AAA: résister à la pensée dominante

Etonnant ballet hier autour de l’Elysée. L’agitation de l’exécutif faisait penser à une dramatisation organisée. Après tout, la baisse de la note française était prévue. Rien donc d’extraordinaire. Rien de surprenant. Qui cela concerne-t-il? Les investisseurs privés, qui vont pouvoir prêter plus cher de l’argent à des pays moins solvables.

Etonnant ballet hier autour de l’Elysée. L’agitation de l’exécutif faisait penser à une dramatisation organisée. Après tout, la baisse de la note française était prévue. Rien donc d’extraordinaire. Rien de surprenant. Qui cela concerne-t-il? Les investisseurs privés, qui vont pouvoir prêter plus cher de l’argent à des pays moins solvables.

aaa-1.jpgL’emprunteur est redevable
Bien sûr, ils prennent plus de risques, donc ils se rémunèrent davantage. Plus une activité est difficile ou dangereuse mieux elle est payée. C’est ainsi partout.
Bien sûr les pays se sont endettés jusqu’au cou, dans une sorte de fuite en avant où les nouveaux emprunts servent à rembourser la dette précédente. Ce système-là est sans fin faute de recettes fiscales couvrant les dépenses. Et tous nous en avons bénéficié, sous formes d’investissements des Etats qui font travailler des entreprises, sous forme d’allocations. Payer un bien ne serait-ce qu’en trois fois c’est bénéficier d’un crédit, c’est être riche d’argent que l’on n’a pas mais que l’on va créer grâce à ce crédit (quand c’est un prêt professionnel), ou que l’on va rembourser sur la durée si c’est privé (auquel cas le crédit prend l’allure d’une petite épargne). Et n’oublions pas que le moindre bout de chocolat que nous mangeons est passé par une industrie qui a obtenu un crédit.
Donc quelque part il n’y a pas à s’étonner d’avoir à rendre des comptes. D’une part parce qu’il y a deux partenaires, dont l’un est redevable à l’autre. Le fait que l’autre ait de l’argent, parfois beaucoup d’argent, n’exonère pas l’emprunteur de payer sa dette. C’est d’ailleurs parce qu’il a beaucoup d’argent que le partenaire peut en prêter. On ne saurait donc lui faire de mauvais procès sous prétexte de système capitaliste ou de libéralisme. De plus l’argent de celui qui prête ne lui appartient pas - il appartient aux déposants des banques, fonds de retraites, etc - d’ailleurs il ne l’a pas puisqu’il prête plus que ce qu’il a en fonds propres.
On ne peut reprocher au prêteur de vouloir récupérer son argent. Qu’il s’agisse d’un privé, d’une entreprise ou d’un Etat le même principe s’applique.
On peut envisager d’autres systèmes.
Le premier est de ne vivre que de ses ressources, sans crédit. C’est la solution de la sagesse. Mais dans ce système on n’investit pas, ou pas plus que ce que l’on a. Quelle entreprise pourrait aujourd’hui fonctionner sans investir, soit pour se moderniser, soit pour s’agrandir, soit pour innover? Cette solution est celle de l’escargot. On gagne peu mais on ne dépense pas plus que ce que l’on a réellement. Il n'est pas certain que cela éviterait l'instabilité des cycles financiers, induits par exemple par des catastrophes naturelles qui épuiseraient l'épargne individuelle lors de la reconstruction. Comment reconstruire une ville entière après le passage d'un ouragan, sans aide massive extérieure?
Planification autoritaire ou libéralisme éclairé
Le deuxième système est l’économie planifiée et centralisée. Le gouvernement nationalise tout et décide de tout. Plus aucune concurrence, économie entre les mains d’un groupe de dirigeants politiques, pas le droit d’entreprendre. Ce système fermé n’a pas réussi dans le passé. De plus il décide des besoins des populations puisqu’il décide de ce qui est produit. C’est une sorte de grand cartel unique qui pense à la place du peuple. Le libéralisme s'oppose clairement au centralisme politique, bien que les multinationales forment une sorte de centralisation des ressources. Mais la multiplicité des entreprise de grande taille ainsi que les très nombreuses petite et moyennes entreprises engendrent des pôles de décision multiples, contrairement à un centralisme d'Etat.
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Le troisième système est la possession des outils de production par ceux qui produisent. La propriété privée est abolie. Les employés et ouvriers prennent toutes les décisions et sont payés selon une répartition des gains. Cela veut dire qu’il n’y a plus de professionnels pour diriger, plus d’envie d’entreprendre puisque l’on sera dépossédé de son entreprise, plus de spécialisation dans la gestion et la production. C’est l’incompétence au pouvoir.
Le quatrième système est la création de groupes d’entr’aide qui réunissent des fonds et en prêtent pour des projets qui les intéressent. C’est le fond mutuel. Cela existe déjà. L’avantage est la proximité entre prêteur et emprunteur, et la solidarité éventuelle que cela peut engendrer.
