Chrétien sans religion?

Cette question a déjà sa réponse. Les valeurs enseignées par le christianisme sont en grande partie celles que l’on trouve dans la société laïque et dans ses lois. Ce qui différencie l’un de l’autre est la foi dans un créateur ainsi que les rites. Et le rapport à la mort.

Cette question a déjà sa réponse. Les valeurs enseignées par le christianisme sont en grande partie celles que l’on trouve dans la société laïque et dans ses lois. Ce qui différencie l’un de l’autre est la foi dans un créateur ainsi que les rites. Et le rapport à la mort.

jésus-désert1.jpgNi Dieu ni maître

Mon parcours personnel est balisé par un fort goût pour l’indépendance et par l’insoumission à tout maître à penser. Toutefois j’accepte d’être éclairé par des penseurs modernes ou anciens.

Je me méfie des religions mais je garde quelque part en moi une sorte de proximité avec Jésus de Nazareth. Cela tient en partie au fait que j’ai grandi dans une famille croyante. Mais c’est aussi une rencontre personnelle. Encore aujourd’hui, parfois, je sens cette forme particulière d’énergie qui, si c’était un corps, ressemblerait au Jésus de l’iconographie courante: assez grand, mince, très «vertical» dans sa manière d’être, regard présent, à la fois bienveillant et d’une lucidité transperçante.

Je sais ce qu’il y a de conditionnement dans cette perception. Je l’accepte car je peux y préserver ma nécessaire distance intellectuelle et émotionnelle. Cela se traduit entre autre par le fait de détacher l’enseignement du Nazaréen d’avec ses officines et ses revendeurs: religions et prêtres. Je garde tout mon esprit critique et mon insoumission à l’égard des religions instituées et de leur système de croyance.

Je me trouve plus à l’aise pour dialoguer sur les valeurs avec des chrétiens qu’avec des représentants d’autres religions. Le discours, les mots, l’arrière-plan, les connotations sur les mots, le contenu des refoulements inconscients sont trop différents. Je m’entends très bien avec des musulmans, par exemple, mais je ne peux pas parler de religion avec eux. Nous sommes à des années-lumière. L’interface commun au plan spirituel est très limité: il se résume à l’idée de faire le bien. Sans être certain que le mot «bien» a la même définition, le même parcours, dans leur esprit que dans le mien. Par contre je ne vois pas l’utilité d’un prophète supplémentaire, alors que l’enseignement de Jésus n’est pas encore pleinement réalisé, et je ne crois pas à un enseignement qui n’est qu’une liste d’interdits alors que le Nazaréen appelle positivement à la conscience. Même si je ne suis affilié à aucune religion je fais des distinctions entre elles.

Les religions ne sont pas inutiles. J’admets qu’il y a une force à se retrouver sous une même bannière et à partager un même moment. Je reconnais une force d’ancrage collectif, émotionnel et culturel, aux rites. Mais il s’y glisse tant d’appels au conformisme et s’y imprègne tant de mécanismes affectifs de co-dépendance, ainsi qu’une conception si formaliste de la hiérarchie et de l’autorité que je ne peux y adhérer. Et puis il faudrait accepter l’idée de Dieu. Si je peux prendre à mon compte une réflexion métaphysique sur Dieu, sur la notion d’unité logique et organisationnelle de l’univers, il m’est difficile d’attribuer au Dieu de la bible un dessein intelligent et une explication raisonnable à la souffrance humaine.

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Dieu contre la soumission au monde

Je comprends que la notion de Dieu puisse servir de point d’appui à la religion et à un enseignement. Une éthique fondée uniquement sur soi-même ne propose pas la transcendance nécessaire au dépassement de soi. Ce qui ne vient que de soi est limité à soi. Le risque de renoncer à Dieu est de tourner en rond sur soi-même et d’hypertrophier la place du monde dans notre vie (consommation effrénée, dépendance à l’égard de groupes identitaires, idéologies, sectes, etc).

Dans la société sans dieu les comptes se rendent aux humains. Cela se conçoit au point de vue judiciaire mais ne saurait toutefois satisfaire la conscience individuelle. Rendre des comptes aux humains ne fait de moi qu’un enfant soumis et obéissant, alors que rendre des comptes à un dieu est faire grandir ma part de conscience et de responsabilité individuelles. Dieu est à la fois le garant de cette responsabilité individuelle - donc de liberté - et l’élément fédérateur collectif. Dans une société sans dieu les humains sont me semble-t-il inévitablement conduits à l’affrontement. Mais les religions n’ont pas toujours fait mieux. Le problème de Dieu ce sont les religions.

