sous le contrôle total des compagnies étrangères, les pays producteurs de pétrole décidaient àl’initiative de l’Iran et du Venezuela de créer l’Organisation des PaysExportateurs de Pétrole (OPEP), qui vit le jour le 14 septembre 1960 lors de la Conférence de Bagdad. Dès lors, les compagnies pétrolières nationales des pays membres prendront peu à peu en mains la destinée de leurs ressources en pétrole et en et acquerrontà leur tour le statut d’État dans l’État.

Plus récemment, le pétrole fut encore une fois cause de guerre enIrak (en 2003). Durant l’occupation du pays par les Américains qui s’ensuivit, la multinationale Haliburton spécialisée dans les services à l’industrie pétrolière se substituera à plusieurs occasions aux deux États, américain et irakien, en prenant en charge la gestion decertains objectifs militaires qui lui furent délégués par l’armée desÉtats-Unis et en s’octroyant l’énorme majorité des contrats pour laremise en marche des installations pétrolières. Le fait que leprésident directeur général de l’entreprise, Dick Cheyney, étaitdevenu vice-président des États-Unis atteste clairement de l’extrêmeproximité, voire de la fusion des intérêts des compagnies pétrolièreset des États que l’on retrouve systématiquement chaque fois qu’il estquestion de pétrole.

8 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

Enfin, un troisième évènement survenu entre 1954 et 1962, qui nousmène directement au cœur de notre sujet : la guerre de libération algérienne qui mit également en évidence le rôle que peut jouer le pétrole en pareil cas. La découverte, en janvier 1956, de pétrole à Edjeleh, dans le sud-est du Sahara, poussera les gouvernementsfrançais de l’époque, et notamment celui du général de Gaulle, à user de divers artifices pour retarder l’inéluctable indépendance du pays.Cela eut pour conséquence non seulement l’allongement de laguerre, donc plus de morts et plus de destructions, mais aussi la prise en mains en 1958 de la révolution algérienne par des chefsmilitaires. Depuis, l’armée algérienne n’a jamais cédé le pouvoir aux civils.

Un an et demi après l’indépendance, le 31 décembre 1963, voyait lejour la Société nationale de transport et de commercialisation deshydrocarbures, la Sonatrach, devenue 50 ans plus tard l’une des plusgrandes compagnies pétrolières au monde.

9 © Ifri

La Sonatrach en charge des

affaires de l’État dès sa naissance

Entreprise qui appartient en totalité à l’État algérien, la Sonatrach vitle jour dans des conditions qui relèvent plus de la politique que del’économie. Dès la fin de l’été 1962, les compagnies pétrolièresfrançaises présentes au sein du consortium dénommé Trapal (pour « transport de pétrole en Algérie »), qu’elles avaient constitué en vue de la construction d’un nouvel oléoduc, avaient sollicité l’accord du gouvernement algérien pour sa réalisation. Les négociations entrel’État et Trapal sur les pourcentages de participation de chacune desparties dans le projet ayant échoué, le gouvernement décidait alorsd’en dessaisir le consortium et de se lancer seul dans l’aventure. Cette décision causa l’instauration d’un climat de tension entre l’Algérie et la France qui déboucha sur une renégociation du volet hydrocarbures des accords d’Evian. C’est dans ce cadre, marqué du sceau de la politique, que fut créé l’outil qui sera chargé de laréalisation du premier projet industriel de l’Algérie indépendante, la compagnie nationale des pétroles. L’acronyme de Sonatrach qui luifut donné résume par lui-même les tâches qui lui furent assignées, à savoir le transport et la commercialisation des hydrocarbures.S’afficher, au travers de sa société nationale, en qualité detransporteur des hydrocarbures souligne bien la volonté politique dugouvernement de l’époque de refuser de se limiter au rôle de simple percepteur d’impôts dans lequel auraient voulu le maintenir lescompagnies pétrolières. On peut en dire autant de l’autre tâcheconfiée à la compagnie nationale fraichement créée, celle de la commercialisation des hydrocarbures : faire rentrer de l’argent dansles caisses d’un État exsangue après plus de sept années de guerre, par une autre voie que celle de l’impôt. Ces attributs dévolus à la Sonatrach soulignent le rôle éminemment stratégique que l’on avaitvoulu confier à ce nouveau-né. Le gouvernement venait de créer plusqu’une simple entreprise économique ; il s’était doté d’une armepolitique que tous les régimes – celui en place à l’époque et tousceux qui suivront utiliseront, au plan international tout particulièrement, pour acheter certaines amitiés ou pour exercer des pressions sur certains partenaires. Si, à un moment donné, on a

10

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

recherché une alliance ou une coopération avec un pays donné, ou sia contrario, à un temps t, un différend politique a opposé l’Algérie àun pays déterminé, la Sonatrach a été chargée, soit de privilégier les partenaires originaires dudit pays, soit de les mettre sur une listenoire. On assistait, en cette fin d’année 1963, aux prémices de ce quideviendra quasiment la règle durant les 15 années suivantes : la Sonatrach était en train de devenir un État dans l’État.

