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Billet de blog 12 mars 2012

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Sécurité routière: une campagne sexiste

Le sexisme se loge parfois dans des domaines inattendus et malheureux. C’est le cas de la nouvelle campagne de la Sécurité Routière en France. Appuyée par de nombreuses personnalités féminines cette campagne voudrait sauver les hommes, qui représentent 75% des tués sur la route contre 25% de femmes.

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Le sexisme se loge parfois dans des domaines inattendus et malheureux. C’est le cas de la nouvelle campagne de la Sécurité Routière en France. Appuyée par de nombreuses personnalités féminines cette campagne voudrait sauver les hommes, qui représentent 75% des tués sur la route contre 25% de femmes.

La campagne
Cette campagne est intitulée «Le manifeste des femmes». Il consiste en un appel solennel de femmes qui voudraient sauver les hommes de leur mauvaise conduite sur la route. On y trouve le soutien de Zabou Breitman, Mireille Dumas, Eliette Abécassis, Valérie Expert, Axel Laffont, Flavie Flament, entre autres.
La charge est lourde. Le fait est que 75% des tués sur la route sont donc des hommes. Le commentaire ne parle d’ailleurs que de la responsabilité masculine dans les accidents.
«Tant qu’il y aura des hommes pour mourir sur la route, il faudra des femmes pour que ça change.
75 % des morts sur la route sont des hommes. Des hommes que nous connaissons, des hommes que nous aimons. Un mari, un compagnon, un fils, un père, un ami.
La vitesse ne leur fait pas peur. La fatigue non plus. Et ce ne sont pas quelques verres au milieu du repas qui les empêchent de prendre la voiture. Ils conduisent bien. Ils maîtrisent. Ils le disent.»

La conduite sous alcool est en effet de nature à diminuer le discernement et les réflexes. C’est un comportement dramatique. Le manifeste continue:
«D’ailleurs, ils n’ont jamais eu d’accident. Et c’est vrai. Jusqu’au jour où. Dans l’entourage d’un homme qui prend le volant, ou les clés de la moto, il y a souvent une femme. Vous, moi, une femme qui peut dire : non. Je ne monte pas dans cette voiture. Je descends au prochain feu. Roule moins vite. Vraiment moins vite.Tu es dangereux. Passe-moi les clés. Mais cette femme se tait. Elle laisse faire. Par tendresse, par lassitude. Par habitude.»


Des chiffres manquants
Là l’étonnement vient. Les hommes qui montent à bord le font-ils aussi «par tendresse»? Pourquoi la femme? Quelle est cette image généralisée de femme passive et taiseuse? Prête à mourir «par tendresse»? Cela semble calqué sur l’image de la victime bien connue dans les campagnes de la Féminista. Et soudain le tableau apparaît: la femme est victime, l’homme est dangereux.
Et paf! En plein dans le stéréotype moderne sur l’homme, dans le sexisme misandre. C'est le discours de la Féminista!
- Mais quand-même, les chiffres sont les chiffres. Ils sont officiels, relevé par des policiers assermentés. C’est donc forcément vrai.
- C’est certainement vrai. Ce ne sont pas les chiffres qui posent question. C’est ce que la campagne cache. Ce que le rapport 2010 de la Sécurité Routière révèle.
Que dit ce rapport? En page 27:
«Par contre, la part des conducteurs de véhicules légers dans la mortalité masculine est du même ordre que celle des conductrices dans la mortalité féminine : respectivement 39,8 % et 36,5 %. Au niveau de la responsabilité, elle est à peu près du même ordre : 45,4 % des conducteurs hommes responsables en cas d’accident corporel, 41,6 pour les femmes (chapitre 2-9).»
Ainsi en voiture normale (VL, véhicules légers de moins de 3’500 kgs) il y a autant de femmes tuées sur la route que d’hommes. Et autant de femmes responsables des accidents mortels que d’hommes.

