Le sens de la confiance

La France n’est pas islamophobe. Personne ne peut souscrire à ce registre. Tout le monde sait en revanche qu’on y entretient des peurs et des doutes parfois légitimes. Et que, dans ce contexte-là, il appartient à tout musulman de tenir un discours qui le définit non pas comme sujet d’une communauté mais comme citoyen œuvrant à l’ouverture d’espaces d’écoute et de confiance mutuelles.

Tout se passe plutôt bien dans « le premier pays musulman d’Europe »[1], malgré ce qu’on en dit. On a beau entretenir la suspicion, la quasi-unanimité des millions de Français de confession musulmane montre par l’exemple qu’ils sont parfaitement démocrates et qu’ils se conforment à l'état de droit, prônent une citoyenneté égalitaire, participent au suffrage universel, approuvent largement la séparation des autorités et des ordres temporels et spirituels.

La quasi-unanimité des Français musulmans sont très calmes. Il faut les entendre dans leur silence et dans le fait qu’ils construisent chaque jour que la France fait. Ils sont des enfants de l’école laïque française et sont la preuve, s’il en fallait, que l’islam est soluble dans la République, la démocratie et la laïcité. Ils pratiquent le dialogue des consciences depuis des décennies dans le sens d’un dépassement de toutes les crispations, d’un rapport rationnel à nos fractures et d’une explicitation sereine des valeurs fondamentales de notre société. Ce dialogue est pratiqué partout en France sauf dans certains milieux politico-médiatiques pétris d’islamo-diversion qui font beaucoup plus vite la Une lorsque l’on démolit brutalement que lorsque l’on bâtit patiemment. 

En effet, il suffit qu’un fanatique tue son voisin, pour que, soudainement, la raison s’évanouisse comme un courant d’air. On jette l’opprobre sur toute une communauté. On prend l’anecdote pour la règle, le cas isolé pour la généralité, l’exception pour la norme. C’est ne pas avoir compris que l’examen du réel – comme l’application d’une politique efficace – ne repose pas sur des cas marginaux mais sur des fait sociaux. Prendre le cas de deux musulmans pour laisser entendre que tous leurs coreligionnaires seraient dangereux est une essentialisation qui fait peu de cas de la réalité historique[2] et qui est digne de l’amalgame primaire. Un procédé savamment orchestré dans certains mass-médias et usé jusqu’à la corde.

C’est ne pas avoir encore saisi que l’islam est une religion française, vécue paisiblement dans des millions de foyers français, faisant partie du paysage français. Une communauté française qui croît naturellement et qui, par la force des choses, se rend plus visible. Cette réalité démographique frappe la curiosité et s’accompagne parfois de lectures que la vertu d’internet rend possibles en trois clics aujourd’hui. Des lectures qui questionnent l’historicité du récit traditionnel musulman sur ses origines[3]. Des références doctrinales parfois intolérantes et violentes qui alimentent des craintes légitimes - qu’il faut prendre au sérieux et auxquelles il faut répondre[4] - mais aussi des délires. Des délires démentis cent fois mais qui continuent de circuler partout en France, y compris dans les mosquées françaises qui multiplient les opérations « portes ouvertes » et se muent en des lieux d’écoute, de dialogue et de pacification. Mais la seule communauté française qui, lorsque l’un d’entre eux se fourvoie, lorsqu’une ligne du Coran est soustraite à son contexte interprétatif contemporain, rend comptables tous les musulmans de France, d’Europe et du monde.

Il faut être conscient aujourd’hui qu’on a des apprentis sorciers qui entretiennent la peur du musulman présenté comme intrinsèquement islamiste et foncièrement hostile à la République. Ils passionnent les débats et sélectionnent les sondages et les chiffres comme des épouvantails. Ils vous diront que pour « 57 % des jeunes musulmans, la charia est plus importante que la République »[5] sans avoir préalablement fixé de définition claire de ce « concept pluriel »[6] pour les musulmans eux-mêmes : « la Charia coranique n'est donc pas une norme, une loi divine révélée, un code pénal, un système juridique » pour l’exégète Cyril Moreno al-Ajami[7]. Ce dont rend compte Baudouin Dupret, spécialiste du droit musulman, pour qui la charia est « ce que les hommes la font être »[8]. Ils vous diront que « 29% des musulmans contestent la laïcité »[9] sans avoir avancé, là encore, de préalable terminologique clair. Sans avoir précisé non plus que les répondants ne savent manifestement pas ce qu’est la laïcité, à savoir un espace qui rend possible le pluralisme des religions. Ils ne vous diront jamais que près de 80% des Français de confession musulmane se reconnaissent dans la République[10]. Que près de 90% d’entre eux se déclarent « attachés à la loi de 1905 qui garantit le libre exercice des cultes et impose le principe selon lequel l'État ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte »[11]. Que plus de 90% « ne refusent pas la mixité, acceptent de se faire soigner par un médecin ou de serrer la main d'une personne du sexe opposé »[12].

Les agents politiques et idéologiques de la division instrumentalisent la peur pour envelopper d’un halo de suspicion toute personne qui s’annonce comme musulmane pratiquante. Pour s’attirer des lecteurs, des auditeurs et des votes, ils entretiennent une perception délibérément négative de l’islam faute de proposition sociale sérieuse, et de culture parfois. Ils recourent aux mêmes procédés qu’on opposait naguère aux Italiens, aux Portugais, aux Juifs présentés alors comme la cause de tous les problèmes français. C’est au tour des musulmans.

Pour masquer le délitement de la pensée politique en France, ils créeront le problème à des fins d’audimat, de marketing ou d’électoralisme. Ils se révèleront incapables d’écouter les discours extrêmement clairs et largement diffusés de millions de musulmans. On n’attend toujours d’eux « qu’ils condamnent clairement ». Pourtant, ils le tiennent ce discours[13], et depuis très longtemps[14]. Ce discours il est clair. Il est de soutenir le respect absolu de la loi française comme une loi contraignante et l’opposition à la violence[15].

Des décennies que les musulmans s’expriment pour condamner, au nom même de l’islam, la violence djihadiste, la radicalisation. « On passe presque tout notre temps à condamner le terrorisme… C’est devenu le sixième pilier de l’islam ! », déplorait Tareq Oubrou il y a près de quinze ans[16]. Deux décennies que des centaines de musulmans s’expriment sur Oumma.com, premier site communautaire musulman francophone consulté par plusieurs millions de visiteurs uniques chaque mois[17]. On y multiplie les approches progressistes et autocritiques. A l’image de Cyril Moreno al-Ajami, spécialiste de l’exégèse coranique pour qui « une autre lecture du Coran est possible »[18]. Hicham AbdelGawad[19] jeune spécialiste du dialogue interreligieux s’inscrit dans cette voie. On pourrait allonger la liste indéfiniment en tournant un regard vers l’Outre-Manche avec Timothy Winter, « le musulman le plus influent de Grande-Bretagne » selon The Independant[20] et l’Outre-Atlantique avec Mark Hanson, « rock star » de la nouvelle génération musulmane aux Etats-Unis selon le Wall Street Journal[21].

Tout est toujours discutable dans le fond des idées, c’est le propre du débat, mais on ne peut nier la réalité de ce travail de longue date - et de longue haleine - entrepris en interne au sein de la communauté musulmane. Ce travail est fait tant du point de vue doctrinal qu’historico-critique. Les musulmanes et les musulmans font un vrai travail d'interprétation des textes de l’islam. Ils examinent l’historicité de son récit traditionnel, dans un sens de la diversité de courants, quitte parfois à bousculer certains croyances. Les musulmans savent qu’ils n’ont pas qu'une seule façon de lire leurs textes fondateurs, qu'il y a des limites à fixer contre la violence, le meurtre d’innocents – ce qu’illustrent des faits emblématiques comme celui de la mosquée de Paris qui sauva des juifs du péril nazi au cours du second conflit mondial - et que leur islam est favorable à l’autonomie de la pensée et de l’expression critique. Mais peu de médias français s’y intéressent et des polémistes comme Éric Zemmour n’en diront jamais rien.

Les musulmans français sont intégrés. Et ils font ce travail critique sur tous ces points. Tous ceux qui aujourd’hui sur le plan politique s’aventurent à fustiger un prétendu échec de l’intégration versent dans la construction idéologique. Car rien n’est plus faux. Ce qui se passe aujourd’hui en Occident c’est l’émergence d’une conscience intellectuelle et musulmane à la fois. Mais certains n’entendent pas. Ils refusent d’entendre en fait, parce que cela leur permet de revenir indéfiniment, polémique après polémique, armés de la même sommation : « je vous écouterai le jour où vous condamnerez », pour placer continuellement et sans fin leurs concitoyens dans une posture défensive.

Au-delà de cette surdité, et alors que des épouvantails sont agités pour attiser des peurs et entretenir ce climat-là uniquement à des fins électoralistes, la seule façon d’en sortir est de résister par une mobilisation commune de terrain, localement, vers plus de connaissances mutuelles, vers le respect du droit, vers l'égalité. Il faut que nous travaillions ensemble. Parce que les thèses d’Eric Zemmour sont une menace qu’il faut combattre au cœur par la critique doctrinale, sociologique, islamologique, historico-critique et spirituelle, et dans la dénonciation du danger qu’il incarne. Pas seulement pour les musulmans, mais pour l'avenir pluriel de notre pays. Pour le vivre-ensemble de demain. Il ne s’agit en aucun cas de se placer en situation de victime mais en position d’affirmation de l’intelligence collective, du droit et de la citoyenneté contre toutes les formes de haine et de racisme.

