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Billet de blog 15 nov. 2013

Partenariat euro-méditerranéen: l'énergie parent pauvre du dialogue?

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Intervention au colloque organisé par l'Université de Padoue (Italie) les 8 et 9 novembre 2013 sous le titre "At the Origins of the Euro-Med Partnership Europe, the Mediterranean and Italy from the Second Oil Shock to the Barcelona Conference"

PARTENARIAT EURO-MEDITERRANEEN :

L’ENERGIE PARENT PAUVRE DU DIALOGUE ?

par Hocine Malti

On a souvent dit que la période écoulée entre le 2ème choc pétrolier et la Conférence de Barcelone était un temps perdu dans les relations euro-méditerranéennes, dans le domaine de l’énergie tout particulièrement. Ceci est en partie vrai. La raison en est ces deux évènements extrêmement importants qui ont eu lieu au cours des premiers mois de 1974 :

-          la création en février à Washington de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui comprenait dès le départ, outre les Etats-Unis, le Japon et la Norvège, les neuf Etats membres de la CEE,

-          l’adoption en avril par les Nations Unies d’une résolution pour l’instauration d’un Nouvel ordre économique mondial (NOEI), dont l’énergie constituait l’un des termes essentiels et dont la concrétisation devait intervenir lors de la conférence de Paris, également appelée Conférence Nord-Sud, qui se tint dans la capitale française entre 1975 et 1977.

Ainsi donc, tous les pays du pourtour méditerranéen participaient-ils, à un titre ou à un autre, à une négociation planétaire sur les questions énergétiques. Ce qui rendait obsolète tout examen de ces questions tant dans le cadre du Dialogue euro-arabe, lancé en 1973 par la Ligue arabe et la Communauté européenne, que dans celui du Dialogue 5+5 instauré en 1990. Comme on le sait, la conférence de Paris se termina en queue de poisson après deux années de palabres stériles et le Nouvel ordre économique international ne vit jamais le jour. A quoi est dû cet échec ? Principalement à la présence du pétrole dans l’agenda des discussions.

C’est effectivement grâce au pétrole que volent les avions de tourisme et les chasseurs-bombardiers, c’est grâce au pétrole que voguent les navires de croisière et les bâtiments de guerre et c’est grâce au pétrole que fonctionnent les usines dans le monde et que roulent les camions de transport de marchandises. Le pétrole est donc la sève de l’économie mondiale. Il est surtout une matière stratégique dans l’établissement des rapports de force entre les nations qui permet à celles qui en possèdent de dominer les autres. Il a d’ailleurs souvent été butin ou cause de guerres. Il est enfin une ressource naturelle non renouvelable, dont on a de tous temps craint le tarissement à courte échéance. Autant de raisons qui expliquent que son exploitation génère des profits qui se chiffrent en milliards de dollars et qu’elle confère aux grosses compagnies pétrolières des moyens et une puissance souvent supérieurs à ceux de nombreux Etats. C’est cette confusion des intérêts des Etats et des multinationales pétrolières qui a fait que le NOEI n’a jamais vu le jour. En tout état de cause, cet échec était devenu inéluctable  à partir du moment où avait été créée l’Agence internationale de l’énergie, une machine de guerre voulue par Henry Kissinger, destinée à contrer la puissance de l’OPEP. Si cet échec n’est pas entièrement imputable aux pays du pourtour méditerranéen, vu qu’ils n’étaient pas les seuls intervenants dans cette affaire, il n’en reste pas moins qu’il a eu des retombées plutôt négatives sur eux, car la  coopération que l’on avait cherché à instaurer s’était transformée en confrontation. Cette confrontation vit en 1984 l’AIE atteindre l’objectif principal qu’elle s’était assigné au départ, à savoir arracher à l’OPEP le monopole de la fixation des prix du pétrole. On assista en effet cette année-là à un fait symbolique, une sorte de passage de témoin : l’Arabian Light qui  était jusque-là le pétrole de référence pour la fixation des prix cédait ce « privilège » au Brent de la mer du Nord. D’ailleurs sur un plan plus général, l’Europe avait d’autres priorités, notamment l’élargissement vers l’Est, qui l’amenait à se renfermer un peu plus sur elle-même. Il fallut attendre 1995 avant qu’elle ne découvre à nouveau qu’il existait de l’autre côté de la Méditerranée un autre monde, des voisins, avec lesquels il fallait discuter et entretenir des relations de bon voisinage et que les intérêts des uns et des autres pouvaient être complémentaires. C’est alors que fut enclenché le Processus de Barcelone. Peut-on pour autant considérer la période 1980-1995, qui fait l’objet de nos présents travaux, comme un temps perdu dans les relations euro-méditerranéennes dans le domaine de l’énergie ? Comme nous allons le voir, de nombreux évènements extrêmement importants ont eu lieu dans ce domaine durant ces 15 années au cours desquelles le Nord et le Sud de la Méditerranée se sont ignorés, et les ont affectés au même titre que le reste du monde. Tout comme nous verrons  que bien qu’agissant en rangs dispersés, l’Europe a relativement bien traversé cette période trouble et que des accords inter Etats ont quand même vu le jour.

Pendant ce temps-là,

choc et contre-choc pétroliers

Cette ambiance de confrontation faisait suite au choc pétrolier de 1973 que l’Europe a réussi cependant à surmonter en décrétant une série de mesures :

-          Economies d’énergie,

-          Utilisation d’énergies de substitution (l’énergie nucléaire en France, par exemple),

-           Exploitation toutes vannes ouvertes des gisements de la mer du Nord,

-          Mise en application de la politique de l’AIE, à savoir l’entraide entre membres de l’organisation, l’augmentation à 3 mois des réserves stratégiques, l’instauration d’une politique de « troc » (si on peut appeler cela ainsi), armes contre pétrodollars, etc. … Et puis, patatras !

Aux premiers jours de septembre 1978, de violentes émeutes éclataient à Téhéran ; c’était le début de la révolution islamique iranienne, qui s’achevait, le 16 janvier 1979, par la victoire totale des partisans de l’Imam Khomeiny, quand le shah Reza Pahlévi quittait le pouvoir et le pays pour se réfugier à l’étranger. La première mesure que prit le nouveau régime fut d’arrêter les exportations de brut, ce qui eut pour conséquence une augmentation des prix officiels du pétrole. Par prix officiels, on entend ceux fixés par l’OPEP. Cette augmentation était restée dans des limites raisonnables, le prix de l’Arabian Light étant passé de 13,30 dollars le baril en décembre 1978 à 14,50 dollars en avril 1979. Mais comme en 1973 et 1974, les traders qui écoulaient des quantités généralement mises à leur disposition par les multinationales pétrolières faisaient flamber le marché du spot en revendant le baril d’Arabian light à plus de deux fois le prix officiel, 35 dollars le baril contre 16,5 en mai 1979. Il atteindra même 40 dollars en octobre 1979.  C’était la première phase de ce que l’on a appelé le « deuxième choc pétrolier » qui en a connu trois. Le 22 septembre 1980 commençait la guerre Iran – Irak entrainant une nouvelle fois la disparition du pétrole iranien du marché. En parallèle, les emprunts massifs contractés par le gouvernement américain pour combler le fort déficit du budget fédéral avaient fait grimper les taux d’intérêts aux Etats-Unis et causaient par voie de conséquence un renchérissement du dollar vis-à-vis des monnaies européennes. Les spéculateurs mettaient à profit la concomitance de ces deux évènements pour affoler à nouveau le marché du spot, mais l’OPEP réussissait à maintenir la tendance haussière dans des limites raisonnables : l’Arabian light se maintint au niveau de 34 dollars le baril durant toute l’année 1981.  

