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Billet de blog 5 avr. 2015

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Les saintes déesses de Sicile

 La Sicile offre un terrain propice à l’histoire concrète des religions de la Méditerranée. Au fil des siècles, cette ile a connu de nombreuses invasions et donc des cultes successifs. On y trouve plusieurs exemples remarquables de permanence des croyances populaires, avec des processus d’accrétion, d’assimilation ou de substitution entre les divinités. Certains rites intemporels, passés d’une religion à l’autre, perdurent encore aujourd’hui.

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La Sicile offre un terrain propice à l’histoire concrète des religions de la Méditerranée. Au fil des siècles, cette ile a connu de nombreuses invasions et donc des cultes successifs. On y trouve plusieurs exemples remarquables de permanence des croyances populaires, avec des processus d’accrétion, d’assimilation ou de substitution entre les divinités. Certains rites intemporels, passés d’une religion à l’autre, perdurent encore aujourd’hui.

LES  DEESSES  D’ERICE :

A l’origine, le peuple des Elymes, anciens occupants de la partie nord-ouest de l’ile qu’ils partagent avec les Sicanes et les Sicules, célèbrent comme leurs voisins une déesse mère. Les Phéniciens fondent des comptoirs dans la région au VIII° siècle avant J-C, et ils importent le culte de la déesse orientale Astarté. Puis celle-ci est remplacée par l’Aphrodite des Grecs qui lui élèvent un temple monumental dans la forteresse antique d’Eryx, à 756 m d’altitude. Elle devient ensuite Vénus Ericina à l’époque romaine. Son culte renommé dans toute la méditerranée suscite un pèlerinage, avec des processions saisonnières.

Au IV° siècle de notre ère, après le règne de Constantin, les chrétiens détruisent le temple des païens détestés et construisent sur ses ruines une basilique dédiée à la Vierge. Mais ce remplacement brutal ne suffit pas à faire adhérer la population du lieu, devenu Erice, au nouveau culte. C’est pourquoi Marie doit reprendre les fonctions des déesses antérieures, avec les mêmes processions, aux mêmes moments de l’année, et pourquoi pas, les mêmes miracles performatifs. Ce processus est une substitution, comme celles que l’on observe dans les autres cités de l’ile.

ISIS  MERE DES DIEUX :

A partir de l’époque hellénistique, le culte de la déesse égyptienne Isis, se répand peu à peu tout autour de la Méditerranée. On trouve ses temples, appelés Iséum, à Alexandrie, puis au début de notre ère à Rome, à Pompéi et bientôt dans toutes les provinces romaines, c’est-à-dire la quasi-totalité du monde alors connu. La déesse est désignée par des épithètes différentes selon les villes. Ces formules d’eulogie illustrent et popularisent ses fonctions locales : Isis Regina, Domina, Augusta, Victrix, Invicta, Pelagia, Frugifera, Triumphalis…

Ainsi à Catane, Isis supplante peu à peu les déesses grecques. Elle est réputée comme « Agathè daimôn », soit la bonne déesse. Investie par la piété populaire, Isis joue ici les rôles de salvatrice, de nourricière et d’intercesseur (mille excuses, ce terme particulièrement adéquat pour les divinités antiques très populaires n’a pas de féminin en français).

La déesse salvatrice porte un voile protecteur qui abrite la ville et sa communauté. Dans cette fonction, elle conforte l’antique éléphant dont la statue en basalte est dénommée Liotru par les habitants de Catane. D’origine punique, ce pachyderme au pouvoir apotropaïque était censé protéger la ville contre les redoutables colères de l’Etna.

La déesse est aussi nourricière, allaitant l’enfant Harpocrate, comme le montrent les représentations d’Isis lactens. L’enfant divin qui porte son doigt à la bouche est un avatar du dieu égyptien Horus, sous une forme juvénile. Isis est ainsi la protectrice de la maternité et des naissances. Les nourrices qui lui doivent l’abondance de leur lait confectionnent des petits gâteaux qui, une fois consacrés par les desservants du temple, apportent paix et bonheur aux fidèles.

