L’orateur gravit lentement les marches de l’escalier de bois qui le conduit à la tribune. Au milieux, légèrement en avant, un pupitre avec un microphone. Au fond un rideau d’arbres. L’orateur s’installe, tire quelques papiers froissés de la poche droite de sa veste, les examine, les remet dans sa poche et en prend d’autres dans sa poche gauche.
Apparemment satisfait il s’éclaircit la voix, lance un regard circulaire sur l’assemblée, laisse passer un ange - politesse oblige, sonde l’intensité de l’attente provoquée par son silence, s’éclaircit la voix une seconde fois, fait un compte approximatif des présences, se retourne, semble chercher quelque chose, descend de la tribune et va serrer des mains au premier rang.
Puis il remonte, se place à nouveau derrière le microphone dont il règle la hauteur, reprend ses papiers, lit attentivement puis apostrophe son auditoire:
- Mesdames zé Mesdemoiselles - s’il y en a encore. Zé Messieurs, puisqu’il en reste...
Un murmure parcourt l’assemblée. Il n’y prête pas attention. Certains orateurs craignent que s'ils prêtent leur attention on ne la leur rende pas.
- Nous somme ici en ce jour du 8 mars parce que c’est votre fête à toutes.
Au premier rang quelqu’un lui fait signe et parle à voix fortement basse: «Pas la fête: la journée!».
«Qui donc m’a écrit ce discours!» grommelle-t-il.
- Rectification: c’est votre journée à toutes.
Il attend une réaction, des sourires ou des applaudissements mais aucune réaction ne vient. On n’applaudit pas après la première phrase. Comme rien ne vient il continue.
- La municipalité a décidé cette année, pour la première fois, de rendre hommage aux plus méritantes d’entre vous.
Cette fois on entend des murmures, des têtes dodelinent, des regards s’échangent à gauche et à droite. On entend même un petit rire, trop solitaire pour être durable.
- Nous avons donc décidé, le Conseil municipal et moi-même, de créer une distinction totalement nouvelle et, nous l’espérons, sympathique: les Bisous. Ce sont les hommes du Conseil qui ont voté pour attribuer ces décorations virtuelles. Mais...
Les rumeurs deviennent des voix, des bras s’agitent et des jambes se décroisent puis se recroisent.
- ... Mais, car il y a un mais: nous ne pourrons pas dire précisément à qui chaque Bisou est attribué, en vertu de la nouvelle loi qui nous interdit toute comparaison entre nous. De plus nous ne voulons pas décevoir celles qui ne seraient pas décorées. C’est donc à la gagnante de chaque catégorie de savoir qu’elle a gagné. Mesdames zé Mesdemoiselles, nous faisons confiance à votre intuition et à votre légendaire objectivité. Nous demandons par avance à celles qui se reconnaîtront de ne pas le manifester trop ostensiblement.
Les regards sont tendus vers l’orateur, toutes les oreilles en attente des résultats.
- D’abord, le Bisou de la plus endurante est attribué... à la plus endurante!
On bouge, on s’interroge, on sourit discrètement. De quoi veut-il parler? Endurante physiquement ou moralement? Les questions vont bon train quand l’orateur reprend.
- Ensuite, le Bisou de la plus intelligente est attribué à celle qui a fait preuve de l’intelligence la plus vive pendant l’année écoulée.
Certaines restent discrètes alors que d’autres prennent une profonde respiration d’aise.
- Le Bisou de la plus jolie va très naturellement... à la plus jolie.
On sent les hommes de l’assemblée se dresser en eux-même comme des coqs: «C’est ma femme, c’est forcément ma femme» pensent-ils tous avec une légitime fierté. Et chacun d’imaginer son épouse ou sa compagne ramener le trophée à la maison.
- Le Bisou de la plus courageuse est attribué à celle qui a manifestement fait preuve d’un courage remarquable pendant les douze mois écoulés.
Ce Bisou trouve moins de preneuses. Non qu’elles manquent de courage mais il est plus difficile de s’attribuer soi-même cette qualité.
- Enfin le dernier Bisous, celui de l’humour, va à celle dont l’entourage montre les zygomatiques les plus détendus.
Les grincheuses ont vite compris qu’elles n’avaient pas leur place dans cette catégorie. L’orateur élève la voix et annonce alors:
- Nous pouvons maintenant faire la fête et danser jusqu'au matin. Car...
Il est interrompu par des gouttes grosses comme la paume qui s'écrasent sur les têtes. L’orateur referme le micro et descend rapidement de l’estrade au moment où un orage printanier éclate en fureur de vivre.
Pourvu qu’il n’attrape pas un rhume: