Le silence de l’indigné

Après Toulouse la gauche française enfourche à nouveau ses démons et se trompe de cible. Un exemple: «Plus de questions dérangeantes, plus de réflexions stimulantes, plus de débats utiles, plus de critiques constructives. Rien d’autre qu’un silence général avec une seule voix autorisée, celle du pouvoir, d’un pouvoir réduit à son essence policière» ?

Après Toulouse la gauche française enfourche à nouveau ses démons et se trompe de cible. Un exemple: «Plus de questions dérangeantes, plus de réflexions stimulantes, plus de débats utiles, plus de critiques constructives. Rien d’autre qu’un silence général avec une seule voix autorisée, celle du pouvoir, d’un pouvoir réduit à son essence policière» ?


rainbow-warrior.jpeg

Le sang des cadavres

De qui parle-t-on? Du dictateur Noriega? De feu Pinochet? De la vie de Staline? De François Mitterrand et sa cour? Non: de Nicolas Sarkozy. Il y aurait de quoi rire si les enjeux n’étaient pas plus considérables. Si le pouvoir UMP était essentiellement un pouvoir policier il y a belle lurette qu’Edwy Plenel, auteur d’un article dont je tire cet extrait, serait réduit au silence. Monsieur Plenel écrit dans un éditorial: «L’affaire Mohamed Merah est un fiasco pour le pouvoir en place. (...) c’est un fiasco de cette politique de la peur qui distingue le sarkozysme, dont la virulence angoissante masque la profonde inefficacité.»

Cette gauche boit avec application le sang de cadavres encore chauds. Comment est-ce possible d’en arriver là? Parce qu’elle est incapable de développer une pensée originale et de sortir de l’ornière et du clivage de la pensée où la classe politique française se trouve collectivement embourbée.

Quant à la droite elle se contente de poser des constats sans faire plus d’analyse sociétale Cela tient-il au fait que le libéralisme laisse à chacun le soin de décider de sa propre pensée alors que le socialisme est à la poursuite d’un Graal intellectuel collectiviste, d’un «affect» politique fédérateur? Pourtant, tant la liberté individuelle que le partage peuvent se théoriser de manières nouvelles selon l’évolution de la société. La paresse intellectuelle et le confort des «maîtres à penser» anesthésie tout renouvellement conceptuel.

Idéologie et campagne électorale oblige, le moustachu de Mediapart tape sur la droite et récupére les morts à son compte. Qu’il caresse ses troupes dans le sens du poil, c’est normal. Il ne faut rien attendre d’original ou de courageux de sa part. Mais vouloir imputer à une formation politique la responsabilité de ces événements est faire singulièrement fi de la profondeur du malaise qu’ils révèlent.


La faute à Sarkozy. Vraiment?

Dans cet article Edwy Plenel met en cause la gestion des différents services de police et le retard mis à identifier le tueur. Nicolas Sarkozy en porterait le chapeau. Comme si tout cela était nouveau. Les moeurs des différentes polices françaises sont déjà anciennes. Elle ont eu le temps de s’installer sous Mitterrand. Rappelons les écoutes illégales qui ont touché environ 1’000 citoyens. Le président d’alors était sorti du cadre de ses responsabilités, usant de l’Etat comme de son antichambre privée et méprisant les prérogatives de la justice et de la police. Dans cette affaire Mitterrand avait été assisté du colonel Christian Prouteau, chef du GIGN - le même qui curieusement critique aujourd’hui l’intervention du RAID. Le service de M. Prouteau s’est montré incapable de traiter correctement l’affaire des irlandais de Vincenne. La police avait apporté de faux explosifs pour confondre des innocents qui ont finalement été relâchés. Sous Mitterrand le terrorisme d’Etat alla jusqu’à faire exploser le bateau écologiste Rainbow Warrior, tuant un photographe.

Et cela n’est que la partie visible. Où partait l’argent de l’Etat? A qui les subventions ont-elles servi? 15 ans de Mitterrandisme pendant lesquels rien n’a été fait dans les banlieues, rien n’a été fait pour améliorer l’intégration. 15 ans de confusion dans les services de l’Etat, confusion mitterrand-grand.jpgentretenue et voulue par le prince d’alors qui régna deux fois 7 ans sur le pays.

Les habitudes viennent peut-être d’encore avant. L’immigration d’origine nord-africaine est venue remplacer d’autres flux migratoires. Ces flux étaient déjà forts à certaines époques passées mais les immigrés provenaient pour beaucoup d’Europe. Si la langue différait, les pratiques juridiques, les lois, la religion et l’histoire les rapprochait. Même avec ce rapprochement l’adaptation des cultures a demandé du temps. Comment, alors qu’elle était au pouvoir, la gauche n’a-t-elle pas voulu voir que l’immigration nord-africaine allait poser davantage de problèmes? Et cela pour plusieurs raisons: les ressentiments suite au colonialisme et à la guerre d’Algérie, l’omniprésence d’une religion très différente qui n’est pas séparée de l’Etat, une langue très différente elle aussi, un système de relations hommes-femmes sans rapport avec le nôtre.