Je ne peux par exemple accepter l’idée du paradis perdu que comme un mythe, et dans une interprétation qui n’est pas celle du christianisme que je connais. Je n’y vois pas la tentation, je ne suis pas intéressé par le diable, je ne rends pas la femme responsable de l’acceptation de l’homme. Je vois la lâcheté de l’homme, sa soumission craintive. Il se cache. Se cachant il perd et la lumière de sa conscience et le droit d’interpeller Dieu. C’est parce qu’il se cache qu’il se perd. Il se soumet au monde.

Que Dieu existe ou non, il est le meilleur partenaire que nous puissions interpeller.

Je peux aller méditer dans une église, écouter un office, sans me sentir aucune appartenance à la religion. Par contre je peux partager des valeurs et ouvrir le dialogue avec d’autres chrétiens, sans me référer à la religion.


jésus-desert-lumière.jpgUne méthode qui bouleverse le vieux monde

Et quelles sont les valeurs auxquelles je me réfère et dont le christianisme s’est fait le héraut? Il y a entre autres cette idée de responsabilité individuelle. Sortir du troupeau, prendre sa part et s’examiner avant de juger le monde. «Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre». Cette phrase est un enseignement à plusieurs niveaux. Elle appelle à faire son introspection: suis-je meilleur pour m’arroger le droit de lapider la femme adultère? Et sa mort me rendrait-elle meilleur? Un groupe qui rejette celui ou celle qui prend d’autres chemins de vie est-il un groupe fort humainement parlant? La tentation d’exclure sert-elle le vrai et le bien ou ne sert-elle que ma propre personne et mes propres croyances? Désigner un bouc émissaire mettra-t-il fin au mal et à la violence des sociétés ou au contraire l’alimentera-t-il? Jésus ne condamne pas les autres. Il s’est lui-même posé en bouc émissaire. Il incarne ce qu’il enseigne, et prend sur lui de révéler les mécanismes humains pour les transformer. Je me retrouve assez dans le fait d’aller au feu pour une cause à laquelle j’adhère. C’est parce que l’on devient un exemple vivant qu’une idée prend corps et sens. Au risque d’être crucifié.

Jésus de Nazareth ne prêche pas: il appelle à la conscience individuelle. Je suis en accord avec cette méthode. Il ne dit pas ce qui doit être fait, il nous questionne nous, dans notre propre conscience individuelle. Il est au fond très atypique par rapport à de nombreux enseignants spirituels. Très gestaltiste. Pour moi il y a un lien évident entre sa manière d’enseigner et la Gestalt.

Aucun prophète n’a à mes yeux le degré de modernité de Jésus. Même aujourd’hui il est encore en avance. Quand je vois des révolutionnaires parler au nom de tous, vouloir imposer leur vision, stigmatiser leurs adversaires, je pense qu’intellectuellement et émotionnellement nous en sommes encore au temps des dinosaures, alors que Jésus est un prototype d’une nouvelle humanité encore à venir. Quand j’écoute Mélenchon qui n’a que violence et contrainte à la bouche j’entends un T-Rex, pas un prototype d’humanité nouvelle.

Ce qui me parle aussi dans l’enseignement du Nazaréen est que la notion de faute n’est pas identique à celle de l’enfant surpris en train de piocher dans le pot de confiture. Elle s’adresse à un adulte raisonnable qui s’analyse sans culpabilité infantilisante.

Je partage aussi la notion d’égalité très perceptible dans le christianisme. On bouscule les vieilles structures de domination et on rend chacun solidaire de l’ensemble. Le christianisme est à la fois très horizontal, social, et très vertical, transcendant. Je trouve aussi dans le bouddhisme zen (pas dans le bouddhisme tibétain) cette alliance de l’horizontal et du vertical. Les questions de société ne sont pas perçues dans une opposition entre humains: entre classes, races, genres, groupes, mais en inclusion, à la recherche d’un équilibre et d’une solidarité obtenues par la conscience et non par la guerre ou la contrainte. Pour cette raison je ne goûte pas la notion de conversion, mécanisme psychique qui sépare le monde en deux, qui forcément exclut.

Le vertical je le laisse faire son chemin. Adhérer à une religion, croire, m’assimiler, peu de chance. Mais partager des valeurs qui peuvent être référées au christianisme, oui. Je pourrais aussi me passer de référence. Mais quel que soit mon individualisme je pense qu’il est utile d’avoir des références cohérentes, partagées avec d’autres. C'est aussi un garde-fous contre la tentation de toute-puissance, c'est laisser à l'autre la possibilité de me vérifier sur une base commune.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les valeurs référencées au christianisme et que je partage. Une autre fois.

Je peux ainsi me définir comme chrétien. Chrétien sans religion. Et pour autant qu’être chrétien n’empêche pas d’être ouvert à d’autres philosophies, au doute, à la nécessaire incertitude sur le sens de la vie. Chrétien, oui. Entre autres.

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