Pour bien comprendre le phénomène, il faudrait se replonger dansl’atmosphère qui prévalait alors. Le pays venait de sortir d’une guerre de libération qui avait duré plus de sept ans, qui avait fait l’admirationdes peuples épris de liberté sur l’ensemble de la planète et qui avaitinsufflé au peuple un formidable sentiment de fierté. Tous les Algériens étaient prêts à relever un nouveau défi, celui de sortir leur pays du sous-développement et vivre des jours meilleurs que durantles 132 ans de colonialisme. C’est dans cet environnement que le 29novembre 1963, à la veille donc de la création de la Sonatrach, leprésident Ahmed Ben Bella avait remis à Pierre Guillaumat, l’hommefort de la politique énergétique de la France, en visite à Alger, unmémorandum à l’intention du général de Gaulle récapitulant tous les points de discorde nés de l’application des clauses pétrolières des accords d’Evian. Le 16 décembre, le chef du gouvernement françaisadressait à son homologue algérien une lettre acceptant le principe de cette renégociation qui allait durer 18 mois et à laquelle fut mis à contribution le noyau embryonnaire de départ de la Sonatrach, tandis que la délégation algérienne à la table de négociations était dirigée par son PDG de l’époque. Ces quelques faits historiques, survenusen 1962-1963 démontrent qu’en créant déjà alors sa société nationale des pétroles, qu’il utilisa dès l’origine comme instrument du développement économique du pays, l’État algérien cherchait àarracher dès le lendemain de la proclamation de l’indépendance politique, l’autre indépendance, économique celle-là7. Il dota lanouvelle entreprise, par les textes et dans les faits, d’un statutparticulier qui en faisait une entreprise hors normes. Ce statut s’esttrouvé renforcé par la qualité des cadres ayant participé à sondémarrage. Ancien membre de la direction de l’UGEMA (Uniongénérale des étudiants musulmans algériens), le premier PDG del’entreprise, Belaïd Abdesselam, était resté en contact permanent avec le milieu estudiantin durant toute la période de la guerre de libération, ce qui lui avait permis de connaître un grand nombre de jeunes, aussi bien ceux qui avaient rejoint les maquis que ceux qui avaient poursuivi leurs études dans différentes universités à travers le

7 Voir Hocine Maltih, Histoire Secrète du Pétrole algérien, op.cit.

11 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

monde. Il disposait donc d’un excellent filon de recrutement, pour laSonatrach, de cadres supérieurs très engagés politiquement.

12 © Ifri

Sous Houari Boumediene, la Sonatrach, véritable État dansl’État

Jamais la Sonatrach n’a autant mérité ce titre d’État dans l’État quedurant la présidence de Houari Boumediene, comme nous le constaterons à travers différents exemples, et ceci pour plusieursraisons. La longue et dure guerre de libération qu’ils avaient menéeavait enseigné aux Algériens qu’ils devaient soutenir tout peupleluttant pour son indépendance; soutenir moralement en reconnaissant et appuyant la justesse des causes défendues ou enpermettant aux mouvements de libération d’avoir pignon sur rue enAlgérie, mais soutenir aussi matériellement en accueillant des réfugiés et en fournissant des aides financières destinées à acquérirde la nourriture et des armes. Au nom de la lutte contre l’apartheid et contre l’impérialisme, l’Algérie soutenait aussi des mouvementsd’opposition tels que l’ANC sud-africaine ou les Black Pantersaméricains. En tant que leader du Tiers monde, l’Algérie a souventorganisé des rencontres entre représentants des pays non alignés, pris en charge les frais de déplacement de certaines délégations oufourni des bourses d’études aux jeunes originaires de ces pays. Lesdépenses engendrées par ces différentes actions étaient couvertes par des fonds secrets constitués par des ponctions opérées sur les opérations financières de la Sonatrach. Ces manipulations exigeaientd’être faites à l’abri des yeux et des oreilles indiscrètes.

C’est une des raisons pour lesquelles, nommé ministre de l’industrie et de l’énergie au lendemain du coup d’État du 19 juin 1965, Belaïd Abdesselam s’était attaché, de concert avec le président HouariBoumediene, à garder la Sonatrach à l’abri des luttes d’influenceentre les membres du « clan d’Oujda » qui constituaient le cœur dunouveau pouvoir. Ceux-ci et leurs affidés au sein des rouages del’État étaient conscients que le pétrole, en tant que matière stratégique, garantissait la pérennité du régime dont ils faisaient partie. La tentation était donc grande pour eux de chercher às’approprier une portion, aussi minime fût-elle, de ce pouvoir. Mais Boumediene tenait à être le seul à disposer de la puissance que lui

13

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

conféraient les richesses pétrolières du pays. Par ailleurs, l’entrepriseen elle-même avait déjà commencé à faire fantasmer la société algérienne : selon la rumeur publique, les salaires qui y étaient servis étaient faramineux et les avantages consentis aux agents immenses. Autant de raisons qui venaient densifier le halo de mystère quienveloppait le secteur pétrolier. Si l’on ajoute à cela les moyensfinanciers considérables à la disposition de la Sonatrach, on comprendra pourquoi cette entreprise fascinait la classe politiquedans son ensemble, qui y voyait un État dans l’État. Signalons que la volonté politique, très forte du pouvoir de l’époque, de privilégier lasociété nationale des pétroles au détriment des structures duministère de l’Énergie afin d’en faire une entreprise puissante, a permis et facilité l’intrusion de celle-ci dans les affaires de l’État. Citons, à titre d’exemple, les dossiers relatifs à l’exploitation deschamps de pétrole et de gaz par les entreprises étrangères opérant dans le pays, qui étaient traités à la Sonatrach, tandis que la structureadministrative compétente, la direction de l’énergie et des carburants, qui relevait du ministère de l’Énergie était, elle, réduite au rôle de courroie de transmission.

De très nombreux autres exemples attestent de cette politique volontariste du régime de Houari Boumediene de doter la Sonatrach de pouvoirs particuliers, assimilables – si ce n’est supérieurs danscertains cas – à ceux de l’État. Dès que furent créées les premières cellules opérationnelles de la compagnie nationale, vers la fin 1965, celle-ci fut chargée de l’exploitation du gisement pétrolier d’El Bormasitué à cheval sur la frontière algéro-tunisienne, un gisement découvert par les Italiens de l’Ente Nazionale Idrocarbur (Eni) et misen exploitation quelques années auparavant en association avec lasociété nationale tunisienne Entreprise Tunisienne d’Activités Pétrolières (ETAP). L’intervention de la Sonatrach avait eu lieu à un moment où les relations entre les deux pays traversaient une grave crise suite à la demande du président Habib Bourguiba de procéder àune révision du tracé de la frontière commune. L’autre crise, moinsapparente mais tout aussi grave, qui sous-tendait celle-ci, était celle du partage des réserves et de la production du gisement, car le pétrole ne connait pas ces limites territoriales que tracent les hommes à la surface du sol, les frontières. Les Tunisiens, ayant mis leur partie du champ en exploitation trois à quatre années avant les Algériens, avaient de ce fait drainé une quantité assez importante de pétrole, estimée à environ 4 millions de tonnes, qui avait migré del’Algérie vers la Tunisie. Se substituant à l’État, la Sonatrach futchargée de négocier avec les Tunisiens le dédommagement des

14 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

pertes subies et, de par sa connaissance du terrain, assista les organes officiels dans le tracé définitif des frontières.