Comment l’Europe a-t-elle réagi à ces bouleversements ? A l’inverse du choc de 1973 qui avait pris tout le monde par surprise, les pays européens résisteront mieux cette fois-ci aux tensions du marché pétrolier grâce aux dispositions qu’ils avaient prises que nous avons listées plus haut. La décision de l’AIE de porter les réserves stratégiques de tout-un-chacun à l’équivalent de trois mois de consommation avait déjà par elle-même permis d’éviter l’affolement des premiers jours que l’on avait connu en 1973. (Souvenons-nous des calèches dans les rues d’Amsterdam désertées par les voitures ou de Piccadilly Circus dans le noir une fois la nuit tombée). Par ailleurs, le taux de dépendance par rapport au pétrole n’avait cessé de diminuer depuis 1973 grâce à une meilleure maîtrise de l’énergie, grâce à la généralisation des efforts en matière d’économie d’énergie, y compris par la voie réglementaire, et grâce aussi à la substitution systématique, chaque fois que cela était possible du gaz au pétrole. De parent pauvre, le gaz acquerrait le statut d’énergie propre et peu chère, d’autant plus qu’il était disponible en abondance à l’intérieur des frontières européennes, aux Pays-Bas et en mer du Nord notamment. Le résultat de l’ensemble de ces facteurs a été que l’envolée des prix du pétrole n’a pas duré. Après s’être stabilisés dans le courant de l’année 1981, ceux-ci se mirent à  chuter par paliers successifs dès la fin de cette année, ce qui obligea l’OPEP à instaurer des quotas à partir de 1983 et à perdre peu à peu le contrôle des prix, une perte symbolisée, comme nous l’avons déjà signalé, par le remplacement en 1984 de l’Arabian light par le Brent de la mer du Nord en tant que brut de référence. Cette orientation à la baisse continuera de plus belle, jusqu’à atteindre le seuil de 10 dollars le baril à la mi-1986. On a appelé contre-choc ce retournement du marché.

S’ensuivit alors une série d’évènements qui eurent tous pour conséquence le renoncement total de l’Europe à toute politique de rapprochement avec les pays du pourtour méditerranéen. La chute du mur de Berlin, le démantèlement de l’Union Soviétique, la signature du traité de Maastricht portant création de l’Union Européenne, l’indépendance nouvellement acquise par les pays d’Asie centrale si riches en pétrole et gaz, causeront dans une première phase un renfermement de l’Europe sur elle-même, avant qu’elle ne porte son regard plutôt vers ses nouveaux voisins de l’est jusqu’au big bang de 2004. Pour les compagnies pétrolières, il était devenu aussi très intéressant d’aller chercher le pétrole et le gaz en Russie, dans le Caucase et dans les pays entourant la mer Caspienne ; mais plus lucides que les Etats, elles sauront maintenir des liens étroits avec les pays du Maghreb également, en instaurant ce qui deviendra la politique européenne en matière d’hydrocarbures, et que l’on a appelé la géopolitique du pipeline.

La géopolitique du pipeline

En quoi a consisté cette politique ? Après avoir digéré les conséquences des chocs et contre-chocs pétroliers, peu soucieuses des considérations politiques dont s’embarrassaient les différents dirigeants européens et conscientes que les réserves de gaz  disponibles aux Pays-Bas et en mer du Nord ne suffiraient pas à couvrir la demande croissante du marché, les compagnies pétrolières sont arrivées à la conclusion que c’est en Russie et au Maghreb (Libye et Algérie) également qu’il fallait aller chercher le gaz dont l’Europe avait besoin. Quant au pétrole, en sus des fournisseurs traditionnels, elles s’orienteront pour leur approvisionnement vers les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale. Les chocs pétroliers ayant contribué à améliorer les techniques de pose des pipelines, en mer et par de grandes profondeurs, il était devenu envisageable de remplacer le gaz naturel liquéfié (GNL) que l’on ramenait par-delà les mers par du gaz naturel transporté par gazoduc et à un coût moindre qui plus est. Il n’était, en effet, plus nécessaire d’investir des sommes énormes dans la construction d’usines de liquéfaction et de regazéification, ni dans l’acquisition de tankers à coques multiples pour le transport du GNL.  Il fallut cependant attendre le début des années 1990 avant que l’Union Européenne ne commence à s’intéresser à la question et n’élabore un semblant de doctrine en la matière. Il y eut d’abord la Charte européenne de l’énergie dont l’idée fut lancée au lendemain de la chute du Mur de Berlin, dont le but était de fixer un cadre juridique au commerce de l’Union avec les pays de l’Europe centrale et orientale et aux investissements nécessaires à l’exploitation des ressources qu’elle y réaliserait. Encore que cette charte n’était européenne que par le nom, puisque parmi les signataires se trouvaient aussi les Etats-Unis et le Japon. Puis, dans le sillage des entreprises pétrolières qui avaient déjà entamé  la construction d’un certain nombre de pipelines, l’UE lançait en 1993, une nouvelle initiative, dite programme TRACECA (Transport Corridor Europe Caucasus Asia). Ce programme visait à créer un corridor reliant l’Europe à l’Asie Centrale via la mer Noire, le Caucase et la Caspienne, d’où le surnom de « Nouvelle Route de la Soie » qu’on lui donna. Bien que ne comportant pas de volet énergétique spécifique, ce programme sera très utile dans la réalisation d’oléoducs et gazoducs qui emprunteront ce corridor.