Dans le premier et le dernier cas il y a capitalisation en vue de mettre des fonds à disposition. Si ces fonds sont privés la concurrence peut jouer dans un système ouvert et libéral.
Mais dans la situation actuelle il y a un déficit de concurrence. Le libéralisme est faussé. Les acteurs principaux sont ce que l’on nomme «les marchés». On leur attribue une seule attitude, une seule voix. «Les marchés sont rassurés», «Les marchés ont anticipé», etc. A entendre cela on croirait que les marchés sont une seule et même personne, ou un cartel. Cela manque notoirement de concurrence.
Rétablir la concurrence
La concurrence pourrait venir des banques centrales, qui ne sont pas des instituts destinés à faire des bénéfices. Ainsi l’Europe, en sa banque centrale, devrait pouvoir prêter aux Etats afin de diminuer la pression des marchés. La doctrine libérale pure voudrait réduire le rôle des Etats et des institutions publiques, mais cela n’est pas un libéralisme sain. L’ordolibéralisme reconnaît mieux la réalité: une partie de la société est le produit de l’activité individuelle et privée, une autre partie sert ce qui est utile à la collectivité. Par exemple les chemins de fer. On ne saurait laisser la concurrence s’installer pour créer deux ou trois réseaux ferroviaires différents, avec trois gares privées différentes pour une même ville.
La pensée dominante laisse aujourd’hui entendre que les marchés sont les seuls partenaires, les partenaires obligés des Etats. Cela n’est vrai que si on laisse les choses aller ainsi. Il est possible de décider que les marchés seront mis en concurrence avec des institutions publiques.
Il faut donc rétablir le pouvoir du politique qui peut seul prendre cette décision. Les élus peuvent changer le système, mais ils semblent peu empressés à le faire. Il ne s’agit pas de dire dans un réflexe populiste que les gouvernements sont vendus au privé ou qu’ils sont impuissants. C’est inexact. En réalité ils remplissent leurs obligations envers leurs prêteurs. Ce qui est normal. Mais ils peuvent en même temps poser les bases d’un nouveau système, libéral toujours, mais avec un arbitrage possible de l’Etat. Il y a de l’espace entre la prison d’une économie centralisée et le désordre d’un libéralisme sans garde-fous.
AAA-2.jpgRééquilibrer
On pourrait aussi décider de ne plus jouer le jeu, de tout remettre à plat et d’annuler unilatéralement sa dette. La Grèce aurait pu le faire. L’Argentine et le Brésil l’ont fait. Leurs économies ont depuis retrouvé une belle vigueur et ils redeviendront tôt ou tard des partenaire fiables pour les prêteurs. Certains sont aussi tentés de jeter le libéralisme en ne stigmatisant que ses aspects les plus excessifs, ou en le rendant responsable de situations qui en fait sont la conséquence de choix politiques antérieurs des Etats, comme en Grèce.
Annuler une dette n’est pas dramatique pour le monde et les marchés. L’annulation du Brésil et de l’Argentine n’ont pas fait s’écrouler le système économique mondial. Certes elles étaient moins importantes que celles des pays européens.
En l’état la pensée dominante est celle des agences de notations, qui ne sont que des instruments créés par monsieur «Lesmarchés» et qui, à défaut de concurrence, présentent comme inévitable un renchérissement de l’argent si la note baisse. En même temps elles se plaignent que si les Etats dépensent moins afin de diminuer leur dette, l’économie pourrait entrer en récession. Il faudrait savoir s’il faut maîtriser les dépenses ou les augmenter! Et il faut savoir si en système libéral la doctrine du «moins d’impôts» est encore raisonnable quand un supplément de fiscalité est nécessaire. L'echec du bouclier fiscal frtançais montre que la doctrine pure est inefficace dans certaines situations.
La solution aux angoisses actuelles n’est ni de casser la baraque et de jeter le libéralisme - attendu qu’il n’y a actuellement pas d’alternative viable - ni de laisser tout le champ aux marchés. Dans le sens de l’ordolibéralisme il est nécessaire de rééquilibrer les influences respectives du privé et du politique. L’idée donc de «libérer les peuples des marchés financiers» n’a pas de sens puisque les peuples ont vécu dans un certain bien-être grâce à ces marchés, sur des emprunts contractés par des gouvernements que le peuple a légitimement élu. Ce slogan est pure démagogie.
C’est pourquoi il est urgent résister à la pensée dominante et de relativiser la parole des agences de notation, dont on ne peut s’empêcher de constater qu’elles sont hors de contrôle tout en disposant d’un pouvoir beaucoup trop grand. Mais ces agences n’ont que le pouvoir qu’on leur accorde. Les fonds communautaires européens sont un outil concret pour mettre monsieur Lesmarchés en concurrence et l’amener à plus de raison. Le plus difficile en pareil cas n’est pas de changer de système mais de changer de doctrine.

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