Ainsi on ne peut que souligner la grande indépendance dont la Sonatrach, durant le régime de Houari Boumediene, a bénéficié dansl’accomplissement des missions qui lui étaient confiées. Le chef de l’État et son ministre de l’Énergie avaient en effet une confianceabsolue dans les structures de la compagnie et dans ses cadres et dirigeants. Tout en exerçant un contrôle assez strict sur les affairesen cours, ils laissaient une considérable marge de manœuvre auxhommes dans la conduite de ces affaires, leur déléguant les moyens et le pouvoir nécessaires – ceux de l’État – pour l’accomplissement de leurs missions. Gratifiés par une telle attitude, qui les libérait de toute contrainte et qui leur permettait de mettre en valeur leur savoir,les jeunes cadres de l’époque s’adonnaient alors pleinement à leur travail. L’industrie pétrolière algérienne, qui en était à ses premiers balbutiements, constituait pour eux un terrain vierge sur lequel ils sedevaient d’intervenir sans complexes et en innovant pratiquement chaque jour. Ils y étaient d’ailleurs condamnés, vu l’énormité des défis qu’ils devaient relever et la jeunesse de l’entreprise qui faisait qu’il n’existait pas encore de règles ni de cadre stricts auxquels se conformer dans l’exécution des tâches quotidiennes. En d’autres termes, il n’y avait pas cette routine qui existe dans toute structureplus ancienne qui, si elle « huile » les rouages de l’entreprise, n’ensclérose pas moins les esprits et rend la création plus difficile. Face à une telle situation, les managers de la Sonatrach étaient donc dansl’obligation de prendre des initiatives et d’assumer leursresponsabilités au mieux de leurs talents et de leurs connaissances,ce qui rendait les défis qu’ils devaient relever encore plus exaltants. D’autant plus que l’hypersensibilité politique, économique ou sociale des sujets qu’ils devaient traiter obligeait les dirigeants, jusqu’au sommet de l’État, à leur accorder, en sus du pouvoir, une très grande liberté d’action, souvent supérieure à celle de nombreux ministres. Ce sont d’ailleurs presque toujours les propositions qu’ils avançaient quiétaient retenues par le pouvoir politique pour la résolution des problèmes auxquels ils faisaient face.

Mais la brusque disparition de Houari Boumediene en décembre1978 et l’arrivée au pouvoir du colonel Chadli Bendjedid ont changéle statut de la compagnie nationale.

15 © Ifri

L’ « État » Sonatrach face à l’Étatfrançais

Dans les accords d’Evian, qui avaient scellé l’indépendance du pays,les deux parties avaient convenu que la tutelle des opérationsd’exploitation du pétrole dans l’Algérie indépendante s’exercerait àtravers un organisme mixte algéro-français dénommé Organisme saharien ; les deux pays étant représentés de manière paritaire ausein de cet organisme, c’est une co-souveraineté sur les richesses pétrolières sahariennes qui était instaurée. Ces mêmes accordsavaient prévu qu’un traitement de faveur serait accordé aux sociétéspétrolières françaises. Par ailleurs, à compter de janvier 1956, date de la découverte de pétrole au Sahara, les autorités françaises avaient promulgué des lois qui restreignaient sérieusement l’accès aupétrole saharien à toutes les entreprises autres que françaises. Signalons enfin que la renégociation du volet pétrolier des accordsd’Evian aboutit le 29 juillet 1965 à la signature de « l’accord d’Alger » qui instaurait par de nouvelles dispositions un système à peu prèsidentique à celui de l’Organisme saharien avec, encore une fois, laco-souveraineté pour fondement. C’est pour toutes ces raisons qu’aumoment où la Sonatrach était devenue opérationnelle, vers la fin de 1965 et le début de 1966, on ne trouvait plus en Algérie que des sociétés françaises jouissant de prérogatives exorbitantes. Afin de sortir de ce face-à-face, le gouvernement algérien se mit à rechercher de nouveaux partenaires qui interviendraient dans des secteursautres que celui de l’exploration et l’exploitation qui étaient devenusdes chasses gardées françaises. Il décida alors de créer un très large éventail de sociétés mixtes en association avec des partenaires étrangers, américains en général, dans le domaine des services. Il enclencha également des discussions avec le gouvernementsoviétique pour l’acquisition de matériel de forage et pour la conduite d’études qui déboucheront quelques années plus tard sur uneaugmentation notable de la production pétrolière du pays. Toutes lesnégociations, tant celles d’ordre commercial, légèrement teintées de politique, menées avec les plus grands noms de l’industrie pétrolièreaméricaine, que celles beaucoup plus politiques engagées avec le ministère des pétroles de l’URSS, furent conduites par la Sonatrach.

16

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

Ainsi, quelques années seulement après sa création, était au cœurdes négociations les plus importantes qui relevaient de la strictecompétence de l’État.

