hommelibre (avatar)

hommelibre

John Goetelen: Auteur de "Féminista: ras-le-bol!", www.atypic.ch.

Abonné·e de Mediapart

593 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 janvier 2012

hommelibre (avatar)

hommelibre

John Goetelen: Auteur de "Féminista: ras-le-bol!", www.atypic.ch.

Abonné·e de Mediapart

De quand date la guerre?

Dans le nord de l’Allemagne la rivière Tollense étire ses méandres sur une plaine aux lignes douces. Des tourbières, des prairies et quelques forêts dessinent ce paysage où l’on pourrait s’attendre à voir surgir des elfes et autres habitants légendaires. Mais ce que l’on y trouve avec certitude ce sont des fantômes de guerriers du passé.

hommelibre (avatar)

hommelibre

John Goetelen: Auteur de "Féminista: ras-le-bol!", www.atypic.ch.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans le nord de l’Allemagne la rivière Tollense étire ses méandres sur une plaine aux lignes douces. Des tourbières, des prairies et quelques forêts dessinent ce paysage où l’on pourrait s’attendre à voir surgir des elfes et autres habitants légendaires. Mais ce que l’on y trouve avec certitude ce sont des fantômes de guerriers du passé.


La bataille de Tollense
Fantômes, ou plus exactement les restes sous formes d’os éparpillés et de squelettes entiers. Des archéologues fouillent la région et ont mis à jour l’équivalent d’une centaine d’hommes âgés entre 20 et 40 ans. Ces squelettes ont été datés d’il y a 3’200 ans.
Les corps retrouvés étaient déposés sans ordre et sans les objets funéraires habituels. Il ne s’agit donc pas d’un site funéraire. De nombreuses armes étaient à leurs côtés, et des os de chevaux. Enfin des flèches étaient fichées dans certains corps et un crâne montrait un trou causé par ce qui aurait pu être une lance. Les archéologues en déduisent qu’il s’agit du site d’une bataille, peut-être la plus ancienne connue en Europe. Selon les restes de repas trouvés certains guerriers devaient venir du sud et tentaient peut-être d’envahir cette région du nord.
On a ici la mémoire d’une bataille organisée, impliquant de nombreux guerriers avec un arsenal d’armes. Des cavaliers et des archers combattaient aux côté des guerriers à pied. Cela laisse entendre qu’il y avait une certaine organisation dans la bataille puisqu’au minimum on avait rassemblé là de nombreux combattants.
Mais de quand date la guerre? Et qui l’a inventée?
Dans son ouvrage «Culture et barbarie européennes» le philosophe Edgar Morin constate que le passage à la guerre et à la barbarie s’est faite avec la civilisation. Les anciens humains chasseurs-cueilleurs étaient peu nombreux et n’avaient pas besoin de prendre le territoire d’autres groupes. De plus les clans étant dispersés et la densité d’habitant très faibles il était improbable de réunir une troupe ou une armée.
Selon Edgar Morin c’est le passage à la sédentarité et à l’agriculture qui a favorisé les guerres.
D’une part des richesses se sont accumulées et la convoitise aidant, elles devenaient enviables. D’autre part la population a augmenté. Cela a exigé plus de terres, et de terres fixes, appartenant à une communauté pour nourrir ses membres. Les risques de disette et de famine ont poussé certaines villes-Etats ou régions organisées à conquérir d’autres territoires et à confisquer leurs ressources.
La langue, l’art, les connaissances, la philosophie et les religions se sont aussi développées avec la civilisation. La survie même des grands groupes passait par la domination de nouveaux territoires. Les guerres de survies ont été amplifiées par des conquêtes pour la conquête. Ainsi Alexandre le Grand a-t-il envahi et annexé le Moyen-Orient et l’Asie mineure. Les Mongols ont étendu au XIIe siècle leur empire jusqu’aux portes de l’Autriche: un si grand territoire n’était pas utile à un peuple si peu nombreux. Les invasions islamiques ont eu des raisons idéologiques, comme les invasions chrétiennes.

Et la gagnante est: la domination
La guerre serait donc possiblement née avec l’agriculture et la civilisation. Mais pourquoi, les humains ont-ils commencé à régler la question de leur survie par la guerre? Et pourquoi avec une telle cruauté et un tel goût de la domination?
Ne pouvaient-ils pas collaborer de manière horizontale, sans hiérarchie, plutôt que de subordonner leur destin à des chefs dont l’ambition a généré des massacres abominables?
Et est-il aujourd’hui possible d’infléchir ce cours de l’histoire? Est-il possible par exemple de l’infléchir uniquement par des décisions politiques, sans un travail intérieur sur ce qui fait que le système guerrier s’est imposé: convoitise, peur, besoin de dominer, hiérarchie?
A voir la violence des débats politiques, les haines sociales inter-classes, les volontés de domination exprimées tant par les dirigeants que par ceux qui les combattent, il semble que le système de la guerre soit encore bien en place et que peu de gens soient prêts à le désamorcer. Remplacer un dominant par un autre dominant, il n’y a qu’une gagnante: la domination.
La question est pourtant d’actualité car, comme le souligne Edgar Morin, nous avons été relativement protégés en Europe ces cinquante dernières années. Mais les époques paroxystiques- et nous sommes au début de l’une d’elles - sont les foyers de toutes les dérives barbares.
«L’Europe a été le foyer d’ une domination barbare sur le monde durant cinq siècles. Elle a été en même temps le foyer d’idées émancipatrices qui ont sapé cette domination. Il faut comprendre la relation complexe, antagoniste et complémentaire, entre culture et barbarie, pour savoir mieux résister à la barbarie.
Les tragiques expériences du XXe siècle doivent aboutir à une nouvelles conscience humaine. Ce qui est important, ce n’est pas la repentance, c’est la reconnaissance. Cette reconnaissance doit concerner toutes les victimes : Juifs, Noirs, Tziganes, Arméniens, colonisés d’Algérie ou de Madagascar. Elle est nécessaire si l’on veut surmonter la barbarie européenne.

Il faut être capable de penser la barbarie européenne pour la dépasser, car le pire est toujours possible. Au milieu du désert menaçant de la barbarie, nous sommes pour le moment sous la protection relative d’une oasis. Mais nous savons aussi que nous sommes dans des conditions historico-politico-sociales qui rendent le pire envisageable, particulièrement lors des périodes paroxystiques.

La barbarie nous menace, y compris derrière les stratégies qui sont censées s’y opposer.»

Edgar Morin, en homme de gauche, a tendance à faire porter toutes les charges sur l’Europe. Cela n’enlève rien à la pertinence de son analyse. Il faut la compléter avec la reconnaissance des faits historiques depuis disons 2’000 ans. On aurait ainsi une reconnaissance générale de toutes les dominations.
La bataille de Tollense: à lire dans le magazine La Recherche de janvier.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.