Augmenter la pression sur les dirigeants politiques corrompus du Liban

Près de quatre mois après l'explosion du port de Beyrouth, de plus en plus de Libanais sombrent dans la pauvreté et aucun haut responsable n'a eu à rendre de comptes pour les graves manquements qui ont conduit à la tragédie. Emmanuel Macron et ses partenaires devraient augmenter la pression sur l'élite corrompue du Liban et montrer qu'il y a un prix à payer pour des décennies d'abus.

En visite à Beyrouth deux jours après la terrible explosion qui a dévasté la moitié de la capitale libanaise et fait plus de deux cents morts, Emmanuel Macron s’est rendu dans l’un des quartiers en ruines. Entouré d’habitants en colère contre leurs dirigeants, qui font preuve d’un mépris éhonté quant à leur sort, le président français leur a alors assuré : “Je suis ici pour vous aider, vous, pas eux.”

Emmanuel Macron a su trouver les mots justes. Il a promis que l’aide tant attendue ne tomberait pas entre des mains corrompues, il a appelé à une enquête internationale et dit qu’était venu « le temps des responsabilités pour le Liban et ses dirigeants », et il a insisté sur la nécessité de mener des réformes structurelles politiques et économiques.

Mais près de quatre mois plus tard, les proclamations d’Emmanuel Macron n’ont été suivies de quasiment aucun effet. La vie de la grande majorité des Libanais a continué à empirer. De plus en plus de personnes sombrent dans la pauvreté, et près de la moitié de la population peine même à pourvoir à ses besoins essentiels. Les dégâts matériels sautent encore aux yeux dans les quartiers les plus touchés, des dizaines de bâtiments menacent de s’effondrer, et des milliers de familles n’ont toujours pas pu regagner leurs foyers.

Des hauts responsables politiques et de la sécurité libanais savaient que du nitrate d'ammonium était stocké dans le port de Beyrouth, représentant un danger considérable. Pourtant, aucun n’a encore été tenu pour responsable de ce grave manquement dans l’enquête diligentée à l’échelle nationale, une enquête entachée d’irrégularités et de soupçons d’ingérence politique.

Les dirigeants politiques libanais ne sont toujours pas parvenus à former un gouvernement. Au lieu de cela, ils continuent à gérer les affaires comme ils l’ont toujours fait, donnant la priorité à des considérations communautaristes et clientélistes, pendant que le pays tombe en ruines.

Malheureusement, tout le monde au Liban aurait pu prédire au président français que parier sur cette élite politique qui a spolié le pays pour mener des réformes qui reviendraient à desserrer leur mainmise sur le pouvoir serait sans effet - tout du moins, à défaut d’une énorme pression tant nationale qu’internationale.

 Il est essentiel qu’Emmanuel Macron n’abandonne pas sa feuille de route ambitieuse pour le Liban, comme un “pari risqué” qui aurait échoué. Relâcher maintenant la pression sur les dirigeants libanais reviendrait à cautionner un système politique corrompu - que la France a contribué à mettre en place au cours de l’histoire - et accréditer les prétentions de ces leaders selon lesquels il n’y aurait pas d’alternative. Cela risque également de renforcer encore la frustration des citoyens déjà exaspérés, désabusés, qui choisissent de plus en plus souvent d’émigrer, tant ils ont perdu espoir de connaître un avenir meilleur dans leur pays.

Si Emmanuel Macron veut vraiment aider les Libanais, il devrait prendre des sanctions à l’encontre des dirigeants libanais responsables d’abus, et susciter une mobilisation internationale autour de ces sanctions, en particulier de la part des Etats-Unis et de l’Union européenne.

 Cela commence par désigner l’enquête nationale sur l’explosion de Beyrouth pour ce qu’elle est :  une mascarade, destinée à éviter que les dirigeants libanais n’aient à rendre des comptes, et à protéger le système corrompu et dévoyé qui a permis à un événement aussi tragique et évitable de se produire.

Emmanuel Macron est revenu sur son soutien initial à une enquête internationale. Des diplomates occidentaux ont indiqué à Human Rights Watch avoir adopté une attitude attentiste, suivant la direction que prendra la France, et qu’ils jugeraient de la crédibilité de l’enquête nationale à l’aune des résultats qui seront annoncés. Ils décideront à ce moment-là de la suite à donner. Mais il n’y a rien à en attendre. Les lacunes intrinsèques de l’enquête font qu’il n’y a aucune chance qu’elle rende justice et apporte des réponses à toutes les questions que se posent les Libanais quant à la tragédie.

Emmanuel Macron devrait revenir à son appel initial et rallier autour de lui le plus d’Etats possible, afin d’exiger une enquête internationale et indépendante sur l’explosion, qui a également coûté la vie à deux Français et en a blessé 21 autres. Les responsabilités doivent être déterminées au plus haut niveau de l’Etat. Si les dirigeants libanais peuvent échapper à la justice alors que la moitié de la capitale a explosé, ils n’auront aucun scrupule à saboter les initiatives en faveur de réformes et à continuer de piller éhontément les richesses du peuple libanais, pendant que le pays se dirige tout droit vers la faillite.

En parallèle, le Liban a urgemment besoin d’assistance humanitaire, pour aider ses habitants à faire face aux conséquences de l’explosion et de la crise économique, en particulier à l’approche de l’hiver. Le 2 décembre, la France tiendra une visio-conférence des donateurs réunissant des dirigeants et partenaires internationaux, pour solliciter de l’aide pour le Liban.  

Tant qu’il n’y aura pas de véritables réformes garantissant que l’aide n’est pas détournée par les dirigeants libanais et leurs acolytes, la France et les autres bailleurs internationaux devraient distribuer l’aide directement aux organisations non-gouvernementales qui sont aptes et prêtes à pourvoir aux besoins urgents sur le terrain et élaborent des critères de diligence raisonnable pour s’assurer que leur assistance ne finisse pas entre les mains d’autorités abusives ou corrompues. Human Rights Watch a proposé un système à travers lequel les bailleurs pourraient coordonner leurs aides et les organisations libanaises joueraient un rôle central dans la prise de décisions et la supervision de la répartition.

Enfin, Emmanuel Macron devrait avancer vers des sanctions à l’égard des membres de la classe politique qui ont rendu le système judiciaire du pays inopérant. La France devrait travailler de concert avec d’autres Etats en vue de sanctionner ceux à l’égard desquels il existe des preuves crédibles de corruption ayant entraîné des violations des droits humains, faire connaître ces preuves publiquement et entamer le processus de récupération des biens spoliés. Si la communauté internationale entend vraiment combattre la “corruption systémique” au Liban et soutient les appels à la réforme et à la justice des Libanais, ces sanctions devront cibler les responsables politiques auteurs de violations quel que soit leur bord politique - pas uniquement ceux proches du Hezbollah.

En procédant ainsi, les membres de la classe politique verront qu’il y a un prix à payer pour leurs décennies d’abus, et cela permettra à une nouvelle génération de dirigeants d’émerger, réellement soucieuse de reconstruire et de rétablir les droits anéantis par des décennies de règne de la classe politique actuelle.

Aya Majzoub, chercheuse sur le Liban au sein de Human Rights Watch

Bénédicte Jeannerod, directrice France de Human Rights Watch

 

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