La situation vécue par l’Algérie au lendemain des nationalisations dupétrole et du gaz du 24 février 1971 foisonne d’exemples quisoulignent le caractère particulier que les Algériens attribuaient à leur compagnie nationale. Le pays avait connu une situation très difficile : crise politique très grave avec la France et baisse sérieuse des rentrées de devises à la suite du boycott du pétrole algérien décrété par les sociétés pétrolières françaises nationalisées. La logique dusystème socialiste adopté par l’Algérie d’alors aurait voulu que, pour surmonter ces difficultés qui affectaient directement tous les citoyens dans leur vie quotidienne, mais constituaient aussi un danger pour le régime lui-même, l’État sensibilisât la population et l’amenât à percevoir la situation vécue comme étant l’affaire de tout un chacun. La même logique aurait voulu que dans cette crise les rouages del’État fussent plus solidaires entre eux et que certains de sesreprésentants fussent plus conscients de la gravité de la situation. Or tout se passa comme si la nationalisation concernait uniquement la Sonatrach qui eut à faire face seule à tous les problèmes que cela avait engendrés8.

Tout aussi symbolique est le fait que la fête du régime, c’est-à-dire lacélébration du 19 juin, date anniversaire du coup d’État qui avait amené Houari Boumediene au pouvoir, avait eu lieu en cette année1971 à Hassi Messaoud. À quelques heures de la cérémonie, c’estaux services de la Sonatrach et non pas aux différents responsablesdu secteur de l’information, dont le ministre lui-même, présent sur place, que le directeur du protocole de la présidence de la République avait demandé de lui obtenir le texte du discours prononcé le même jour par le président français Georges Pompidou à bord du porte-avions Clémenceau dans le port de Toulon. « Ceci afin que Boumediene lui réponde au cas où il ferait une allusionquelconque à l’Algérie, vu la tension qui règne actuellement entre les deux pays et vu que nous sommes au lendemain de l’anniversaire de l’appel du général de Gaulle », avait-il dit. Il était évident pour le directeur que seule la Sonatrach, par les moyens « d’État » qu’ellepossédait, pouvait satisfaire cette requête aussi rapidement. Enfin, etce n’est pas là le moins important, de la même manière qu’elle avait

8 Ce sont les services juridiques de l’entreprise qui rédigèrent les ordonnances denomination des cadres retenus en qualité de cogestionnaires des sociétés nationalisées, avant de les soumettre au président du tribunal pour visa uniquement. Il est vrai aussi quel’entreprise disposait de moyens humains et matériels importants.

17 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

eu à conduire, seule, la bataille de la nationalisation des hydrocarbures, la Sonatrach fut chargée de négocier, avec lescompagnies pétrolières concernées et au nom de l’État, les accordsportant règlement des contentieux nés en cette occasion.

18 © Ifri

Sous Chadli Bendjedid, la Sonatrach, pompe à finances

Deux mois après le décès de Houari Boumediene en décembre 1978, Chadli Bendjedid était élu président de la République. Tout enmaintenant l’emprise du FLN sur le régime algérien et l’orientationsocialiste de son prédécesseur, il engagera une politique de « déboumédiénisation » dont le véritable but était de se débarrasser de ses concurrents éventuels pour la fonction à laquelle il avait étéporté par ses pairs de l’armée. Suivant cette même logique, certainsdes ministres qu’il avait nommés déclenchèrent à leur tour deprofondes modifications des administrations et sociétés nationales dont ils avaient la tutelle. Tel fut le cas du nouveau ministre del’Énergie qui engagea une grande restructuration de la Sonatrach qui aboutit à son éclatement en plusieurs entreprises. Ces réformes, menées à la hussarde et motivées beaucoup plus par un désir derevanche personnelle que par un véritable souci d’amélioration desconditions et méthodes de fonctionnement de la compagnie, déboucheront sur le limogeage et le départ volontaire de ses meilleurs cadres. Du coup, le prestige qui lui avait permis des’affirmer jusque-là, tant vis-à-vis des forces politiques intérieures que des entreprises et pays étrangers, comme un véritable centre de pouvoir, avait disparu : son aura était brisée. Depuis Chadli Bendjedidil en sera de même avec tous ceux qui lui succèderont au sommet du pouvoir – la Sonatrach a cessé d’être un État dans l’État. Elle acontinué cependant à disposer de la puissance que lui confère lepétrole et les milliards de dollars qu’il génère. D’autant plus qu’à l’exception d’un creux causé par le contre-choc de 1986, les prix dupétrole se sont envolés jusqu’à atteindre des sommets au début des années 2000. L’état de délitement que connaîtra à compter de cemoment la compagnie nationale et l’opacité dans laquelle ont étéplongées certaines de ses fonctions feront que cette puissance et ces milliards de dollars deviendront objets de convoitise et attiseront des luttes de clans internes au régime.

Il y eut néanmoins durant la présidence de Chadli Bendjedid, desmoments où l’État fit intervenir la Sonatrach dans le règlement d’affaires d’ordre strictement politique. Cela eut lieu une première fois

19

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

lors de l’annulation du contrat de vente de gaz à El Paso en 1980 etla signature d’un autre contrat avec Gaz de France. Le ministre de l’Énergie avait déclenché une cabale contre son prédécesseur, l’accusant d’avoir bradé le gaz vendu aux États-Unis dans le cadre du contrat avec El Paso et avait exigé de l’entreprise américaine unnouveau prix de cession nettement supérieur au cours du marché. Cette demande, assortie de menaces et de chantage, avait pour véritable objectif de pousser les Américains à mettre fin au contratd’achat. En fait, le ministre obéissait à des directives émanant d’un groupe d’officiers de haut rang qui constituait l’ossature du nouveaurégime et qui, sous couvert de mise en application de la déboumédiénisation voulue par Chadli Bendjedid, cherchait à remettre en cause la politique de diversification des partenairesinstaurée du temps de Boumediene et à réorienter l’industriepétrolière algérienne en direction de la France. On assista alors à une curieuse transaction commerciale au cours de laquelle le vendeur etl’acheteur inverseront leurs rôles, celui-ci proposant à celui-là un prix supérieur à celui demandé ! C’est ce qui advint lors de la visite enAlgérie du président François Mitterrand en novembre 1981, au cours de laquelle il fut beaucoup question de gaz. S’ensuivirent desdiscussions entre la Sonatrach et Gaz de France qui aboutirent 2mois plus tard à la signature d’un contrat commercial très singulier.Sa particularité était que le prix de vente du mètre cube de gaz était 27% plus cher que le cours normal du marché, un prix « politique »,consenti sur ordre de l’Elysée, avait-on dit. Il s’agissait, en somme, de« récompenser » les Algériens pour la décision, politique également,qu’ils avaient prise quelques mois auparavant de mettre fin au contrat avec El Paso.