Un éclairage différent
- Mais alors qu’est-ce qui fait la différence pour arriver à 75% d’hommes et 25% de femmes?
- Ce sont trois catégories où les hommes sont les conducteurs les plus nombreux: les deux roues, les véhicules utilitaires et les «autres véhicules». A cela il faut ajouter les piétons.
Concernant les motos, dans près de la moitié des accidents les conducteurs ou conductrices ne sont pas les responsables.
75% est un chiffre réel mais qui n’est pas significatif du pourcentage réel de conducteurs masculins par rapport au nombres total d’usagers (beaucoup plus d’hommes que de femmes sont au volant, tous véhicules confondus), ni par rapport au type de véhicule.
Pourquoi le manifeste des femmes ne le précise-t-il pas? Bonne question, merci de l’avoir posée...
Le rapport officiel précise encore:
«Ces différences entre sexes et selon les classes d’âge peuvent s’expliquer :
– par des répartitions démographiques différentes qui expliqueraient par exemple une prédominance des femmes en tant que piétons (proportion des femmes de plus 75 ans) ;
– par un accès à la conduite moindre pour les femmes qui expliquerait leur prédominance en tant que passagère (particulièrement dans la classe d’âge des 18-24 ans) ;
– plus généralement, par une mobilité motorisée des femmes assez différenciée de celle des hommes (plus urbaine notamment), avec des choix de véhicules très différents (notamment la proportion de femmes motocyclistes reste très faible) ;
– par un comportement à risque plus important chez les conducteurs hommes. Par exemple, les conducteurs masculins représentent 72,7 % des conducteurs impliqués dans les accidents corporels au taux d’alcool connu et 92 % dans les accidents mortels au taux d’alcool positif (chapitre 3-4).»

Toutes ces précisions jettent un éclairage très différent sur la thèse de la campagne, qui perd de sa pertinence. La conduite à risque est essentiellement la conduite sous l’emprise de l’alcool. A part cela, les hommes ne sont pas plus dangereux sur la route que les femmes. Mais le stéréotype sexiste de l’homme dangereux et de sa «mauvaise conduite» occupe l’espace culturel.
Ce qu’il faut retenir du rapport officiel est que femmes et hommes sont autant responsables et victimes d’accidents mortels sur la route, à conditions égales. Cette campagne est assez malheureuse.

En plus ils font fort. J'ai oublié de souligner la phrase "Tant qu'il y aura des hommes", aux accents mythiques, titre d'un film aux 8 oscars tiré d'un livre de James Joyce sur la guerre a Pearl Harbour avant l'attaque.


"Tant qu'il y aura des hommes"... il y aura des guerres, des guerres sur la route comme ailleurs, comme à Pearl Harbour. Les hommes qui partent se battre avec la vitesse, contre qui, contre quoi, contre leurs démons, et qui meurent dans au arbres ou au fond d'un cuirassé. La superposition des routes et du massacre de Pearl Harbour...
"Et l'autre reste là", comme dirait Jacques Brel dans Les Vieux. L'autre, la femme, la fille, la soeur, la mère, la femme aimante, Pénélope qui attend Ulysse parti se faire peur dans le monde, Isis sauvant Osiris de la mort.
Ah, ils ont fait fort pour le Story telling! On entre dans la légende:
"Tant qu'il y aura des hommes" - musique -image - route - voiture - homme - rouler vite - dépassement dangereux - noir - crissement des pneus - bruit de ferraille - interminable bruit de ferraille - puis plus rien - chant d'oiseau - image: pré vert, traces de pneus sur la route et cet oiseau qui chante à la vie - et plus loin, derrière le talus, un fin nuage, comme une vapeur, une fumée - rien de plus - et le mot: fin.
Ces femmes, ces soeurs, ces filles, ces mères, sont si bonnes, si dévouées à la cause de la vie. Elles qui pleurent un mari, un compagnon, un fils, un frère, un père.
Cela me rappelle le début du dernier chapitre de mon livre "Féminista ras le bol":
"Quelques mots légers pour terminer cet ouvrage.
Quelques mots d’amitié pour les femmes,
nos compagnes, nos amies, nos sœurs,
nos mères, nos filles,
si inspirantes,
si importantes :"
Et puis je repense au rapport officiel: autant de tués femmes que d'hommes en VL et autant de responsables femmes qu'hommes dans les accidents mortels. Alors, retouche au Story telling: Image de fin avec la petite fumée - superposition images de mères, de soeurs, de filles, de compagnes - elles pleurent- puis superposition images de pères - de frères - de fils - de compagnons - ils pleurent - noir.
© sur mon scénario. On ne sait jamais. :-)

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