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Billet de blog 2 janvier 2012

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Bienvenue à Démagoland

J’entends et lis de nombreux avis sur la catastrophe annoncée du monde en 2012. Dans ce domaine la gauche construit son nid. En France on dirait que les tenants d’une gauche dure se sont mis à faire quelque chose qui ressemble à du Le Pen. Ainsi sur un billet du directeur de Mediapart, Edwy Plenel.Trois propositions sont à relever dans ce texte.

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J’entends et lis de nombreux avis sur la catastrophe annoncée du monde en 2012. Dans ce domaine la gauche construit son nid. En France on dirait que les tenants d’une gauche dure se sont mis à faire quelque chose qui ressemble à du Le Pen. Ainsi sur un billet du directeur de Mediapart, Edwy Plenel.

Trois propositions sont à relever dans ce texte.

1. Le déni de la démocratie
Le rappel des révolutions arabes et le livre Indignez-vous servent de prétexte à cette phrase étonnante:
«Qu'attendons-nous pour suivre l'exemple des peuples qui ont pris le risque d'écrire leur histoire plutôt que de continuer à la subir ?»
Que dit-elle? Que comme les pays arabes auxquels elle se réfère nous devrions descendre dans la rue pour changer le pouvoir, la vie et le monde. Elle est complétée par celle-ci:
«Or, tandis que les idéaux démocratiques sont portés, revigorés et réinventés, par des peuples qu'elle a longtemps ignorés ou méprisés, l'Europe semble se résigner à leur déclin.»
Serait-ce que la démocratie n’existe plus en Europe? Serait-ce que celle qui s’installe dans les pays arabes est plus avancée? Voulons-nous revenir à un régime où la religion dicte la politique? Le vote, fréquent à différents niveaux dans nos pays (entreprise, prud’hommes, local, national) ne suffit-il plus? Faut-il élire un nouveau président chaque année? Mettre toute délégation de pouvoir sous la menace de la rue ou d’un vote trop rapproché qui le bloquerait? Il n’y aurait plus aucune initiative prise. Plus de réelle gouvernance. L’incitation à suivre l’exemple arabe est une forme de déni de notre démocratie.
La démocratie représentative n’est pas un système parfait. Mais c’est loin d’être le pire. D’ailleurs, un système où l’indignation suffit est au fond assez paisible. L’indignation, réaction éminemment narcissique dont la vraie révolte est absente. Albert Camus a écrit «L'homme révolté». Il n'aurait jamais écrit: «L'homme indigné».
Indignez-vous, descendez dans la rue même sans projet, le vote ne sert plus à grand chose: voilà bien un discours démagogique. Déplorer un supposé manque de démocratie est d’autant plus intriguant qu’il se produit sur un portail de blogs où la direction enlève du pouvoir aux blogueurs (bien qu’ils paient): pas d’accès aux statistiques, ne serait-ce que pour savoir si ce que l’on écrit intéresse quelqu’un, et impossibilité de supprimer soi-même des commentaires injurieux ou calomniatoires - précisons que la modération exercée par la direction est soit très lente, soit peu enthousiaste. La polémique saignante attire et fait rentrer de l’argent. La morale et la loi passent après. Chacun sa forme de soumission au dieu Money, et chacun sa petite dictature locale...