Le fait est que les musulmans sont aussi français qu’Eric Zemmour pour qui certains concitoyens sont de faux Français. Le fait est également que l’islam est une religion française, portée par des Français fiers d’être ce qu’ils sont, respectueux de la loi, de la citoyenneté, de la démocratie, affirmant leur présence comme un témoignage. D’authentiques Français aux côtés de concitoyens athées, protestants, juifs entre autres confessions et philosophies de vie se partageant un espace historiquement judéo-chrétien, mais qui n’est plus une terre catholique depuis trois siècles. Il faut vivre avec l'histoire et celle-ci continue de s’écrire au présent forte d’une culture républicaine, bâtie sur le droit pour chacun d’exercer sa religion pacifiquement, sereinement, comme on le désire.

Les musulmans ne demandent rien si ce n’est tout comme citoyen, sans aucune prérogative en tant que musulman. Ils ont dépassé leurs assignations musulmanes et doivent à présent dépasser les crispations en trouvant aujourd'hui de vrais espaces communs pour œuvrer ensemble sur des chantiers colossaux : la réforme de l'école, la politique urbaine, le marché de l'emploi... Des chantiers qui appellent une séquence longue de l’histoire et beaucoup, beaucoup de patience.  Les choses se normalisent peu à peu malgré tous les vents contraires. Les musulmans vont dans le bon sens. Ils savent qu’ils sont une valeur ajoutée à la France. Bientôt, on cessera de rechercher des coupables. On se tournera vers une politique commune, une politique de réconciliation de la République avec sa dimension sociale, avec sa mémoire, son passé, le respect du pluralisme et la confiance.

[1] https://www.20minutes.fr/societe/1446183-20140919-edwy-plenel-chance-france-etre-aujourdhui-premier-pays-musulman-europe

[2] https://www.youtube.com/watch?v=b4GnSBjZ960

[3] https://oumma.com/origines-de-lislam-le-deni-musulman/

[4] L’œuvre critique conduite par l’essayiste Odon Lafontaine est emblématique du questionnement de bonne foi qui peut naître à la lecture de certains points doctrinaux de la foi musulmane. https://www.facebook.com/people/Odon-Lafontaine/100009141768827/

[5] Les titres des journaux du Point et du Figaro sont à cet égard tendancieux. https://www.lepoint.fr/politique/pour-57-des-jeunes-musulmans-la-charia-plus-importante-que-la-republique-05-11-2020-2399511_20.php ; https://www.lefigaro.fr/actualite-france/sondage-les-jeunes-musulmans-plus-radicaux-que-leurs-aines-20200908

[6] https://journals.openedition.org/lectures/14497

[7] https://www.alajami.fr/index.php/2016/10/02/la-charia-selon-coran-et-en-islam/

[8] https://journals.openedition.org/lectures/14497

[9] Ici encore, le choix du titre de cet article de RTL met en second plan « deux tiers de musulmans qui se reconnaissent dans la République », et se révèle au demeurant particulièrement partial : https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/info-rtl-un-tiers-des-musulmans-de-france-ne-se-reconnaissent-pas-dans-la-republique-7784892922

[10] https://www.institutmontaigne.org/publications/un-islam-francais-est-possible

[11] Ibid.

[12] https://www.europe1.fr/societe/radioscopie-des-musulmans-de-france-2849404

[13] https://www.nouvelobs.com/idees/20210428.OBS43382/nous-sommes-musulmans-nous-condamnons-le-terrorisme-sans-hesitation-sans-nuance-sans-reserve.html

[14] https://www.liberation.fr/evenement/2001/10/27/les-talibans-ils-se-sont-fait-leur-coran-a-eux_381978/, https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/le-malaise-des-musulmans_491016.html,

[15] https://www.youtube.com/watch?v=ebV_2w4HiHE

[16] Oubrou Tareq, Privot Michaël et Baylocq Cédric, Profession imâm : entretiens avec Michaël Privot et Cédric Baylocq, Chapitre : Le dialogue interreligieux, Paris, Albin Michel, 2009

[17] https://oumma.com/

[18] https://iqbal.hypotheses.org/5910

[19] https://www.la-croix.com/Religion/Face-lislamisme-faire-pari-lintelligence-2021-05-12-1201155459

[20] https://www.independent.co.uk/news/people/profiles/timothy-winter-britain-s-most-influential-muslim-and-it-was-all-down-peach-2057400.html

[21] https://www.wsj.com/articles/SB101372652597775160  

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