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Billet de blog 14 déc. 2020

La Clef Revival : un lieu qui s’accorde à nos désirs

[Archives] Aujourd’hui, La Clef, seul cinéma occupé et autogéré de Paris, est en passe d’être racheté par le Groupe SOS, géant de l'entrepreneuriat dit « social et solidaire », aux pratiques prédatrices et aux méthodes douteuses.  Après quinze mois de lutte intense et portée par un engouement inédit, nous prenons la parole pour revenir sur notre expérience et partager notre colère.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La foule qui s’introduisit à La Clef le 20 septembre 2019 était hétérogène, farouche et déterminée. La complicité qui soude notre collectif en était alors à ses balbutiements. Pour autant, la volonté qui nous animait découlait d’une intuition tacite et partagée : il était urgent d’ouvrir une brèche, une embrasure à la fois commune, sensible et solidaire. 

Faire revivre La Clef, c’était avant tout réveiller l’idéal de sa fondation, celui d’un cinéma à la programmation hétéroclite et unique. En allant puiser dans les marges, en montrant des œuvres rares, transgressives, laissant la parole à celles et ceux qui l’ont trop peu, nous perpétuons cette ouverture essentielle à l’altérité. Il s’agissait aussi de s’ancrer dans le présent, de re-politiser les images dans le contexte contemporain : ainsi avons-nous choisi de laisser une large place à la création émergente et à ses combats les plus actuels. Aujourd’hui, nos deux écrans sont devenus autant de réflecteurs de l’air du temps, inondant le centre de Paris d’œuvres ardentes et nécessaires.
Pour autant, nous ne pouvions rester simples spectateur·ices : les films se vivent autant qu’ils se regardent. La rupture artistique de notre programmation et la solidarité comme moteur de notre lutte ont conduit à une organisation interne éthique et radicale : prix libre,  horizontalité et autogestion, ouverture de la programmation et de l’organisation au plus grand nombre (30 programmateur·ices et 100 bénévoles, dont plus d’une vingtaine assure de façon permanente le fonctionnement du cinéma), soirées de soutien à des associations et aux mouvements sociaux, hébergement de collectes de denrées de première nécessité pour les plus précaires. 
Aujourd’hui, notre mode de fonctionnement et notre programmation constituent le cœur de ce cinéma. Si elle en venait à perdre ces caractéristiques essentielles, La Clef n’existerait plus. 

Depuis les premiers temps de cette occupation, nous vivons sous la menace permanente d’une expulsion et nous nous sommes organisé·es en conséquence. La justice nous a condamné·es – c’est son rôle, et nous assumons notre illégalité tant elle est légitime. Récemment, nous avons décroché un sursis et notre astreinte de 80 000 euros a été effacée. Il s’agit là d’une première victoire. Il y a quelques jours cependant, l’huissier est venu nous aviser de notre date d’expulsion : le 11 juin 2021.

Profitant de ces six mois de répit et pour éviter cette issue funeste et programmée, nous avons trouvé une solution, concrète et réalisable, qui nous évite de dévoyer nos valeurs : l’ouverture d’un fonds de dotation pour acheter le bâtiment. À travers ce mode d’acquisition, l’argent mis dans le fonds de dotation permettra de racheter les murs sans impact sur le fonctionnement actuel du cinéma. La Clef restera indépendante et ne sera plus un simple produit sur le marché de la spéculation immobilière ; sa nature et ses particularités seront préservées sur le long terme, en veillant à ce que les lieux restent gérés par une association à but non lucratif. Depuis l’ouverture de ce fonds de dotation il y a un mois, près de 900 personnes y ont déjà contribué. Nous tenons à le rappeler : chaque contribution, peu importe son montant, est capitale. 