Mais qu’en était-il sur le terrain de cette géopolitique du pipeline dans laquelle l’ENI a été particulièrement active ? Le premier gazoduc transméditerranéen réalisé, dénommé « Transmed » (on l’appelle aujourd’hui Enrico Mattei gas line), l’a été à l’origine en partenariat entre l’entreprise nationale algérienne des pétroles Sonatrach et l’EMS (Ente Mineraria Siciliana). Les premières études de cet ouvrage, grandiose pour l’époque, ont été faites dès le début des années 1970, tandis que la pose a démarré vers la fin 1978 et l’inauguration est intervenue en 1981. Long de 2525 kilomètres, ce gazoduc comporte cinq tronçons, trois terrestres et deux sous-marins, la partie la plus spectaculaire étant celle du tronçon sous-marin du détroit de Messine, d’une largeur de 4 kilomètres à vol d’oiseau. En raison des courants violents dans la zone, susceptibles de déplacer les conduites, il a fallu faire de difficiles calculs de résistance des matériaux et poser 5 conduites d’une longueur de 15 kilomètres chacune, les 11 kilomètres supplémentaires étant destinés à leur assurer une certaine souplesse.

Un autre gazoduc reliant l’Algérie à l’Espagne, via le Maroc et le détroit de Gibraltar, le Maghreb Europe gas pipeline (appelé aussi Pedro Duran Farrell pipeline) est entré en fonctionnement en 1996 après de longues négociations entre les 3 pays, qui ont duré plus de dix ans en raison du conflit sur le Sahara Occidental entre l’Algérie et le Maroc.

L’ENI, de son côté, a réalisé un autre gazoduc en association cette fois avec l’entreprise nationale libyenne, la NOC, dénommé Green Stream. Les études de faisabilité de ce pipeline ont été réalisées au cours de la décennie 1980, tandis que la construction a démarré en 2003 et l’entrée en fonctionnement est intervenue en octobre 2004. Long de 540 kilomètres, le Green Stream relie la station de compression de Melitah à l’ouest de Tripoli au terminal de Gela en Sicile.

La politique du pipeline est privilégiée encore à ce jour dans les relations de l’Europe avec les pays du Maghreb. Bien après la conférence de Barcelone, c’est un nouveau gazoduc reliant la petite ville de Beni Saf en Algérie à Almeria en Espagne qui est venu s’ajouter en avril 2011 au réseau déjà dense de conduites existant entre le Maghreb et l’Europe. La particularité de ce gazoduc est qu’il repose en certains endroits par des profondeurs d’eau de 2000 mètres.

Enfin tout dernier projet encore en discussions entre la Sonatrach, l’ENI et d’autres partenaires européens, un gazoduc, le GALSI (acronyme de Gazoduc Algérie Sardaigne Italie) devrait desservir la Sardaigne, probablement la Corse avant d’aboutir au terminal de Piombino en Italie.

Du côté de l’Europe de l’est le plus gros projet réalisé dans le courant de la décennie 1990 est l’oléoduc Bakou – Tbilissi – Ceyhan (BTC) destiné à drainer du pétrole depuis la mer Caspienne jusqu’à la Méditerranée. Construit par un consortium au sein duquel le chef de file,  BP, est associé à d’autres compagnies européennes, américaines et japonaises, il a nécessité de  longues et difficiles négociations vu le nombre de chausse-trappes qui existent dans la région. Il fallait en effet éviter la traversée de l’Iran (ce qui raccourcirait le trajet) et de la Russie, tout en tenant compte des sensibilités turques ou azerbaïdjanaises et des conflits régionaux.

Il existe enfin, toujours entre l’ex-Europe de l’est et l’UE toute une série de gazoducs, dont certains ont été réalisés, tandis que d’autres ne sont, pour le moment, que programmés. Il s’agit du Nabucco gas pipeline, du Nabucco West, du South Caucasus gas pipeline, du North Stream et du South Stream, pour ne citer que les plus importants.