2. L’échec de l’Europe
C’est très à la mode: l’Europe est en pleine débâcle, elle est foutue.
«Vingt ans après la chute de l'URSS, précédée de celle du Mur de Berlin, l'Europe contemple sa défaite.»
L’Europe est probablement allée trop vite dans l’acceptation de pays qui n’étaient pas prêts. Le souci d’homogénéité à l’échelle du continent, peut-être. Mais elle existe, après des siècles de guerres et de rapports de force et de domination entre les Etats. Elle se donne des règles du jeu économiques. Son existence et le projet encore inabouti qu’elle contient sont des facteurs de nouvel équilibre mondial et de paix. L'Europe a déjà accumulé de grandes victoires: la paix, l'union de peuples et de cultures si différents, une plus grande force dans l'équilibre mondial. Même si cela est encore à perfectionner, même si tout ne fonctionne pas autant que souhaité, même si les politiques lâchent trop de lest face à la finance et ne remplissent pas le rôle d'équilibre privé-public, l'Europe est une victoire sur le passé et sur le monstrueux nationalisme qui l'avait quasiment détruite. Détruisons à nouveau l’Europe, et la guerre sera sur notre sol européen dans quelques décennies.
On peut reprocher à ces nouveaux Etats-Unis d’avoir été trop vite et de ne pas prendre toujours les meilleures décisions - par exemple, comme le proposait Libération il y a quelques semaines, faire de la Banque centrale européenne un organisme de prêt aux pays pour apporter de la concurrence aux marchés. On peut aussi souhaiter, dans l’idée de l’ordo-libéralisme allemand, que les Etats soient de vrais partenaires entre le monde de l’économie et celui du travail. Mais il faut soutenir l'Europe, pas écrire sa défaite et sa nécrologie. Elle tient, malgré les attaques violentes dont elle est l'objet de l'extérieur comme de l'intérieur.
On fustige donc l'Europe et ses dirigeants. Mais, quelle formation politique propose et le projet et les hommes et femmes susceptibles de la faire avancer positivement? La gauche dure est presque soeur jumelle du Front National: souverainisme, constat d’échec de l’Europe, agression intellectuelle contre la démocratie représentative, démagogie. Hollande fait du Sarkozy. Sarkozy a de mauvaises manières. Le FN est détesté. Les Verts ont montrés qu’ils sont des rouges. Et les autres sont peu audibles. Voter pour qui? Faire une révolution pour quoi? Pour la résurrection des morts?
Car dans cette nécrophagie de l’Europe on pourrait presque entendre le fantôme de Staline se relever de son cercueil.

3. Le peuple est un porc
Enfin, on peut lire un soutien immodéré au dissident chinois Liu Xiaobo, condamné à neuf ans de prison pour délit d’opinion. Il avait prôné une «évolution pacifique de la Chine vers la démocratie». Etrange contradiction: on accepte que les pays arabes inventent leur propre démocratie - entre autres en proposant une nouvelle séparation citoyenne des hommes et des femmes et en mettant dieu au pouvoir, mais on n’accepte pas que la Chine invente sa propre forme de démocratie. Valoriser les pays arabes ne mange pas de pain, c’est le succès assuré pour l’orateur démagogique. Dénoncer les anciennes tyrannies du Maghreb est à la mode à gauche, même si l’on passe un peu vite sur le fait que ces tyrannies étaient issues de régimes qui ont été des exemples du «socialisme libérateur».
Liu Xiaobo parle de la philosophie du porc à propos du peuple chinois: «Du porc qui se vautre dans la satisfaction immédiate de ses désirs et de ses envies, de sa seule survie à rebours de tout idéal.» Il suffit donc qu’un seul individu traite un peuple entier de porc pour qu’il devienne un héros de la gauche française. Ben voilà, il suffisait de le dire!...
Que le peuple souhaite d’abord survivre et améliorer ses conditions de vie ne semble pas légitime aux yeux du dissident. Le peuple ne fait pas comme pense le prix Nobel 2010, donc le peuple est un porc. Triste dévaluation du prix Nobel de la paix. Douteuse image de la dissidence. Et dire que l’estimé Vaclav Havel a préfacé son livre. On est vraiment dans la plus grande confusion intellectuelle.
Il semble que la gauche, originellement libertaire, qui devrait être un laboratoire critique de la pensée et de la société dans ses injustices, n’arrive plus à inventer la poudre. Elle ne pense plus. Elle se contente de répéter des poncifs et des clichés, et se satisfait d’un univers qui va de l’indignation narcissique à la résurrection des morts.

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