En parallèle, un nouveau chapitre de l’occupation débutera dès janvier 2021, consolidant notre volonté d’émancipation des schémas traditionnels marchands qui régissent le monde de l’art. Le STUDIO 34 ouvrira ses portes dans l’enceinte de La Clef. Ce laboratoire indépendant de création cinématographique sera dédié à tous·tes celles et ceux qui souhaitent fabriquer des films et permettra la rencontre et la transmission entre professionnel.le.s, cinéphiles et cinéastes en devenir. Des ateliers ouverts à tous.tes, une programmation faisant la part belle aux films fauchés et une résidence de création verront le jour dans ce cadre, appuyés par un large réseau de travailleur·euse.s du cinéma qui ont rejoint notre lutte. À travers le STUDIO 34, l’engagement qui fait notre force s’étendra désormais à la création cinématographique.

Si nous luttons depuis plus d’un an pour faire de La Clef cet espace résolument libre et indépendant, c’est parce que notre aventure est devenue vitale. C’est pour cette raison que La Clef est aujourd’hui plus qu’un simple cinéma : c’est un espace commun d’émancipation artistique et sociale, rendu d’autant plus nécessaire en ces temps de précarisation généralisée. C’est pour cette raison que, chaque soir, nos spectateur·rices, nombreux·ses et divers·es, viennent voir des films, viennent débattre ou faire la fête, s’agrégeant au fur et à mesure à notre collectif. C’est pour cette raison que nous avons noué des liens forts, tant avec le milieu du cinéma qu’avec les habitant·es du quartier, ravivant chez certain·es une flamme, un désir insoupçonné d’indépendance ; engendrant, chez d’autres, un engagement durable à nos côtés.  

Outre l’ultimatum usuel de l’expulsion, c’est une menace d’une autre nature – mais non moins destructrice – qui plane désormais sur nous : celle de la récupération. Exit l’huissier, voici venu le manager : moins formel et faussement amical, le Groupe SOS convoite La Clef depuis plusieurs mois. Ses émissaires se sont présentés à un moment sensible de notre occupation, alors que nous étions dans l’attente du délibéré de notre procès. Ils/Elles nous sont apparu·es comme de potentiel·les bienfaiteur·ices, prêt·es à accepter toutes nos conditions, décidé·es, semblait-il, à racheter le bâtiment de manière désintéressée, animé·es par une volonté de soutien à la « radicalité » de notre combat. Après quelques recherches sur l’identité et les méthodes de ce groupe, nous avons refusé, à l’unanimité, tout accord avec eux. Il nous semble évident que derrière cet intérêt de façade pour notre collectif se cache la volonté de récupération d’un lieu unique, devenu attrayant et désirable à la faveur de notre lutte, et qui, entre leurs mains, permettrait d’engranger des bénéfices considérables.
Nous apprenons aujourd’hui que le Groupe SOS vient de signer une promesse de vente concernant le bâtiment, en évitant soigneusement de nous en aviser. Sans surprise, cette promesse de vente se fait avec la bénédiction du propriétaire des lieux (le CSE de la Caisse d’Epargne Île-de-France, dirigé par la CFE-CGC). Elle est aussi permise par l’immobilisme de la Ville de Paris, pourtant capable de peser en notre faveur.  

« Le capitalisme s’y prend toujours de la même manière pour neutraliser une force contestataire, il la couvre d’or, du coup elle n’est plus du tout contestataire, et rentre dans le rang.»  Brian de Palma.

Pour mieux saisir l’incompatibilité fondamentale entre SOS et notre collectif, penchons-nous un instant sur le mode de fonctionnement et les méthodes de ce groupe. SOS est un mastodonte de près d’1 milliard d’euros de chiffre d’affaires, fonctionnant quasi-essentiellement grâce à des subventions publiques et possédant un empire immobilier évalué à 700 millions d’euros¹. En s’offrant ça et là des lieux associatifs et/ou alternatifs en danger, le groupe, dirigé par Jean Marc Borello, pilier de La République en Marche, évite l’expulsion ou le dépôt de bilan des structures qu’il absorbe. Bien entendu, les contreparties sont souvent lourdes : remplacement d’une partie du personnel, précarisation de celles et ceux qui restent, mise en place d’une gouvernance clanique, restructurations radicales, le tout dans le but de rendre chaque lieu conforme à leur business model²