La déesse joue également le rôle d’intercesseur pour ses adeptes. Elle écoute leurs prières et exauce leurs vœux, à preuve les ex-voto en forme d’oreille. Pandokrátor, Isis est toute puissante, supérieure au destin. Le salut individuel est obtenu par sa grâce et sa bonté, ici-bas et dans l’au-delà des Champs-Elysées.

D’ISIS  A  LA VIERGE MARIE :

Mais après le règne de Constantin, partout dans l’Empire, les chrétiens en position de force s’attaquent aux temples païens et ils s’activent à remplacer Isis, mère des dieux, reine du ciel et déesse lunaire, par la Sainte Vierge. Celle-ci est décrétée « Mère de Dieu » lors du concile d’Ephèse en 430, où elle est aussitôt substituée à la déesse vierge Artémis, ancienne patronne de la cité, avec la plénitude de ses fonctions cultuelles.

Dès lors le culte marial se répand dans toute la chrétienté. Au XIV° siècle, les partisans de la conception immaculée de Marie par sa mère Anne se manifestent. Le débat va durer cinq siècles. Le dogme catholique ne sera finalement promulgué qu’en 1854 par Pie IX. Mais  depuis la Contre-réforme et le concile de Trente (1545-1563) les représentations de la Vierge la montre, la tête nimbée d’étoiles, juchée sur le croissant de lune. Marie est donc bien la nouvelle incarnation de la déesse lune et de la mère universelle qui se perpétue depuis la nuit des temps autour de la Méditerranée.

ISIS  ET  AGATHE  DE  CATANE :

Pourtant à Catane, la Vierge n’est pas la patronne de la ville. C’est sainte Agathe, vierge et martyre, qui joue ce rôle avec une grande efficacité. On a vu l’origine isiaque de ce patronyme : la « Bonne », issue d’une épithète laudative de la déesse. Si une jeune femme a porté ce nom théophore au début du III° siècle, c’est que ses parents l’avaient consacrée dès sa naissance du nom local de la déesse, selon une coutume antique attestée dans les catacombes paléochrétiennes de Syracuse. Au IV° siècle en effet, les patronymes s’inspirent encore des divinités grecques, comme Artemisia, Aphrodites, Frotounes, ou des qualificatifs de bon augure, comme Eutukhes, Euandros ou Ariston. Les deux cultures coexistent toujours au sein des familles et des milieux sociaux.

Mais la trêve ne dure pas, lorsque le christianisme fusionne avec le pouvoir d’Etat. Exit les dieux antiques, laissant partout la place à des saints locaux intercesseurs. La jeune Agathe de Catane a sans doute réellement existé. A-t-elle été suppliciée, comme ces premiers chrétiens, témoins de la foi, pressés de mourir, dans la  hâte de la parousie annoncée par les nombreux textes apocalyptiques ? Peu importe la légende élaborée ultérieurement à partir des croyances païennes et des superstitions populaires christianisées. Ce qui compte, c’est que dans la concurrence entre les tourments les plus cruels subits par les martyres, Agathe passe pour avoir eu les seins coupés. Car le supplice enduré par un martyre, réel ou prétendu, énonce toujours la fonction utile du thaumaturge.

Agathe récupère donc le voile d’Isis avec lequel elle protège Catane de la fureur de l’Etna, cet infernal volcan toujours menaçant. Elle repousse la peste en dehors de la ville. Sous sa protection, les navires rentrent sains et saufs dans le port. Portant ses seins mutilés sur un plateau, la sainte assure un lait abondant aux nourrices. La protection décuple à partir de 1126, quand l’archevêque se procure les reliques de sainteAgathe, miraculeusement apparues à Constantinople. Enfin la sainte triomphe : la cathédrale de Catane lui est consacrée, tandis que la Vierge n’y occupe que la portion congrue.

Cette victoire ne se limite pas au culte. Il existe une version moderne du blason de la ville qui symbolise avec éloquence le continuum du sacré. Cet écusson figure sainte Agathe, armée comme une déesse antique, juchée sur le dos de l’éléphant Liotru déjà évoqué plus haut.La patronne de Catane joue ici le rôle d’une sainte sauroctone jadis initié par Isis !

A suivre prochainement, dans un second billet consacré aux tétins de Sainte Agathe, ainsi qu'aux pâtisseries locales qui les représentent…

Ces objetsqui incarnent l'histoire de la Méditerranée (3)

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