NuitDebout, l'espace et le décolonial. Contribution à la tribune de Vacarme/Urbanités

"Ici les corps politiques". Soit, mais pas tous les corps, et pas toutes les politiques. En effet, cette tribune approche sans la traiter la question de la mixité : « Certes la mixité est loin d’y être totale, mais où existe-t-elle ? ». Cette concession en forme d’aveu ne peut être si rapidement évacuée

 

La tribune co-publiée par Vacarme et Urbanités retient avec plaisir l’attention, en cela qu’elle montre l’actualité de la pensée géographique dans la pensée du mouvement installé sur la place de la République. Elle apparaît d’abord comme une évidence : comment ne pas penser l’occupation de l’espace, et aussitôt son appropriation, comme identité sous-jacente de la NuitDebout ? Comment ne pas y voir, avec l’œil du géographe, que la place est occupée par des corps, mouvants, différents, genrés, parfois subalternes ; ces corps qui, spatialement rapprochés, abolissent des formes puissantes de distance symbolique.

"Ici les corps politiques". Soit, mais pas tous les corps, et pas toutes les politiques. En effet, cette tribune approche sans la traiter la question de la mixité : « Certes la mixité est loin d’y être totale, mais où existe-t-elle ? ». Cette concession en forme d’aveu ne peut être si rapidement évacuée. Si la place de la République réduit les distances par la création d’un espace commun d’échange et, disons-le, de révolte, alors cet espace ne peut en lui-même reproduire les codes de la domination. Il ne peut évacuer la question des corps subalternes, il ne peut se construire autrement que dans une réflexion assumée sur la mixité ou la non-mixité.

 Une discussion à laquelle j'ai assisté Dimanche 10 Avril, à la commission féministe, révèle en partie une incompréhension fondamentale. Deux « racisées », venues semble-t-il de Cergy, s’opposaient à quelques autres Femmes blanches, sur la question de la présence de la fameuse « banlieue » sur la place de la République. Où est la banlieue (essentialisée, comme de cooutume) ? Pourquoi ne « vient-elle pas » ? Alors qu’à la tribune, on appelait « les quartiers » à rejoindre la place, la discussion portait, précisément, sur l’impossibilité pour ses habitants de venir ici. « Arrêtez de croire que Paris est une ville-ouverte ». Cette phrase résonne, historiquement et symboliquement, et révèle l’induration permanente de la frontière qui se dresse entre la prise de possession de la place, majoritairement blanche, et la très large impossibilité pour d’hypothétiques groupes d’habitants des quartiers de se rendre sur cette même place. Il s'agit d'une inégalité fondamentale et jusqu’ici indépassable. Ainsi que le rappelait l'une des deux protagoniste, son frère, Noir, l’accompagnant ici, s’est vu contrôlé deux fois par la police avant d’arriver sur la place. Méditerranéen tendance Blanc, me trouvant très souvent face aux sur-hommes de l’ordre, mon identité n’a jamais été contrôlée.

 Nous savons cela. Cet exemple ne cherche pas à généraliser ou essentialiser. Il illustre un impensé, essentiel et récurrent, non seulement dans le mouvement lui-même, mais aussi dans une partie non-négligeable des sciences sociales. En ce qui concerne la politique, de fait, il s’agit d’un impensé volontaire, d’une mise au ban consentie, et d’un refus catégorique. Mais cette politique ne nous intéresse pas. En revanche, celle qui est l’objet de nos cœurs et de nos esprits, qui essaime depuis la place de la République, ne peut pas ignorer ces questions. Nous ne pouvons pas continuer à penser pour, nous ne pouvons pas ne pas écouter, nous ne pouvons pas faire semblant de ne pas voir que ce mouvement est en train de se constituer autour de cet oubli majeur.

 

Quel est cet oubli ? Il s’agit de l’oubli décolonial. Il s’agit d’un oubli fondé sur la permanence assez peu réinterrogée de la convergence des luttes. Toutes les luttes sont-elles miscibles dans une seule ? Je ne sais pas. Cette pensée de la (non)-mixité, qui a des textes et des noms (comme le récent ouvrage d'Houria Bouteldja) doit nous interroger. Cette pensée n’est pas facile. Elle est d'ailleurs plus un outil qu'un enjeu. Mais si nous sommes ici pour changer, alors ne changeons pas dans la permanence des structures que nous héritons de nos représentations dominantes et coloniales.

« Je me révolte, donc nous sommes», nous enseignait Camus. Qui est ce « je » ? Un « Je » blanc qui ne peut pas faire exister autre chose qu’un nous-sommes-blancs. Peut-être. Encore une fois : je ne le sais pas encore. Mais il nous est impossible de refuser de le savoir.

Arriverons-nous à penser cela ensemble ?

 

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