La novlangue utilisée par les succursales à vocation « créative » du Groupe SOS préfigure clairement l’orthopédie managériale qui s’abattra sur La Clef, une fois la promesse de vente effective. On y parle d’ «ingénierie culturelle », d’ «entreprenariat culturel», d’«industries culturelles et créatives » de « start-ups culturelles »³, bref d’une conception désincarnée et mercantile de la culture, toujours accolée à des concepts marchands, à l'extrême opposé de tout ce que nous avons mis en place depuis plus d’un an. Nul besoin de préciser que, soumises à une telle gestion, notre organisation et notre programmation seront totalement aliénées, mises au pas du rendement économique. Lorsque le rachat de la Clef par le Groupe SOS sera effectif, le prix-libre et les projections d'œuvres rares et inédites, ainsi que la gestion horizontale et ouverte à tous.tes disparaîtront. 

Nous n’aurions pas écrit une ligne de plus concernant le Groupe SOS si leurs méthodes ne semblaient impacter négativement la dignité et les existences de nombreux·ses travailleur·euses associatif·ves qui leur sont affilié·es, ainsi que de certain·es de leurs employé·es. Le/la lecteur·ice trouvera, en annexe de ce texte, une sélection d’articles de presse relatant des stratégies et coutumes propres aux dirigeant·es de SOS et menant à des accusations de malversations financières, de harcèlement sexuel et de discriminations - autant d’accusations rendant d’autant plus révoltant le rachat de la Clef par un tel groupe.

Parce qu’aujourd’hui, la Clef n’est plus une utopie mais un espace concret et indépendant, essentiellement financé par sa pratique du prix libre. Parce qu’elle est le seul acteur du secteur cinématographique qui est autogéré, coordonné par des travailleur·es et futur·es travailleur·es du milieu de l’art et du cinéma. Parce que sa programmation est unique, collective et essentielle, et qu’elle a réuni plus de 12 000 spectateur.ices et une centaine d’invité·es en un peu plus d’un an. Parce qu’elle permettra bientôt à une nouvelle génération de cinéastes de développer leurs films et de prendre la parole entre ses murs : sauvons  la Clef de cette tentative de domestication néolibérale dévastatrice. 

Désormais, il nous reste deux mois avant que cette promesse de vente ne soit effective. Nous nous préparons à cette nouvelle étape dans notre lutte et, que nos spectateur·ices et soutiens en soient assuré·es, nous y mettrons toute notre énergie et notre détermination. À l’heure où de nombreux cinémas indépendants subissent la crise sanitaire et risquent de fermer définitivement, une question demeure en suspens. La Mairie de Paris, si encline à apporter son soutien au monde de la culture et à notre combat, est, grâce à son pouvoir de préemption, le seul acteur capable de poser son veto sur cette promesse de vente. Laissera-t-elle le Groupe SOS se saisir de la Clef sans agir ? 

L’équipe de Home Cinema, occupant le cinéma La Clef à Paris, au 34 rue Daubenton, Paris 5e.

« Faire ce métier de cinéaste, c'est répondre à un besoin du public ; et pas seulement un besoin de distraction, mais un besoin d'expression du vécu collectif. Le rôle des censures, politiques ou économiques, c’est peut-être de faire barrage à cette idée-là ! »
René Vautier. 

POUR SOUTENIR LA CLEF, NOUS VOUS INVITONS À : 

  • Partager cette tribune autour de vous et sur les réseaux sociaux  
  • Contribuer à notre fonds de dotation : sauvequipeutlaclef.fr
  • Participer à nos séances et venir nous rencontrer (dès la réouverture des salles de cinéma)
  • À vous mobiliser à nos côtés au moment venu

Notes : 

¹: https://www.groupe-sos.org/public/uploads/doc/SOS_rapport-annuel-2019-DEF.pdf 

² : Jean-Marc Borello, l’homme qui fait du social un business, Isabelle Rey-Lefebvre et Denis Cosnard, Le Monde, 5 décembre 2018, https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/12/05/borello-l-homme-qui-fait-du-social-un-business_5392746_3234.html

³ : https://www.groupe-sos.org/culture 

Annexe relative au Groupe SOS : 

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