J’emprunte aujourd’hui quelques réflexions à l’une des lumières de notre époque: Edgar Morin. Cet ancien marxiste est un scientifique et philosophe. Sa vision et sa pensée sont aussi vastes que son langage est simple.
Son étude est le fonctionnement psychique de l’humain et les fondements de la pensée et de la connaissance. Et l’un de ses thèmes est la complexité du vivant. Voici un premier extrait:
“Dans la vision classique quand apparaît une contradiction dans un raisonnement, c’est un signe d’erreur. Il faut faire marche arrière et prendre un autre raisonnement. Or, dans la vision complexe, quand on arrive par des voies empirico-rationnelles à des contradictions, cela signifie non pas une erreur mais l’atteinte d’une nappe profonde de la réalité qui, justement parce qu’elle est profonde, ne peut pas être traduite dans notre logique.”
Quand je lis cela je reste un moment rêveur comme après un très beau poème. Et je m’y replonge:
“ La notion d’autonomie humaine est complexe puisqu’elle dépend de conditions culturelles et sociales. Pour être nous-mêmes, il nous faut apprendre un langage, une culture, un savoir, et il faut que cette culture elle-même soit assez vaste pour que nous puissions nous-mêmes faire le choix dans le stock des idées existantes et réfléchir de façon autonome. Donc cette autonomie se nourrit de dépendance; nous dépendons d’une éducation, d’un langage, d’une culture, d’une société, nous dépendons bien entendu d’un cerveau, lui-même produit d’une programme génétique, et nous dépendons aussi de nos gènes.”
A ce point, mes orteils s’écartent et je regarde si je suis encore bien au sol, et quelles sont mes multiples dépendances, et je me demande quelle part de liberté est la nôtre. Puis je continue:
“On croit souvent que les tenants de la complexité prétendent avoir des visions complètes des choses. Pourquoi le penseraient-il? Parce qu’il est vrai que nous pensons qu’on ne peut pas isoler les objets les uns des autres. A la limite, tout est solidaire. Si vous avez le sens de la complexité vous avez le sens de la solidarité. De plus, vous avez le sens du caractère multidimensionnel de toute réalité.”
Là, je me lève et vais marcher sur la plage, dans le vent du large, les embruns sur le visage, et j’écoute, j’écoute…
Et enfin un petit dernier pour la route:
“Dans la voie que nous avons suivi, on voit que les alternatives classiques perdent leur caractère absolu, ou plutôt changent de caractère: au “ou bien/ou bien” se substitue à la fois un “ni/ni” et un “et/et”. Ainsi en est-il, avons-nous vu, de l’opposition entre unité/diversité, hasard/nécessité, quantité/qualité, sujet/objet, etc..”
Et là je m’assied en méditation.
Edgar Morin, c’est de la poésie.