Ciro Bustos : Une digne calomnie ?

S'attacher à protéger la probité d'un homme est louable, si seulement ce n'était pas fait au mépris de celle d'un autre. Car si Régis Debray a pu souffrir sporadiquement de cette « calomnie indigne » qui faisait de lui le « délateur du Che », que dire de Ciro Bustos qui a endossé durant toutes ces années ce lourd tribut.

J'ai découvert cet article (Réponse aux calomniateurs de Régis Debray) après avoir visionné la « prétendue enquête » de Tarik Saleh et Erik Gandini intitulée « Sacrificio: Who Betrayed Che Guevara ». J'espérais comprendre la raison pour laquelle l'enquête de ces réalisateurs ( plusieurs fois primés pour leur travail respectif, notamment pour le film dont il est question ici ) était, dans ce texte, entourée de ces guillemets disqualifiants. Je n'ai malheureusement pas trouvé ce que j'étais venue chercher. Le manque de distance reproché à l'article du journal Libération, qui relate, sans parti pris apparent, le contenu du documentaire suédois, pourrait tout autant s'appliquer aux textes cités ci-dessus.

 S'attacher à protéger la probité d'un homme est louable, si seulement ce n'était pas fait au mépris de celle d'un autre. Car si Régis Debray a pu souffrir sporadiquement de cette « calomnie indigne » qui faisait de lui le « délateur du Che », que dire de Ciro Bustos qui a endossé durant toutes ces années ce lourd tribut, en dépit de ses dénégations, sans bénéficier de soutiens amicaux suffisaments puissants pour faire résonner l'expression de sa propre vérité. Lui, l'artiste médiocre, le gauchiste naïf, que nul ne connaissait lorsqu'il fut arrêté aux côtés du prestigieux français. Lui, le délateur par antonomase, qu'une accusation aurait innocenté. Ni admirable, ni héroïque. Ce sera l'autre. Un traître qui indiffère, sans scandale ni déshonneur, à la hauteur de la petitesse que semble inspirer son existence. Un astérisque tout au plus, accolant l'infamie. 

« Durant ces quarante années, la seule chose qui a fonctionné, c'était le mensonge ». Bustos l'affirme, se défend mais n'accuse pas. Il livre sa version des faits, une version qui le dédouane mais qui ne jette pas pour autant l'opprobre sur l'intellectuel français. À la différence de ce dernier qui n'a jamais hésité à dénoncer le peintre argentin en affirmant timidement qu'il « s'était mis à table tout de suite ». Attitudes contrastantes qui, peut-être, disent plus que les mots ne sauraient le faire, la propension des uns et celle des autres à « se mettre à table ».
Par ailleurs, le documentaire ne saurait être accusé de connivence avec le régime castriste au vu des intervenants qui y figurent, à l'instar de Félix Rodriguez, ancien officier de la CIA, anti-castriste revendiqué ayant participé au débarquement de la baie des Cochons, et s'étant très tôt porté volontaire pour, en parlant de Fidel Castro, « tuer ce fils de pute avec un fusil télescopique ». Pas plus complaisant à l'égard de La Havane, Gary Prado, le militaire ayant capturé Ernesto Guevara, affirme lui, dans une interview donnée au journal Swissinfo, que Cuba voulait « se débarrasser du Che ». Ne pouvant être accusés d'user de procédés staliniens, les deux protagonistes n'ont pour autant pas la même version des événements que celle défendue par Debray et ceux qui le défendent.

Mais condamnez Debray, peu importe ; Benigno l'absoudra. Venu renforcer les rangs d'une défense déjà solide, son témoignage, bien que dépourvu d'éléments factuels, finira de restaurer l'honneur de celui qui n'en a jamais était privé.
Son statut comme seul argument, « l'un des derniers survivants de la guérilla bolivienne » dénonca les « accusations infâmes et fantaisistes du régime castriste »... quand il n'en énonca pas lui-même.
« Il n'y a pas Dariel Alarcon. Il n'y a pas Benigno. Il n'y a pas Katanga I. Il n'y a pas Katanga II. ». Piero Gleijeses a pourtant cherché, dans des documents portant sur la campagne du Congo durant l'année 1965, à confirmer la présence de Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, ou encore Katanga I, le nom de guerre que lui aurait donné Victor Dreke, alors chef de la colonne. Mais celui qui déclara avoir été nommé commandant par le Che, dès son arrivée en Tanzanie, n'apparaît sur aucun des documents consultés, relatifs à la présence cubaine au Congo. Les vingt-deux combattants interrogés par l'auteur italien n'ont jamais mentionné Benigno. Sa présence n'apparaît pas non plus dans Journal du congo d'Ernesto Guevara. Victor Dreke l'affirma catégoriquement ; Benigno n'était pas là.
Ce dernier n'hesita pourtant pas à raconter, en dépit de son absence vraisemblable, comment le Che avait poussé un homme au suicide. Ce « frère d'arme indéfectible » ne semblait pas avoir les faveurs de son imagination.

Benigno, pierre angulaire d'un Debray définitivement disculpé. « Proche entre tous du Che »... puis de celui qui ordonna son exécution. Étrange indéfectibilité. Ainsi, l'article ne dit rien sur la profonde amitié qui unissait, depuis 1995, Dariel Alarcon et Félix Rodriguez, l'ex-agent Cubano-Américain anti-castriste responsable de l'assassinat d'Ernesto Guevara. Certains truquent le passé, d'autres se contentent de le tronquer.
Passée sous silence, cette embardée amicale ne pouvait entacher l'intégrité du témoin absolvant. Il resterait aux yeux de tous la victime du « stalinisme cynique d'une révolution » déterminée à lui faire payer sa défection, renforçant ainsi la valeur accordée à ses impressions, qui feront autorité, même en dépit d'informations contraires. C'est ainsi que Benigno confia son plus grand respect pour l’attitude qui fut celle de Régis Debray dans la guérilla, puis comme prisonnier. Un brave, cela se fabrique aussi , « témoin » à l'appui.

Peu savent la vérité, beaucoup l'édifie, quelques-uns la cherche. Le documentaire suédois interroge, il ne « réplique » pas. Il n'impose aucune vérité, ni n'invective. Il laisse entendre l'innocence spoliée plus que la culpabilité dévoilée. Il n'anathémise ni n'héroïse quiconque. Au mieux, il réhabilite. Il restitue son histoire à celui qui en fut dépossédé pendant près d'un demi-siècle et qui n'aura eu que de trop rares occasions pour la conter. Cette « prétendue enquête, ignominieuse et mensongère », dont le seul tort fut donc d'écorcher l'honorabilité immaculée d'un « Debray admirable en Bolivie », aura été l'une de ces occasions et restera, pour ceux qui se souviennent que « l'histoire n'est qu'à moitié dite quand une seule partie la raconte », une réponse aux calomniateurs de Ciro Bustos.

Houria Adoum 

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