hommelibre
John Goetelen: Auteur de "Féminista: ras-le-bol!", www.atypic.ch.
Abonné·e de Mediapart

595 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 août 2011

Les nouveaux tabous de la modernité intellectuelle

La modernité technologique est simple à identifier: un appareil neuf est en principe moderne. Il contient les caractéristiques des dernières recherches. Un voiture dispose d'airbags et d'un système ABS: elle est moderne. Intellectuellement aussi il y a une modernité. Comment l'identifier et en quoi est-elle plus moderne qu'autre chose?

hommelibre
John Goetelen: Auteur de "Féminista: ras-le-bol!", www.atypic.ch.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La modernité technologique est simple à identifier: un appareil neuf est en principe moderne. Il contient les caractéristiques des dernières recherches. Un voiture dispose d'airbags et d'un système ABS: elle est moderne. Intellectuellement aussi il y a une modernité. Comment l'identifier et en quoi est-elle plus moderne qu'autre chose?


Un premier élément général de la modernité est qu’elle se pose en rupture assez radicale d’avec le passé. Elle utilise pour cela des adjectifs ou des expressions particulières. «Archaïque». Ce simple mot voudrait tout dire. Le déclassement par l’ancienneté est le coup de massue. Il offre un gros avantage à qui l’utilise: il évite d’avoir à analyser le contenu d’une idée. Son archaïsme supposé déclasse automatiquement son contenu.

Un exemple? La femme à la maison est un archaïsme. La modernité est: les femmes travaillent et sont indépendantes financièrement de leur conjoint. On n’évalue plus un choix par ses avantages ou ses inconvénients, mais par la vieillerie qu’il représente. S’il n’est pas récent, «moderne», il est périmé et mauvais.

Cet adjectif a quelques cousins. «Ringard» fait figure d’épouvantail intellectuel. Ringard c’est carrément hors-circuit. La honte! La honte, oui, car à défaut d’analyser le contenu d’une idée, d’exprimer pourquoi on la juge dépassée, et en quoi une idée nouvelle est meilleure, plus adaptée ou plus juste, on met de l’affect. «Ringard» c’est plein d’affect. En clair plutôt que de débattre on vous annonce qu’on ne vous aime plus. Vous êtes «ringard» donc pas digne d’estime ni d’amour. On vous exclut.

Il y a aussi une phrase-type: «Au 21e siècle», à quoi on peut ajouter ce que l’on veut: «Au 21e siècle cela ne devrait plus exister», par exemple. Comme s’il allait de soi que le passage d’un siècle change automatiquement la pensée ou le comportement humain. Ou comme s’il n’était de respectable que d’endosser une idée générale parce qu’elle serait plus moderne qu’une autre.

Ce clivage ancien-moderne n’a aucune valeur en lui-même. N’a de valeur que ce qui se démontre intrinsèquement, et ce qui peut être analysé. L’exclusion de l’ancienneté par une forme d’affect n’a aucune valeur en soi. Ce n’est qu’une illustration de l’exclusion adaptée à la pensée. Mais c’est toujours l’exclusion. Il contient les mêmes risques que tous les systèmes d’exclusion: l’intolérance, la dévaluation et le dénigrement, la certitude de détenir la vérité, la volonté d’appliquer cette vérité à tous, l’établissement d’un conformisme (de la modernité), et la perte du fil historique qui conduit une époque à développer une certaine façon de voir le monde. Cette rupture est évidemment garante de n’avoir aucun compte à rendre. Dire que les idées du passé sont périmées et donc qu’automatiquement leur contenu est à jeter, dédouane de la nécessité d’expliciter la pensée moderne et d’en poser des fondements intellectuels et principiels fermes accessibles à tout esprit qui veut approcher le monde par la compréhension plus que par l’émotion.
Quelques applications de la modernité - nouveaux tabous

La modernité se lit dans quelques domaines privilégiés. En général elle affirme une chose comme absolue, et toute pensée qui dévie de cet absolu est mauvaise. La modernité définit un Bien et un Mal, un Bon et un Mauvais, un Correct et un Déviant. La charge émotionnelle fait office d’explication.

