Les photos publicitaires avec des lolitas de 10 ans seront-elles bientôt interdites? Le commerce est une forme fondamentale d’échange dans une société qui admet la propriété privée. Ce qui pousse sur le champ que je cultive est à moi et je peux en disposer comme bon me semble. Je peux le vendre, l’offrir, le garder pour faire monter les prix, en faire une sculpture éphémère, le laisser pour les oiseaux, bref, la propriété privée me confère un droit sur ma production, sur la terre où je produis, sur la maison ou la ferme que j’ai construite à proximité des pâturages de mes vaches - qui elles aussi sont à moi et que je peux vendre parce qu’elles m’appartiennent.
Le commerce et la propriété privée sont ainsi. Je peux aussi vendre une idée, louer ma force physique ou mon corps, mon image.
Le commerce n’a pas à être moral en lui-même. Il s’adapte au monde. Le principe en est l’échange avec contrepartie: troc ou argent. Le présupposé du commerce, soit le fait que nous puissions être propriétaire, est questionné depuis Proudhon et les anarchistes du XIXe siècle. En soi la propriété est une chose étrange. Comment prétendre qu’un processus naturel comme la gestation d’un veau ou la pousse des pommes de terre nous appartient? Même nos idées sont le produit d’autres idées venues avant.
Le problème est qu’une société sans propriété devrait aussi renoncer à tout territoire propre - car c’est une forme de propriété du sol par la présence et l’usage. Donc si l’on trouve un territoire giboyeux ou une terre fertile tout le monde pourra venir se servir. On imagine la foire d’empoigne, à moins de se trouver entre humains d’une haute évolution spirituelle pratiquant le partage naturel des biens. Mais l’humain est l’humain. Proudhon avait finalement reconnu que la propriété privée individuelle servait à limiter la toute-puissance de l'Etat. La propriété est donc une manière de rendre stable et d’organiser les relations humaines. Le commerce est un partage organisé des biens. Pour acheter il faut soi-même produire et vendre. Ce système est fondé sur la responsabilité individuelle et l’engagement productiviste personnel. Il est tempéré par la contractualisation des échanges et la mise en place d’institutions d’arbitrage.
Il peut y avoir des abus car nul ne contrôle définitivement les humains. La mise en place d’un Etat garant des règles communes atténue les risques d’abus, par des lois, des contrôles et parfois des interventions de force pour faire respecter les règles. Mais la loi ne moralise pas l’argent ni le commerce: elle moralise les gens qui vendent ou achètent. Interdire les cartels qui dominent outrageusement un marché n’interdit pas de faire des masses d’argent: cela ne sert qu’à sanctionner ceux qui, personnes physiques ou morales, contribuent au cartel.
Le commerce n’est donc pas moral en lui-même. Je ne pense pas qu’il doive l’être. La morale a trait aux humains et à leurs comportements. C’est pourquoi quand je vois des images de mode présentant des lolitas de 10 ans dans des poses et des habits érotiquement suggestifs, je n’incrimine ni l’argent ni le système. Je trouve aussi que l’érotisation précoce des enfants n’est pas souhaitable. Ils ont autre chose à vivre, à construire en eux avant un jour de pouvoir assumer la charge d’une relation érotisée. Mais l’argent n’est pour rien en lui-même.
L’argent n’est pas fou, comme le suggère Jean-Noël Cuénod. Ce sont les gens qui sont fous d’argent et cupides. Un enfant qui pose dans la publicité est soutenu par ses parents. En tant que responsables juridiques ils décident. Personne ne les force, ni le système, ni l’argent lui-même. On sait que les enfants sont un fort enjeu commercial. Que faire: interdire certaines images d’enfants dans la publicité? On pourrait même toutes les interdire car la sexualisation des filles est une chose, mais l’utilisation des plus beaux sourires d’enfant pour vendre du chocolat est-elle moins problématique? Pas certain. La sexualisation des fillettes dans la pub n’est donc qu’un aspect de la question.
Après tout faire comme les grands est une manière pour l’enfant de s’identifier au modèle parental et social, et les modèles de stars presque nues sur scène dans des postures et mouvements sexuellement suggestifs banalisent la sexualisation des ados qui regardent leurs clips. Les fillettes de 2 ans mettent déjà les pieds dans les chaussures à talons de leur mère et en expriment étonnement et fierté. Se maquiller pour une boum à la
maison, c’est encore faire «la grande». Et puis dans le temps les filles se mariaient à 12 ans, les garçons à 14, et tous mourraient avant 30 ans. La sexualité commençait très tôt - question de survie de l’espèce. Il n’y avait pas de différentiel entre la maturité sexuelle (entre 10 et 13 ans en moyenne) et la maturité émotionnelle ou intellectuelle. L’évolution des sociétés a changé les données. La croissance personnelle est prolongée. Le différentiel âge physique - âge mental existe en vue d’un développement plus complet et d’une transmission des connaissances plus étalée dans le temps.
La responsabilité de laisser des enfants servir de support publicitaire revient aux parents. C’est à eux de poser les limites, selon une morale qui découle d’une distance mise entre le monde des enfants et celui des adultes. Un enfant ne doit pas être présenté comme attractif sexuellement. Non parce qu’il est objetisé - je ne veux pas tomber dans le même travers que l’interdiction d’affiches dites sexistes, mais parce que la distance indispensable à sa construction n’est plus respectée.
Si une femme ou un homme acceptent de poser de manière sexy sur une affiche on peut estimer qu’en tant qu’adultes ils s’assument. Pour des enfants, en altérant l’image d’eux-même par une érotisation exhibée publiquement à un âge de construction, on entre peut-être dans la maltraitance. Sans compter que l’on n’est pas loin d’une forme déguisée de pédophilie.