Le tabou de l’immigration

Comment, sous prétexte d’humanisme à deux sous et de posture indignée anti-Le Pen, comment ne pas avoir pris la mesure de ces difficultés et avoir laissé faire? La gauche d’alors était plus libérale dans ses pratiques que les libéraux. Cela tenait en deux mots: «Démerdez-vous». Comment se fait-il que des descendants de deuxième génération des premiers immigrant venus d’Afrique du nord soient aujourd’hui aussi déconnectés de la démocratie française? Aussi peu intégrés? Il y en a pourtant parmi eux qui ont étudié, bossé pour se faire une place.

Où donc est le déficit des pouvoirs successifs pour voir aujourd’hui un Mohamed Merah devenir un tueur? N’est-ce que sa personnalité perturbée? Est-ce l’absence de père, habituelle dans les familles du divorce? Est-ce la ghettoïsation des banlieues? Mais tous les français issus de l’immigration qui vivent dans les banlieues ne deviennent pas des assassins. La France défend-elle mal ses valeurs?

Pour certains à gauche le thème de l’immigration appartient à la droite. Funeste erreur. (La révolution manquante en France est de pouvoir dire ce que l'on  pense et veut sans être stigmatisé). Il y a trente ans que l’immigration questionne la société française. Si dès les années 1980 des assises de l’immigration avaient eu lieu pour définir ce qui est gérable pour la société, avec peut-être une immigration plus diversifiée et une meilleure formation des immigrants à la démocratie européenne, certaines tensions n’existeraient peut-être pas, l’identité nationale ne ferait pas débat.

Tout ce que l’on reproche aujourd’hui à la droite est la conséquence de trente ans au moins d’inefficacité politique, tous pouvoirs confondus. La gauche française devrait sortir de son angélisme et davantage se poser des questions plutôt que donner des leçons.

Aujourd’hui rien ne sert d’être indigné. S’indigner c’est désigner un responsable autre que soi. C’est se placer forcément comme meilleur. Mais personne n’est meilleur. D’ailleurs l’indigné officiel, Stéphane Hessel, l’a bien compris: il reste silencieux depuis le début des événements. Etrange étrange... Il faut dire qu’après sa critique virulente d’Israël il y a quelques temps, il réalise peut-être qu’il a participé indirectement à ce que les juifs de France deviennent les cibles du tueur. C’est difficile d’avoir l’honnêteté de s’indigner contre soi-même. L’exercice demande un autre talent moral que celui, aisé, de désigner des coupables.


Qardawi.jpg

Défendre la démocratie

Aujourd’hui personne ne s’indigne vraiment de la manifestation publique de soutien à Mohamed Merah:

«Une trentaine de jeunes gens, essentiellement des filles, se sont rassemblés samedi dans le quartier toulousain des Izards, où a grandi Mohamed Merah, pour honorer la mémoire du tueur de sept personnes abattu jeudi par la police, comparant leur douleur à celles des familles des victimes. Une centaine de membres des forces de l'ordre ont entouré cette manifestation statique au cours de laquelle une femme portant un voile intégral a harangué le groupe.»

On pourrait aussi imaginer les proches de Jacques Mesrine, de Fourniret, du terroriste Carlos ou de la bande à Baader, défiler pour leur rendre hommage! Quelle indécence. Quelle provocation surtout! Pleurer un mort, fût-il un criminel, est un droit. Mais dans ces circonstances la moindre des choses était de le faire discrètement, chez soi, et de ne pas aller provoquer la France sur la place publique. Ceux-là, ou celles-là puisqu’il s’agirait essentiellement de filles, n’ont aucun respect pour notre mode de vie et nous n’avons pas les mêmes valeurs. Imaginons un instant des chrétiens qui manifesteraient au centre d’Alger pour soutenir un européen qui aurait délibérément tué des musulmans au nom d’une suprématie blanche ou pour venger les moines du désert...

Cela c’est no way. On entend aujourd’hui parler de reconquête de l’Europe. Le mot est fort. Mais il vaudrait peut-être mieux en parler avant que les extrémistes de tous bords ne remettent le continent à feu et à sang. Défendre l'Europe et la démocratie incombe à la gauche comme à la droite. Il ne doit pas y avoir de clivage sur cette question.

On ne doit pas amalgamer l’ensemble des musulmans d’Europe et du monde avec Mohamed Merah. Mais les musulmans devraient aussi faire le ménage chez eux et écarter de leurs rangs tous ceux qui manipulent l’islam à des fins guerrières. Je n’ai rien lu dans les grands médias sur ceci: Claude Guéant vient d’interdire la visite en France prévue pour le 6 avril du Cheik Yusuf Al-Qardawi, leader spirituel des Frères musulmans. Il devait participer à une rencontre de l’Union des Organisations Islamiques de France. M. Al-Qardawi est connu pour son éloge de Hitler «qui a remis les juifs à leur place» et pour avoir déclaré qu’il souhaitait pouvoir tuer des juifs, ennemis d’Allah. Faire l'économie de la critique contre de tels personnages c'est être complice de leurs propos. (Vidéo ci-dessous). Il doit même y avoir consensus entre les différentes orientations politiques à ce sujet. La ligne de partage n'est pas là.

Un tel discours doit être très clairement exclu en Europe. La plupart des musulmans que je connais n’ont rien à voir avec ces positions guerrières. Pour les autres il est temps qu’il fassent le ménage et acceptent de lire le coran avec une intelligence critique, et refusent clairement ce langage de haine.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.