L’État fera encore appel à deux reprises aux moyens de laSonatrach pour venir réparer les dégâts causés par la politique économique des années 1979-1980 qui avait privilégié l’importationaux dépens de la production nationale.

La première intervention a été l’adoption d’une nouvelle loi sur leshydrocarbures au lendemain du contre-choc pétrolier de 1986. Le prix moyen des bruts OPEP, qui était encore de 28 dollars le baril en 1985, avait chuté à 12 dollars en mars-avril 1986 avant d’atteindre 10dollars en juillet. La baisse brutale des revenus du pays, provoquée par cette chute rapide des prix du pétrole, avait été très mal vécuepar le peuple algérien, que l’on avait habitué à consommer des produits qui avaient tout d’un coup disparu des étalages en raisondes restrictions à l’importation imposées par le gouvernement. Celui- ci décida alors de modifier certaines dispositions de la loi de 1971 sur les hydrocarbures afin de la rendre plus attrayante pour les

20 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

compagnies internationales et de les intéresser ainsi à la relance desactivités d’exploration au Sahara. Les deux modifications majeuresintroduites par les nouvelles dispositions portaient sur les attributs dela Sonatrach. La première mettait fin au rôle d’opérateur, qui était jusque-là du ressort exclusif de la compagnie nationale, qu’ellepouvait dorénavant céder au partenaire étranger en casd’association. Le second changement, tout aussi important, portait sur la nature juridique de l’association, qui ne se ferait plus selon la règle du 51/49 % au profit de la Sonatrach, mais selon la formule dite du « partage de production ». C’est un système complexe mis aupoint par les majors pétroliers qui a pour but essentiel de figer les avantages qui leur sont accordés par le pays hôte et qui leur attribue le rôle de locomotive dans leur association avec la société nationale.Cette loi n’aura pas les effets escomptés, vu qu’elle a été adoptée trop tard et que les retombées en matière d’exploration pétrolière n’apparaissent qu’au bout de quelques années. Elle a cependantattiré un certain nombre d’entreprises, américaines en majorité, etcontribué, de ce fait, à modifier fondamentalement le statut de la Sonatrach. Celle-ci est devenue l’objet de convoitise de la part depuissants du régime qui ont cherché à en prendre le contrôle et àl’utiliser pour la satisfaction d’ambitions personnelles et en tant que source d’enrichissement. Cette loi a eu plutôt le résultat inverse de celui que l’on en attendait, car la corruption qu’elle a engendrée a été en partie la cause du ras-le-bol exprimé de manière violente par la jeunesse algérienne le 5 octobre 1988.

L’État fit appel une deuxième fois aux moyens de la Sonatrach à l’occasion de l’adoption d’une nouvelle loi sur les hydrocarbures en1991. Celle de 1986 n’ayant pas atteint le but escompté, la situation économique de l’Algérie avait continué à se dégrader ; l’unique solution pour sortir de la situation d’endettement excessif danslaquelle se trouvait le pays était de renégocier, sous les auspices du FMI, la dette extérieure, ce que refusait le gouvernement. Le premierministre de l’époque, Sid Ahmed Ghozali, opta alors pour la vente decertains gisements pétroliers. « Si pour sortir notre pays des fourches Caudines du FMI, il faut vendre le quart de Hassi Messaoud, je suis prêt à cela »9. Il fit alors adopter, le 4 décembre 1991, une nouvelleloi sur les hydrocarbures qui permettait l’association d’un partenaireétranger sur des gisements déjà découverts. La levée de boucliersqu’avait entraînée sa déclaration ayant empêché la vente de Hassi

9 Voir entretien de Sid Ammed Ghozali, Le Soir l’Algérie, 12 mars 2008.http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2008/03/12/articl e.php?sid=65626&cid=30

21 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

Messaoud, c’est une partie d’un autre grand gisement, celui deZarzaîtine, qui fut cédée à une entreprise chinoise. Ce qui ne résolutpas pour autant la question de l’endettement de l’Algérie, qui finirapar se résoudre à négocier avec le FMI quelques années plus tard.

La période écoulée entre le départ de Chadli Bendjedid et l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’État a été une époque troublemarquée par la guerre civile, qui a vu le pouvoir politique passerentièrement aux mains de l’armée. Dans le secteur pétrolier, il y eutquelques escarmouches pour la prise de contrôle de la Sonatrach,mais on n’a pas assisté à un changement notable de son statut.

22 © Ifri

L’« État » Sonatrach face aux États-Unis d’Amérique

La commercialisation du gaz est l’autre domaine dans lequel la Sonatrach eut à jouer ce rôle d’État dans l’État. Dès la signature de l’accord du 29 juillet 1965 qui avait concédé à l’Algérie le monopolede la commercialisation du gaz, des équipes de la Sonatrachs’étaient mises à rechercher des clients à travers toute l’Europe,considérée comme le débouché naturel et géographiquement le plusproche de l’Algérie. Cependant des manœuvres en coulisse desmilieux gaziers français avaient empêché ces contacts d’aboutir. La Sonatrach se retourna alors vers l’autre marché potentiel, celui desÉtats-Unis, dans lequel une autre grosse difficulté allait, pensait-on à Alger, rendre vaines les démarches accomplies par les équipes commerciales de la compagnie. On se trouvait, en effet, au lendemain de la guerre de juin 1967 qui avait entraîné la rupture desrelations diplomatiques entre l’Algérie et les États-Unis. Mais c’était compter sans le pragmatisme du président américain de l’époque, Richard Nixon, le talent de manœuvrier de son secrétaire d’État, Henry Kissinger, et le sens des affaires d’un homme, Howard Boyd, président d’une grande entreprise spécialisée dans l’industriegazière, El Paso Natural Gas Co, qui avaient tous trois conclu quec’était le moment de s’installer durablement en Algérie pour y prendrela place des Soviétiques et des Français. Paradoxalement, ce futdans cette atmosphère plutôt hostile qu’une mesure de rétorsionprise par le gouvernement algérien contre les intérêts américains dans le pays permit de pénétrer le marché américain du gaz. Parmiles sociétés mises sous contrôle de l’État lors de la guerre de juin1967 se trouvait El Paso Natural Gas Co qui possédait des participations dans des champs gaziers au Sahara et qui disposaitégalement d’un important réseau de distribution de gaz aux États- Unis. Lorsque le gouvernement lui proposa de lui racheter à bon prixses intérêts algériens en contrepartie de la conclusion d’un contrat devente de gaz, El Paso accepta l’offre. L’accord, fabuleux pour l’époque (il fut dénommé contrat du siècle), portait sur la livraisonannuelle de 10 milliards de m3 de gaz algérien pendant 25 ans. LaSonatrach fut chargée d’agir au nom de l’État pour la mise au point