Pour clore ce chapitre sur les projets énergétiques euro-méditerranéens ayant vu le jour entre le second choc pétrolier et la conférence de Barcelone, signalons enfin ce contrat de vente de gaz passé en février 1982 entre la Sonatrach et Gaz de France au lendemain d’une visite du président français François Mitterrand en Algérie. La particularité de ce contrat était que le prix de vente du mètre cube de gaz était 27 % plus cher que le cours du marché. On en a dit que c’était un prix « politique » consenti sur ordre du président français qui avait voulu ainsi « récompenser » les Algériens pour la position tout aussi politique qu’ils avaient adoptée en annulant le contrat de vente qu’ils avaient passé quelques années auparavant avec la compagnie américaine El Paso Natural Gas Company, faisant ainsi basculer l’Algérie dans l’orbite française.

Conclusion

Que dire en conclusion ? Peut-on au vu de ce bilan considérer la période écoulée entre le second choc pétrolier et la conférence de Barcelone, comme un temps mort dans les relations euro-méditerranéennes au plan de l’énergie ? Oui certainement au niveau institutionnel, mais pas au niveau des réalisations sur le terrain. On serait donc tenté de dire que l’Europe a eu raison de laisser faire les mécanismes du marché. Nous devons cependant  savoir que si dans le domaine énergétique les intérêts des Etats et des entreprises sont souvent confondus, ils peuvent également être à l’opposé les uns des autres. C’est parce qu’ils sont confondus que l’on a vu les Etats-Unis créer, en 2007, un commandement militaire spécial l’Africom dont la tâche essentielle est de protéger les actifs des compagnies pétrolières américaines présentes tout autour de la région du Sahel. De même et à l’inverse, on a pu aussi  souvent constater, combien les intérêts des Etats et ceux des entreprises pétrolières pouvaient diverger. Ainsi par exemple, en 1973 et 1980, au moment où tous les pays membres de l’OCDE mettaient en place des politiques destinées à lutter contre la hausse des prix du pétrole, les compagnies pétrolières en faisaient flamber les prix en participant à la spéculation par l’intermédiaire des traders qu’elles alimentaient abondamment. Ces constatations, si elles expliquent en partie l’impuissance de l’Europe, en tant qu’entité politique, à définir une doctrine dans le secteur de l’énergie, n’en diminue pas moins la responsabilité des gouvernements et des Etats européens, car c’est à eux  qu’il appartient d’effectuer, en dernier ressort, les choix qui engagent le destin de leurs peuples.

De même, on ne répétera jamais assez que l’énergie constitue un sujet vital et extrêmement sensible à la fois et que les produits que l’on y échange, à savoir le pétrole et le gaz, sont des produits stratégiques, au point que même les Etats-Unis, champions du libéralisme, ne font pas toujours confiance aux mécanismes du marché quand il s’agit de transactions dans ce domaine. On en eut la preuve en 2005 quand, moyennant des manœuvres et tergiversations diverses le gouvernement fédéral poussa la CNOOC (China national off-shore oil company) à renoncer au rachat d’Unocal au profit de Texaco, malgré une offre très largement inférieure à celle des Chinois.

Enfin, dernière constatation fondamentale, la confrontation à laquelle nous assistons aujourd’hui sur la scène pétrolière mondiale oppose essentiellement les Chinois aux Américains, tandis que les Européens interviennent très peu dans ces enjeux. Les Etats-Unis disposent de moyens militaires colossaux répartis un peu partout à travers le monde, qui couvrent tout particulièrement les plus grandes régions pétrolières de la planète. Afin de garantir leur approvisionnement énergétique, le National Energy Policy Development Group a mis au point en 2001 une nouvelle doctrine en la matière qui repose sur l’utilisation de la force si nécessaire[1]. Les Chinois, pour leur part, utilise une autre méthode, plus « douce » si l’on peut dire, qui aboutit néanmoins au même résultat. Pour décrocher une concession pétrolière ou un contrat d’approvisionnement à long terme dans tel ou tel pays, ils lui offriront la construction d’un hôpital, par exemple. Il est donc grand temps pour l’Europe d’élaborer sa propre doctrine ; elle ne semble cependant pas en avoir pris le chemin depuis Barcelone.  


[1] Voir “ Reliable, Affordable and Environmentally Sound Energy for America’s Future, Report of the National Energy Policy Development Group”, www.ne.doe.gov 16 mai 2001

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