L’Aiguière de Saint-Denis

Le Louvre possède une précieuse pièce appelée l’Aiguière de Saint-Denis. Elle est maintenant exposée dans le nouvel et bel espace des Arts de l’Islam, aménagé sous une résille d’acier et de verre dans la cour Visconti, telle une immense toile de bédouin. 


Le Louvre possède une précieuse pièce appelée l’Aiguière de Saint-Denis. Elle est maintenant exposée dans le nouvel et bel espace des Arts de l’Islam, aménagé sous une résille d’acier et de verre dans la cour Visconti, telle une immense toile de bédouin.

 

 

UN TRESOR FATIMIDE ET NORMAND :

L’aiguière de Saint-Denis est un vase à anse et à bec, réalisé dans un seul bloc de cristal de roche (dimensions : 24 cm de haut et 14 cm de large). Le travail de cet objet luxueux est une prouesse technique due à la tradition et au savoir-faire des artisans lapidaires égyptiens du Caire à l’époque des califes fatimides (969-1171). Le motif traité en bas-relief représente deux faucons qui s’affrontent de part et d’autre d’un arbre de vie. L’inscription arabe gravée sur le col consiste en une formule de vœux anonyme.

En revanche, le couvercle en or filigrané, aux entrelacs vermicelli, est typique des orfèvres de l’Italie méridionale du XII° siècle. L’objet a donc été retravaillé à l’époque normande.

Depuis la plus haute antiquité le cristal de roche, une variété de quartz transparent, est considéré comme un symbole de lumière et de pureté. Cette pierre rare et mystérieuse est importée par caravane du Caucase et du Cachemire. Dès l’Ancien empire égyptien, on en fait les yeux des statues, tel le célèbre Scribe accroupi du Louvre.

C’est l’Islam qui retrouve plus tard l’art du cristal que l’Occident découvre ensuite à l’époque médiévale, à l’occasion des croisades. La chrétienté est à son tour fascinée par le cristal de roche qu’elle va utiliser pour les précieux reliquaires, les objets de culte et les collections royales.

 

 

UNE HISTOIRE EXCEPTIONNELLE :

L’aiguière du Louvre provient du trésor médiéval de l’abbaye de Saint-Denis. Par chance, on connait l’histoire singulière de cet objet. Elle figure dans un ouvrage du célèbre abbé Suger (1081-1151), commanditaire du premier art gothique.

Au début du XII° siècle, après la conquête du sud de l'Italie et de la Sicile par les normands, les nouveaux souverains favorisent une société multiculturelle. La Sicile se place alors au carrefour des échanges méditerranéens. Les trésors orientaux y parviennent par les pillages, les cadeaux diplomatiques ou le commerce. Tel est le cas des précieux vases fatimides en cristal de roche.

Roger II de Sicile, comte normand de la famille des Hauteville (1095-1154) est le fondateur du royaume de Sicile en 1130. C’est lui qui offre l’aiguière d’origine égyptienne, avec son couvercle occidentalisé par un orfèvre sicilien, à Thibault IV, comte de Blois et de Champagne, un de ses compagnons, redoutable guerrier des croisades (1090-1152). Et celui-ci, soucieux de sauvegarder son âme de soudard, l’offre à son tour à l’abbé Suger en 1150.

C’est ce qui nous vaut la préservation de ce rare trésor, conservé pendant près de 900 ans. Dans ses vicissitudes, il n’aura perdu qu’un fragment de sculpture au sommet de l’anse. Le motif décoratif à jamais disparu ici représentait une gracieuse antilope ou un faucon.

Pendant la Révolution, le riche trésor médiéval de Saint-Denis est mis à l’abri au Louvre en 1793, et il va y constituer le cœur du futur département des objets d’art. Dans cet ensemble exceptionnel, l’aiguière de Saint-Denis porte le numéro d’inventaire MR 333.

 

Ces objets qui incarnent l'histoire de la Méditerranée (1)

NB : Ce billet inaugure une série consacrée aux objets emblématiques qui incarnent l’histoire de la Méditerranée, matrice complexe au long court, dans un continuum sans cesse bouleversé, entremêlant dans ses flux et ses reflux, les espaces, les peuples, les siècles, les civilisations et les mythes,  des origines antiques jusqu’à nos jours tumultueux.  

 

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