23

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

des modalités dudit contrat et pour sa mise en œuvre. Signé en octobre 1969, il ne fut finalement avalisé par l’Administration américaine qu’en mars 1973, car la durée du contrat, la naturestratégique de la marchandise achetée et la lourdeur des investissements requis faisaient que l’ensemble de l’affaire devait être soumis à l’appréciation de l’autorité de régulation fédérale américaine compétente, la Commission fédérale de l’énergie (Federal Power Commission, FPC). Certaines séances de l’examen du dossierétaient publiques : pouvait y assister quiconque était intéressé parl’affaire, y compris les fournisseurs d’énergies concurrentes, quiavaient la possibilité de récuser la fiabilité ou la rentabilité du projet.Le souci premier de la FPC fut de s’assurer que l’Algérie disposait des réserves de gaz nécessaires pour honorer ses engagements. En 1972, pour répondre à cette requête, la Sonatrach dut fournir uneétude, réalisée par l’une des plus importantes sociétés mondialesspécialisées dans les calculs de réserves. La Sonatrach dut fournir également la liste de tous ses clients, ainsi que les quantitésengagées avec eux, afin de prouver que l’Algérie était en mesure derespecter ses engagements vis-à-vis d’El Paso. La Sonatrach devaitaussi convaincre la FPC, ainsi que les opposants éventuels, qu’elledisposait des ressources financières requises pour la réalisation du projet ; sachant qu’elle allait solliciter un financement extérieur, elle devait fournir la preuve de l’accord préalable des organismes decrédit sur sa requête. Ce volet, à lui seul, avait nécessité des mois denégociations de la Sonatrach avec l’Exim Bank américaine. En dehors de l’aspect technico-financier du dossier, l’Administrationaméricaine voulait se faire une opinion sur les tenants et aboutissantsde l’affaire : l’Algérie était-elle stable politiquement ? Son orientation socialiste en faisait-elle un partenaire fiable? Les États-Unis pouvaient-ils se permettre de faire dépendre leur sécuritéénergétique, même en partie seulement, d’un pays qui s’affichait comme un leader du tiers-monde et clamait partout son anti- américanisme ? Pouvaient-ils faire confiance à un pays qui venait de rompre ses relations diplomatiques avec eux et qui avait, à cetteoccasion, renforcé ses liens avec l’URSS ? Il est évident que des lobbys divers cherchèrent à faire avorter le projet, ce qui amena la Sonatrach à faire intervenir ses propres soutiens américains. Parmi ceux-ci se trouvaient les administrateurs et dirigeants des grandes entreprises avec lesquelles elle avait noué d’excellentes relations d’affaires, dont un secrétaire au Trésor et un secrétaire d’État,George Schultz, un secrétaire à la Défense, Caspar Weinberger, uncommandant suprême de l’OTAN, John Sheehan, un secrétaire adjoint à l’Énergie, Kenneth Davis, un directeur de la CIA, James Woolsey, un futur directeur de la NSA, Mike Mc Connell, un héros du

24 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

débarquement en Normandie, le général James Gavin ou encore Michael Forrestal, fils de James Forrestal, premier secrétaire à la Défense dont le nom a été donné à un porte-avions de la marineaméricaine. À ces noms prestigieux s’ajoutaient d’autrespersonnalités, tout aussi puissantes, enrôlées directement par la Sonatrach, telles que Clark Clifford, secrétaire à la Défense du président Lyndon Johnson, Bill Clements, gouverneur de l’État duTexas ou John Connally, secrétaire à la Marine du président JohnFitzgerald Kennedy, gouverneur de l’État du Texas et secrétaire auTrésor de Richard Nixon. Certaines parmi les grandes entreprises prestigieuses à la tête desquelles on retrouvait tout ce beau monde avaient pour actionnaires des groupes aussi puissants que la nébuleuse Carlyle ; la Sonatrach était, de ce fait, en contact directavec le cœur du pouvoir américain. Les relations diplomatiques entre l’Algérie et les États-Unis rompues en juin 1967 ne furent rétabliesqu’en octobre 1974. Mais à l’inverse, des relations économiquesintenses furent instaurées entre les deux pays durant ces sept longues années. Si les compagnies pétrolières américaines étaientabsentes d’Algérie, l’industrie pétrolière américaine était par contrebien représentée par les plus grands noms de fabricants de matériel,de sociétés de service, de sociétés d’engineering et de construction, de cabinets d’avocats, de sociétés-conseils, et autres cabinetsd’organisation et de management, tous de réputation mondiale. Le gros volume d’affaires réalisé par ces entreprises était contrebalancépar les ventes de pétrole et de gaz algériens aux États-Unis. Enl’absence de canaux officiels de communication entre les deux pays,c’est par l’intermédiaire de la Sonatrach que le gouvernement algérien et l’aAdministration américaine entretenaient un dialogue, y compris au plan politique, un dialogue qui lui n’a jamais étéinterrompu durant ces sept années fatidiques. À ce titre, la Sonatrach était officiellement représentée aux États-Unis par deux bureaux, l’un à Washington, l’autre dans l’État américain le plus pétrolier, le Texas,à Dallas. Son représentant à Washington, Chérif Guellal, avait étéjusqu’à rompre les relations diplomatiques en juin 1967 alors qu’il était ambassadeur d’Algérie aux États-Unis. La Sonatrach avait mis à sa disposition des moyens financiers importants qui lui permettaientd’entretenir une importante vie sociale et aussi de créer un lobbyalgérien qui avait été, comme nous l’avons déjà signalé, d’une grandeutilité dans le dossier El Paso. Aux côtés de ce représentant officielde l’entreprise nationale des hydrocarbures, il y avait, travaillant deconcert avec lui, un certain Messaoud Zeghar, homme d’affaires etami intime du président Houari Boumediene, qui, de son côté, avait établi des liens avec la Maison Blanche.

25 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

Un évènement médiatique important, survenu dans le courant del’année 1970, constitue le symbole même de la confusion des genres entre les rôles de la Sonatrach et de l’État : c’est le voyage en Algérie de l’astronaute américain Frank Borman, officiellement invité par laSonatrach pour une présentation de son aventure spatiale. En réalité,c’est Messaoud Zeghar, mandaté par le président Houari Boumediene, qui avait organisé le voyage et qui avait aidé Borman à accomplir sa mission. Sous couvert de visite à but scientifique, ce dernier avait été chargé par le président américain de demander auxAlgériens d’intercéder auprès des Vietnamiens afin qu’ils leur fournissent la liste des prisonniers de guerre américains qu’ilsdétenaient. Les Algériens réussiront à obtenir la liste. Mais aux yeux du monde entier, Mme Nguyen Thi Binh, ministre des Affaires Étrangères du Sud Vietnam, la remettait, lors d’une cérémoniereprise par de nombreuses chaines de télévision, à Messaoud Zeghar, un simple citoyen algérien qui avait intercédé auprès des Vietnamiens pour des raisons purement humanitaires. En guise de remerciements, les Américains fourniront à l’Algérie du blésubventionné.

26 © Ifri

La Sonatrach est-elle devenuel’État sous Bouteflika ?

On ne peut appréhender le statut de la Sonatrach depuis l’élection en 1999 d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République sansévoquer les luttes intestines au régime, opposant le pouvoir civil, incarné par le président de la République au pouvoir militaire dominé par les services de renseignement du DRS (Département du renseignement et de la sécurité). Après avoir été la cause de la démission de Liamine Zeroual en septembre 1998, ces luttes sont devenues encore plus violentes. Bouteflika les a lui-même maintesfois mentionnées, soulignant qu’il refusait d’être « un trois-quarts de président»10. Elles ont affecté directement la stabilité de la Sonatrach. Les tentatives de chacun de ces deux clans de tenter des’en assurer le contrôle ont eu pour résultat que pas moins de six PDG se sont relayés à la tête de l’entreprise durant cette période : autant que depuis sa création en 1963 ! Ces luttes ont été attiséespar l’envolée des prix du pétrole qui a vu multipliée par quatre lamanne financière générée par la Sonatrach. La situation est devenue encore plus complexe quand le président et le DRS ont cherché à renforcer leur propre pouvoir, tissant chacun de son côté desrelations étroites avec l’Administration américaine de George W.Bush, dont le programme politique était centré sur deux domainesparticuliers, l’énergie et la lutte contre le terrorisme international. LaSonatrach a constitué une pièce maitresse dans ce rapprochement.

La doctrine en matière d’énergie de la nouvelle Administration américaine était de pousser avec acharnement à la privatisation des sociétés nationales des pays producteurs de pétrole, de faire en sorte que les compagnies pétrolières américaines s’installent durablementdans ces pays et que soit ainsi rétabli le système de concessions des années 1950. À cette tendance hégémonique américaine, Abdelaziz Bouteflika répondait dans un article publié dans le Washington Times

10 Kamel Daoud, « Algérie : a-t-on vraiment besoin d'un président de la République ? », Le Monde 30 mai 2013.

27

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

du 22 novembre 2002, par l’engagement suivant : « L’Algérieambitionne de devenir le premier producteur de pétrole du continentafricain et d’assurer ainsi aux États-Unis la sécurité énergétique supplémentaire dont ils ont besoin ». Il donnait également pourinstructions à son ministre de l’Énergie de mettre au point une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui répondrait en tous points auxsouhaits des Américains. Cette loi fut sur le point d’être adoptée en 2003, avant d’être gelée par le président de la République en 2004,en raison de la levée de boucliers qu’elle avait provoquée, puis entérinée par le parlement en 2005, avant qu’Abdelaziz Bouteflika ne décide finalement d’en supprimer tous les articles controversés en2006. Elle fera encore une fois l’objet d’une nouvelle mouture dans le courant de l’année 2012. Au cours de ce long feuilleton, lesattributions de la Sonatrach ont été redéfinies à plusieurs reprises, en fonction de la situation du moment. Certaines ont été totalementsupprimées, d’autres ont été supprimées puis rétablies et d’autresenfin modifiées plus ou moins profondément. La Sonatrach a doncété le sas qui permettait d’harmoniser les relations algéro-américaines, que l’on compressait ou que l’on ouvrait en fonction de l’évolution de ces relations, mais aussi en fonction des tiraillements internes au régime que cela entraînait.

La Sonatrach a permis également le rapprochement entre lesservices de renseignement de l’Algérie et des États-Unis. C’est parl’intermédiaire de la société Brown and Root Condor (BRC), une filiale commune de la Sonatrach et de Brown and Root (B&R), elle- même filiale de Haliburton, que se sont tissés ces liens. Un grandnombre de projets de l’entreprise pétrolière algérienne, mais aussicertains autres relevant des ministères de l’Intérieur et de la Défense, ont été confiés à cette société qui les transmettait à la société mère B&R pour réalisation. Des commandes de matériel militaireextrêmement sensible ont également été passées par l’arméealgérienne par l’intermédiaire de BRC. Un énorme scandale a éclaté lorsque l’on découvrit que B&R surfacturait ses services jusqu’àconcurrence de 600 et 700%, ce qui permettait le versement de grosses commissions et rétro-commissions aux protagonistes algériens et américains d’un vaste réseau de corruption quienveloppait BRC. On se rendit compte également que cetteimbrication d’intérêts de l’État et d’intérêts personnels au sein de lamême entreprise dans deux domaines stratégiques, les hydrocarbures et la défense, faisait planer un grave danger sur lasécurité nationale. D’ailleurs, le directeur général fut relevé de sesfonctions, puis condamné pour « intelligence avec l’ennemi ». Pourmettre fin à l’imbroglio, le président de la République prit la décision

28 © Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

de dissoudre l’entreprise. Ainsi, des raisons très ambiguës ont été à l’origine du rapprochement entre l’Algérie et les États-Unis sous ses deux aspects, politico-économique et militaire. Il ne pouvait par conséquent pas perdurer. Néanmoins, afin qu’un tel rapprochement puisse être instauré puis maintenu en place durant plusieurs années,il fallait que le cœur du processus, la Sonatrach en l’occurrence, soitétroitement contrôlé. Mais contrôlé par qui? Car, en plus del’utilisation de l’entreprise en tant qu’outil nécessaire au renforcement des liens avec les États-Unis, le clan qui en assumerait la tutelle mettrait la main sur une manne financière fabuleuse, permettrait àdes puissants du régime de s’enrichir, d’enrichir leur entourage et d’acheter des soutiens et des consciences à l’intérieur et à l’extérieurdu pays, ce qui explique les luttes intestines déjà mentionnées. La corruption qui avait pris des proportions alarmantes durant la présidence de Chadli Bendjedid, deviendra alors le fil rouge de celled’Abdelaziz Bouteflika et la tâche infamante de la Sonatrach. Cela explique aussi que, depuis avril 1999, la Sonatrach a changé de statut ; elle a cessé d’être une entreprise, certes prestigieuse enraison de la nature stratégique du pétrole, elle n’est plus un État dansl’État, elle est devenue l’État. Les rôles ont été inversés. Ce n’est plus l’État qui lui délègue une partie de son pouvoir, c’est elle qui lui fournit la puissance nécessaire à l’exercice du pouvoir. Les divers clans ausein du régime considèrent que quiconque contrôle la Sonatrach contrôle de fait le pays. Le président de la République est devenu de facto le PDG de la Sonatrach. Cela signifie que a contrario lesdirigeants actuels de l’entreprise ne disposent plus de la libertéd’action ni du pouvoir que détenaient leurs prédécesseurs. Ils ontcessé d’être les dirigeants d’une entreprise à finalité économique pour devenir les rouages d’une structure politique, dirigée par descentres de pouvoir souvent rivaux. Ils sont, de plus, ballotés entre cescentres de pouvoir qui, s’ils n’ont pas nécessairement les mêmes points de vue quant aux tâches à assigner à l’entreprise, convergentnéanmoins sur un aspect: la mettre au service de certaines personnes et conforter ainsi leurs ambitions.

29 © Ifri

Conclusion

Trois présidents, trois styles différents, trois facettes différentes de laSonatrach, mais qu’en sera-t-il à l’avenir ? Quel que soit le statutqu’elle acquerra, la Sonatrach continuera d’être utilisée comme socledu régime et comme instrument politique. Il est certain qu’avec le temps, elle a beaucoup perdu de la symbolique qu’elle incarnait dans le subconscient de l’homme de la rue, de l’image de marque de l’Algérie qu’elle convoyait à l’étranger, du respect qu’elle imposait auxpartenaires en affaires, y compris les majors, ainsi qu’aux responsables pétroliers des pays de l’OPEP.

La Sonatrach est aujourd’hui un grand corps malade, perclus par lagangrène de la corruption ; les partenaires étrangers sont aujourd’huiconvaincus et le clament ouvertement – que l’on ne peut conclureaucune affaire en Algérie sans verser des pots-de-vin.

Le nombre de scandales enregistrés ces dernières années neprésage guère des perspectives radieuses. En effet, d’une part lespersonnes qui dirigent les réseaux de corruption font partie intégrantedu pouvoir qui n’est nullement disposé à sévir contre lui-même ;d’autre part, la corruption est si bien ancrée qu’il faudra denombreuses années et un profond changement des mentalités pourl’enrayer.

Quoi qu’il en soit, il existe un autre aspect du rôle de la Sonatrachsur lequel les dirigeants politiques algériens devront se penchersérieusement, celui des ressources financières qu’elle génère. L’économie algérienne souffre, en effet, de ce que l’on appelle le Dutch disease, une maladie due à l’utilisation des hydrocarburescomme unique source de richesse. Contrairement aux idées reçues,ce mal n’est pas l’apanage des pays pétroliers ; les exemples de la Norvège et de certains pays du Golfe, qui ont utilisé leurs ressources pétrolières différemment, démontrent que celles-ci peuvent susciterl’épanouissement des autres secteurs de l’économie et non pas les étouffer. La terre d’Algérie, son sous-sol, la topographie du pays, son climat et la jeunesse de sa population sont autant d’atouts qui,judicieusement utilisés, permettraient un tout autre développement économique. Mais là aussi, un profond changement des mentalités

30

© Ifri

Hocine Malti / La Sonatrach, un Etat dans l’Etat ?

est nécessaire, ainsi que l’instauration d’un véritable systèmedémocratique.

Hocine Maltih : Ancien vice-président de la Sonatrach, ancien directeur de l’ArabPetroleum Services Company. Auteur de "Histoire secrète du pétrole algérien" (La Découverte, 2010).

31 © Ifri

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.