Imaginez qu’un train fou arrive en gare sans freins. Cinq personnes traversent les voies et vont être écrasées, sauf si vous en poussez une autre sur les rails pour dévier le train. Que feriez-vous? Pousseriez-vous délibérément une personne à la mort pour en sauver cinq autres?
Ce type de dilemme moral est étudié par les neurobiologistes qui explorent notre cerveau. Ils tentent de déterminer si le sens moral est d’origine biologique, ou au moins disposerait d’une base neuronale, ou s’il est essentiellement appris, culturel.
La part du biologique et du culturel dans la construction humaine est un thème majeur de notre époque. On retrouve le même questionnement autour de la théorie des genres: on ne naîtrait pas femme ou homme, on le deviendrait par apprentissage. Dans ce cas l’aspect biologique serait sans importance. Et le langage: dispose-t-il d’une base biologique ou est-il seulement un apprentissage?
Les neurosciences étudient de plus en plus de domaines des sciences humaines. On cherche l’importance des localisations spécifiques du cerveau pour telle activité ou sentiment. La cupidité ou l’altruisme seraient-ils d’origine biologique? L’imagerie cérébrale permet aujourd’hui d’explorer de manière très précise quelles sont les parties du cerveau reliées à une activité donnée, et quelle est la part du corporel par rapport à l’apprentissage - c’est-à-dire à l’influence extérieure, culturelle.
Les chercheurs d’aujourd’hui sont en général d’accord pour dire qu’il y a une interaction. Le biologique est fondamental car il comporte des spécificités sans lesquelles le culturel ne pourrait se développer. Par exemple, l’organisation spécifique du cerveau humain associé à l’extension du larynx et à la posture verticale a permis la production de sons organisés et de gestes et mimiques signifiants pour développer le langage, le structurer et atteindre un haut degré d’abstraction. Le corporel et le biologique contribuent à ce processus. Mais en même temps le cerveau ne s’active pas complètement s’il n’est pas stimulé par l’entourage. C’est donc une double influence qui est à l’origine du langage: biologique et culturelle.
Le sens moral, le sens du bien et du mal, aurait-il une base cérébrale et non seulement acquise par l’exemple et l’éducation, soit le culturel? Il semble que la réponse soit positive. Ainsi la plupart des personnes confrontées au dilemme du train fou disent qu’ils ne pousseraient pas une personne vers la mort pour en sauver d’autres. Il semble que l’humain ne peut, a priori, faire délibérément du mal à un autre humain. Pourtant certaines personnes répondent qu’elles pousseraient sans problème un innocent sous le train pour en sauver cinq autres, comme si seul le résultat pragmatique comptait. Peut leur importe d’être la cause volontaire de la mort d’une personne. Dans ce cas le sens moral qui interdit de faire du mal est absent. En fait il s’agit de personnes souffrant d’une lésion dans une région du cerveau nommée cortex préfrontal.
Le café de Beth
Autre exemple: une femme appelée Grace prépare du café pour son amie Rosy. Grace a un problème avec Rosy et veut mettre du poison à la place du sucre pour la tuer. En réalité elle se trompe et met bien du sucre. Rosy se porte donc comme un charme. Puis c’est une autre personne, Beth, qui prépare un café pour Rosy, et sans le savoir elle met du poison dans le café à la place du sucre. Rosy meurt. Qui est la plus condamnable: Grace ou Beth? La plupart des gens répondent Grace, car ils font la distinction entre l’acte et l’intention. Il en est de même pour la justice et donc de la civilisation: un homicide involontaire peut entraîner un acquittement parce qu’il n’y avait pas l’intention de tuer, alors qu’un assassinat est un homicide prémédité et sera condamné lourdement. Dans l’exemple du café de Beth, à nouveau les personnes atteintes de la même lésion du cortex préfrontal trouvent que la plus condamnable est Beth. Elles ne voient pas l’intention, qui détermine la notion de bien et de mal, mais uniquement le résultat de l’action. Elle ont donc un support cérébral qui dysfonctionne et leur sens moral en est amoindri.
Cela ne signifie pas que les criminels ont tous une lésion au cerveau. Certaines personnes ont une organisation morale mais la transgressent délibérément. Les criminels qui présentent une maladie mentale sont peu nombreux selon les psychiatres. La question se pose pour l’adolescente de 13 ans dont le viol et le meurtre créent une polémique en France. Cette mort terrible pose la question de l’état mental du criminel récidiviste: est-il assez sain d’esprit pour être conscient de sa transgression, ou est-ce normal pour lui?
Les chercheurs testent aussi dans le cerveau quelles sont les zones en lien avec le sens de l’équité. Le test est celui de joueurs qui doivent impérativement se partager une somme d’argent, sans quoi ils la perdent. Le partage égal dérange mais est acceptable. Le partage inégal est accepté selon le degré d’inégalité. Au cas où cette inégalité est trop grande celui qui reçoit le moins refuse sa part et les deux perdent. Une trop grande inégalité est perçue comme une injustice et provoque une désolidarisation. L’équité est un sens qui semble préexister à l’apprentissage.
On peut voir dans ce test une application sociale directe: le différentiel de richesse provoque des tensions sociales croissantes.
Le sens moral ne se limite pas à l’équité et au bien ou au mal. Il y a d’autres aspects non encore explorés biologiquement comme l’honnêteté, la loyauté, le respect, la fidélité, entre autres.