La démocratie suisse qui débat, un modèle pour la France qui flingue?

Et si un jour la France prenait exemple sur la Suisse? Ce serait dans très longtemps. La distance qui sépare les mentalités et les coutumes intellectuelles est grande. Néanmoins la question n’est pas sans intérêt ni fondement. Je la pose à la suite du psychodrame politico-civilisationnel qui agite l’Hexagone, bataille dont l’enjeu est la domination intellectuelle du pays à gauche comme à droite. La gauche ne s’y est pas trompée, qui réagit si fort. Signe que le message fait mouche. Alors, à l'intérieur d'une même civilisation, comparons les moeurs et valeurs politiques. Je le fais d'autant plus sereinement que j'aime la France et les français.

Et si un jour la France prenait exemple sur la Suisse? Ce serait dans très longtemps. La distance qui sépare les mentalités et les coutumes intellectuelles est grande. Néanmoins la question n’est pas sans intérêt ni fondement. Je la pose à la suite du psychodrame politico-civilisationnel qui agite l’Hexagone, bataille dont l’enjeu est la domination intellectuelle du pays à gauche comme à droite. La gauche ne s’y est pas trompée, qui réagit si fort. Signe que le message fait mouche. Alors, à l'intérieur d'une même civilisation, comparons les moeurs et valeurs politiques. Je le fais d'autant plus sereinement que j'aime la France et les français.