Le cas du racisme est exemplaire. Quand Eric Zemmour prend le droit de différencier l’origine ethnique de certains délinquants, les réaction outrées fusent. Mais outré n’est qu’un affect, pas une analyse. «C’est nauséabond», peut-on lire parfois. En quoi le terme «nauséabond» explique-t-il le désaccord principiel que l’on peut avoir avec Zemmour? Nauséabond signifie: qui suscite la nausée, soit un phénomène physiologique. Il est associé à l’idée de l’odeur et de la respiration. Il a comme synonymes «rebutant, repoussant, innommable, infect, abject, immonde», entre autres. En quoi par exemple, le mot nauséabond est-il une analyse ou un principe moral? En quoi pourrait-il discréditer une idée ou une pensée, sauf à rejeter et exclure totalement celui ou celle qui l’exprime?

Il n’y a ici que réaction affective, sans aucune valeur analytique et dépourvue de valeur morale particulière.

Il y a de meilleurs arguments que l’émotion (qui ne sera jamais un argument). Le racisme en tant que théorie de la supériorité d’un groupe humain sur un autre est une erreur intellectuelle: la génétique a démontré qu’il n’y a pas de différence raciale entre les humains. La supposée supériorité est une erreur morale en particulier parce qu’elle est conçue pour donner des droits et une domination à un groupe sur un autre, et qu’au nom du respect de l’autre il n’y a pas de place pour la domination.

Par contre, vouloir analyser un fait social en tenant compte d’une origine ethnique peut permettre de mieux comprendre l’autre dans sa différence. La culture, les coutumes, la religion, tout ce qui fait une ethnie, influencent les humains. Pourtant c’est devenu tabou.

La modernité a banni la notion de différence. Oser par exemple se questionner sur l’impact des différences biologiques entre hommes et femmes, et ne pas adhérer à la théorie d’indifférenciation, est rejeté par l’avant-garde auto-proclamée de la modernité. Un tel questionnement vaut à son auteur-e d’être insulté-e, suspecté-e de vouloir justifier une supposée domination masculine. Parler de différence hommes-femmes devient tabou.

La domination masculine est encore une théorie de la modernité. Qui n’y adhère pas ou la relativise commet une faute contre l’absolutisme de la modernité. Critiquer un certain féminisme serait haïr toutes les femmes. On voit particulièrement bien dans ce domaine, par les excès d’anathèmes et d’affect, que la modernité fonctionne non par une analyse ou un débat contradictoire, mais par l’émotion. On est pour et l’on est Bien, ou on est contre et l’on est Mauvais.

L’arrogance de la modernité se signale par la certitude d’avoir inventé un monde meilleur. La rupture d’avec le monde d’avant est un passage obligé pour être moderne. Pourtant, par ses anathèmes, ses outrances émotionnelles et son manque d’analyse comparative, la modernité ne fait rien d’autre que ce qui s’est déjà fait à d’autres époques bien plus anciennes.

Le siècle des Lumières a vu se développer des pensées à côté de quoi notre époque est une barbarie. Voir comment certains crimes sont traités, essentiellement sur le mode de l’émotion, sans conceptualisation de la raison qui en fait un crime, pourrait laisser penser que nous sommes revenus en arrière. La sauvagerie intellectuelle actuelle, empreinte d’émotion et d’affect, de jugement à l’emporte-pièce, d’exclusion, de nouveaux préjugés, de soustraction au vrai débat, n’est ni une avant-garde ni une modernité. La vraie modernité exige une transformation intérieure vérifiable signifiée par un détachement d’avec les comportements d’exclusion, de jugement, de domination. Collectivement, on en est loin.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage.
par Feriel Alouti
Journal — Politique
Violences conjugales : le jugement qui condamne le candidat LREM Jérôme Peyrat
Investi par la majorité présidentielle malgré sa condamnation pour violences conjugales, l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron continue de minimiser les faits. Mais le jugement rendu en septembre 2020 par le tribunal correctionnel d’Angoulême note que Jérôme Peyrat a « adapté sa version » aux stigmates, physiques et psychologiques, constatés sur son ex-compagne, ayant occasionné 14 jours d’ITT.
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils
Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali