Les tétins de Sainte Agathe

   On a vu dans le précédent billet que les déesses et les saintes de Sicile se succèdent au fil des siècles, dans les  mêmes lieux et avec les mêmes fonctions. Dans ce cadre invariable, les objets symboliques – matériels ou non - peuvent connaître de multiples métamorphoses, comme des avatars sans cesse renouvelés des croyances millénaires. Tel est le cas pour la dévotion des  tétins de Sainte Agathe.

 

 

→ Les Minnuzzo de sainte Agathe à Catane. → Les Minnuzzo de sainte Agathe à Catane.

 

On a vu dans le précédent billet que les déesses et les saintes de Sicile se succèdent au fil des siècles, dans les  mêmes lieux et avec les mêmes fonctions. Dans ce cadre invariable, les objets symboliques – matériels ou non - peuvent connaître de multiples métamorphoses, comme des avatars sans cesse renouvelés des croyances millénaires. Tel est le cas pour la dévotion des  tétins de Sainte Agathe.


LES  PETIS  GATEAUX  DE SAINTE  AGATHE :

Les traditions multiséculaires qui célèbrent la sainte patronne de la ville perdurent à Catane : fêtes saisonnières, processions, ostensions du voile et des reliques. On y trouve même d’antiques pâtisseries rituelles qui marquent sa dévotion. Car on confectionne encore  de nos jours les populaires Minnuzzo illustrés plus haut. Ce sont des gâteaux en forme de petits dômes glacés surmontés d’une cerise. Comme jadis, offerts par paire, ils s’inspirent des seins sadiquement découpés de la vierge et martyre Agathe.

On retrouve cette curieuse coutume dans d’autres régions où le culte de la sainte a été exporté. Ainsi par exemple en France, à Saint-Genix-sur-Guiers. En 1713, lors du traité d’Utrecht, la Maison de Savoie récupère la Sicile en échange de la Sardaigne et un titre royal pour le Piémont. Le culte de sainte Agathe se diffuse alors activement dans le nouvel état. Bien plus tard, vers 1880, le pâtissier savoyard Pierre Labully perfectionne avec succès une recette locale. Il s’agit d’une brioche au levain, parfumée à la fleur d’oranger, couronnée d’une seule praline, comme un téton sur le sein d’Agathe. Ce gâteau dédié à la sainte est devenu aujourd’hui le fameux Saint-Genix, dont les gourmands ignorent la bienheureuse origine.

En Provence, il existait autrefois la tradition du pain de la Santo-Gato. Confectionné et béni le 5 février, jour de la fête de sainte Agathe, ce petit pain en forme de sein était censé protéger les fidèles de la foudre et de l’incendie (à défaut de volcan infernal dans les environs). Par contamination du nom identique du félin occitan Gato, la sainte pouvait même apparaître dit-on sous la forme d’un chat. Voila une bien curieuse réminiscence des métamorphoses infinies d’Isis, parfois confondue avec la déesse féline Bastet à la Basse-Epoque, au temps des Pharaons !

 

→ Brioche de Saint-Genix en Savoie. → Brioche de Saint-Genix en Savoie.

 

SAINTE  LUCIE  DE  SYRACUSE :

Il existe d’autres cas de substitution de divinités en Sicile. A Syracuse par exemple, la déesse d’origine orientale Artémis est remplacée par la grecque Athéna, toutes les deux à la fois vierges et mères. Plus tard les chrétiens victorieux s’emparent du temple sans le détruire et en font leur cathédrale qui existe encore aujourd’hui, avec ses colonnes romaines. La Vierge y trône en Madonna della Neve, protégeant les navires de la tempête comme les précédentes déesses le faisaient avec la même efficacité.

Mais Syracuse est également un haut lieu d’Isis. Deux temples de culte égyptien y sont attestés : un Iséum et un Sérapéum. On y a retrouvé deux statues d’Isis et de nombreux artefacts caractéristiques : sistres, bas-reliefs, inscriptions… Mais les deux déesses antiques rivales, Athéna et Isis n’assuraient pas ici les mêmes fonctions.

Cela explique le dédoublement entre la Vierge et sainte Lucie. En réalité cette dernière est la seule vraie déesse du lieu. Elle est représentée dans la cathédrale par une statue d’Antonello Gaggini et par ses reliques achetées jadis à Constantinople, en 1204 (on en trouve de tout aussi authentiques également à Venise, Rome et Metz). C’est qu’au XIII° siècle la compétition des reliques bat son plein, stimulant les riches donations des fidèles et de fructueux pèlerinages.

Le nom de Lucie dérive de lux, la lumière, cette lumière venant du ciel. La vierge ubiquitaire, fidèle de sainte Agathe de Catane, aurait été martyrisée ici, mais aussi à Rome, en Campanie, à Cyrène, et certains disent même à Lyon ! A Syracuse elle assume plusieurs fonctions païennes de proximité, en particulier le rôle d’intercesseur.

Au XIV° siècle on s’avise de lui trouver une fonction de thaumaturge propre à stimuler les miracles. Facile : son nom détermine ses pouvoirs. Elle devient alors patronne des aveugles, ceux qui ne peuvent voir la lumière. Désormais on la représente portant ses yeux sur un plateau, comme sainte Agathe porte ses seins. Ainsi équipée, elle éloigne le mauvais œil (sic) et elle favorise la chance. Un coquillage en forme d’œil, le Turbo rugueux, sert de talisman à cet effet. Le culte de sainte Lucie s’est répandu autour de la Méditerranée et dans certaines régions il est de coutume de confectionner et d’offrir des brioches au safran le jour de sa fête.

 

→  Statue d’Antonello Gaggini (1526) : sainte Lucie porte ses yeux dans un calice. → Statue d’Antonello Gaggini (1526) : sainte Lucie porte ses yeux dans un calice.

 

Ces quelques exemples siciliens révèlent que derrière les religions historiques, leurs institutions, leurs mythes, leurs dogmes et leurs rites, tous ces appareils et ces apparats, il y a d’abord les croyances populaires millénaires dotées d’une permanence incontestable.  Ce monde caché grouille des angoisses devant la mort, des superstitions, de la magie et l’enchantement du monde, des tabous, des us et coutumes séculaires, des structures familiales, des règles matrimoniales, des relations personnelles avec le sacré, etc.

 

Ces objets qui incarnent l'histoire de la Méditerrannée (4)

NB : Ce billet poursuit la série consacrée aux objets emblématiques qui incarnent l’histoire de la Méditerranée, matrice complexe au long court, dans un continuum sans cesse bouleversé, entremêlant dans ses flux et ses reflux, les espaces, les peuples, les siècles, les civilisations et les mythes, des origines antiques jusqu’à nos jours tumultueux.  

(1) L’Aiguière de Saint-Denis, à voir ici.

(2) Un scarabée en or de Néfertiti, à voir ici.

(3) Les saintes déesses de Sicile, à voir ici.

 

 

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