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La mentalité du bûcheron et la névrose du flinguage
Il faut faire un constat, sans pour autant porter de jugement: la France ne débat pas. Elle ne débat de rien, dans le sens d’un débat véritable, d’une controverse alimentée par des pensées et non des invectives.
Ce n’est pas nouveau. Les français sont de longue date dans une sorte de radicalité permanente: ils ne savent pas faire la part des choses. Ou tout est blanc ou tout est noir. Imaginer deux couleurs simultanément, ou pire: une palette de peintre: impossible. Leur cerveau n’est pas disponible pour un monde multipolaire. La mentalité française n’est pas celle du peintre, elle est celle du bûcheron. Impossible également de trouver des aspects positifs chez un adversaire politique ou idéologique. On le voit bien avec un autre psychodrame qui dure depuis longtemps: la névrose du flinguage. Nicolas Sarkozy en est la démonstration, il est le symptôme parfait de cette attitude qui se met à haïr tellement son adversaire qu’il faut en rajouter dans la charge. Le procès d’intention est alors instruit en permanence, et aucune circonstance atténuante - à défaut de lui reconnaître quelque valeur - ne lui est accordée.
On voit bien que dans le 98% environ des votes à l’Assemblée Nationale, l’opposition vote contre la majorité, quelle que soit l’opposition et quel que soit le sujet. Il n’y a quasiment jamais de consensus sur quelque thème que ce soit. A part récemment sur la loi mémorielle autour du génocide arménien. C’est-à-dire sur une question qui n’a pas valeur d’orientation politique. Dire qu’il est interdit de douter du génocide ne mange pas de pain. D’ailleurs, sur ce point non plus il n’y a pas eu de débat. Une fois le psychodrame Sarkozy terminé, il y aura le psychodrame Hollande, s’il est élu. Car inévitablement il y aura un psychodrame Hollande. Avec son rêve pour la France il recommence le même mécanisme. Son flinguage est déjà programmé. Ce mode de fonctionnement fait partie de la constitution culturelle française.
Visiblement le mot «débat» n’a pas le même sens en France et en Suisse. Cette démocratie de 700 ans n’a, par bonheur, pas de sauveur! Guillaume Tell a suffit. En France Jeanne d’Arc ne suffit toujours pas.
Le modèle suisse ou Astérix chez les Helvètes
En Suisse donc personne n’apporte la bonne pensée. On se croirait chez Astérix: un peuple de farouches indépendants. Les débats sont nombreux. Les votations sont régulières, sur tous les sujets de société, et la prise de parole est fréquente dans l’ensemble de la société. On attend des acteurs politiques qu’ils réfléchissent, argumentent, s’écoutent mutuellement. En Suisse un orateur qui coupe continuellement son adversaire se discrédite lui-même. Il n’y aucun honneur, aucune bravoure admirable, à l’écraser d’une formule assassine: l’habileté du bretteur ne valide pas sa philosophie. On peut être beau parleur et franc salaud. Les Suisses le savent, qui attendent plus que quelques formules à l’emporte-pièce. Alors qu’en France, un ring suffit. Les élections sont un match de boxe. On pourrait y faire l’économie du bulletin de vote.
Les médias helvétiques jouent leur rôle et multiplient les études, débats, articles présentant des arguments et analyses sur les thèses en présence. On parle dans les cafés, dans les assemblées d’associations. De plus les grands thèmes de société reviennent régulièrement devant les citoyens. Ces dernières décennies on a voté à plusieurs reprises sur les mêmes sujets: légalisation ou non du cannabis, suppression de l’armée, limitation de l’immigration. A chaque fois l’argumentation est complétée. Les processus gestatoires sont sans doute longs en Suisse mais ils sont profonds. Alors qu’on dirait la France championne de l’avortement intellectuel, de l’inaboutissement. Tirer un coup (de révolver mental) suffit. En Suisse, on entend bien, sur certains sujets, quelques fâcheries agrémentées de mots comme: «nauséabond», «immonde», «abjection», «nauséeux», adjectifs supposés remplacer les arguments par de l’émotion. Mais cela ne marche pas vraiment. Les suisses ne sont pas dupe de ce langage ronflant et vide d’arguments. Alors qu’en France on pourrait faire un dictionnaire des mots émotionnels qui prétendent supprimer et remplacer la pensée réfléchie et la mesure des choses.
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En France il suffit d’avoir le bon mot, quelques flèches acérées, ou d’invectiver l’adversaire en tentant de l’envoyer dans les cordes par une posture moralisatrice qui permet de se passer de plaider. Et l’on estime que l’on a fait le tour de la question. Mais avec cela on ne fait justement le tour de rien.
Le royaume de l’invective
Dans la controverse sur la comparaison des civilisations où Monsieur Guéant, l’homme à la tête de pion, s’amuse à faire danser la gauche, il se passe exactement cela: l’invective remplace la réflexion, la posture morale décapite l’adversaire sans avoir eu besoin de lire l’acte d’accusation. Un exemple: le dernier article d’Edwy Plenel sur Mediapart, intitulé «Guéant le barbare». Il commence ainsi:
« Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc déclaré le ministre Claude Guéant, évoquant des civilisations « supérieures » à d’autres. Un député lui a répondu que c’était « une injure faite à l’homme », sur le fumier de laquelle avaient poussé ces « idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration ». Face à l’ignominie, ce député, Serge Letchimy, a sauvé notre honneur. Parti pris.»
Le fait de préciser parti pris ne dédouane de rien. Il continue de plus belle: «Il est des temps de déchéance nationale où l’on en vient à avoir honte non seulement des dirigeants de son pays, mais aussi de cette presse qui accompagne leur bassesse.»
Les mots ne sont plus une analyse, ils sont de la représentation émotionnelle. C’est du théâtre guignol. Un grand classique quand on veut s’asseoir sur son adversaire. Bien évidemment, la bien-pensance dévote se précipite pour lui tresser des lauriers, comme on remet une médaille au boxeur. L’adhésion à la «pensée Plénelienne», forme intellectuelle auto-validante, permet même quelques audaces dans les courbettes, complétant l’argumentation du maître qui trône au-dessus de son camp avec ce demi-sourire satisfait qu’on lui connaît, et sa moustache à la mode stalinienne qui cache un sourire d’enfant que dans le monde des grands on ne doit surtout pas dévoiler. La moustache est l’argument. Sans moustache, on verrait trop vite qu’en réalité le garnement Edwy n’a fait que déposer un pétard sous le siège du pion.
En France on ne peut donc pas se poser la question de la valeur comparative des choses, des gens, des systèmes. Le faire c’est comme ouvrir des camps de concentration. Le procès est permanent. Sortez du rail et vous serez flingué.
Quand on en est à ce point d’invective et de non-pensée, et que l’on prétend comme un potache que «l’honneur est sauvé», on comprend que le mot «débat» n’ait aucun sens dans l’hexagone. Comme s’il s’agissait d’honneur! On croirait entendre un catholique intégriste votant contre l’avortement.
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La revanche de Platon
Guéant à raison ou tort. Son point de vue est peut-être politique: il ratisse des voix en vue de l’élection. Il pose mal le sujet. Peut-être, et peut-être pire encore. Mais on n’en sait rien: on n’a pas le droit d’en débattre. Rien que l’idée de donner de la place à ce questionnement, ou à un questionnement sur l’immigration, provoque de telles réactions qu’il n’y a plus de place à l’argumentation. Le constat est terrible: il n’y a plus d’idée forte à gauche. Cette gauche n’est plus que réactive. Ce sont les idées portées par la droite qui s’imposent. La gauche passera peut-être, par défaut, mais sa vision  pédale dans la choucroute. Elle ne porte plus de souffle de liberté.
Y a-t-il encore quelqu’un en France pour revendiquer le droit de parler de tout, de réfléchir, de reprendre l’idée d’un adversaire sans immédiatement la diaboliser, d’oser la controverse? Peut-on parler de tout en France?
Visiblement, non. Les maîtres à penser, le prêt-à-penser, sont là. Ils veillent sur vous. Vous n’avez plus besoin de réfléchir, de penser par vous-même. 1984 soft est arrivée. Nous y sommes. Le garnement Edwy et ses copains pensent à votre place. Ils vous disent ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Ils s’approprient l’espace intellectuel et moral comme s’il leur appartenait d’évidence et le remplissent de pensées convenues, déjà mortes à peine exprimées. Cette pensée n’a plus ni longueur ni durée. Elle s’évapore au fur et à mesure. Sans les sorties de Guéant qui permettent à la gauche de s’indigner, elle n’existerait même pas.
La France n’est pas prête pour une démocratie participative avancée à la Suisse. Elle a encore besoins de guides, de sauveurs, de chefs forts et indiscutables. On suit ou on guillotine. Mais on ne débat pas. Avec ce système elle ne réglera jamais vraiment ses problèmes. Sauf si un nouveau Napoléon prenait le pays en main.
La France, au fond, a peut-être besoin d’un dictateur éclairé. De ce point de vue Hollande sera une catastrophe. Sarkozy en avait l’énergie fringuante, aujourd’hui il paraît rapetissé, écrasé. Il n’a pas su tenir le rôle: avec son «casse-toi pauvr’ con» il s’est montré trop typique des français qui pensent presque tous comme cela! Mais ils ne supportent pas que leur président soit à leur image. Avec un autre style, Nicolas Sarkozy aurait été qualifié du titre de «président» avec une légitimité forte et avec respect. Mais il ne sait pas contenir l’irrespect qu’il inspire.
La France a peut-être besoin d’un dictateur éclairé. C’est la revanche de Platon sur la démocratie française.
A moins qu’il n’y ait enfin une révolution culturelle contre les maîtres à penser.
Image Plenel: Rimbus. Clip: Apple 1984 (merci à Steve Jobs †) modifié pour l'occasion; musique d’Anathema: Forgotten Hopes.

Voir aussi le débat C dans l'air du 8 février  proposé par Yves Calvi. Des gens qui parlent pour dire quelque chose. Des clés pour notre époque.

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