Covid-19: le virus potemkine

Si le monde se paralyse pour une grippe c’est qu’il est devenu impensable qu’un gouvernement s’avance devant son peuple, et lui dise que le problème n’est pas si grave. Impossible de soutenir que quelques personnes mourront, hélas, mais que cette menace ne justifie pas de bloquer la vie de tous.

La question qui se pose est la suivante : pourquoi le discours de vérité est-il impossible à tenir ? La réponse crève les yeux sur des milliards d’écrans : nous sommes passés de la société du plan large à celle du plan serré. De la gestion des foules innombrables et anonymes, à celle des gens, ou des groupes qui apparaissent sur les écrans, avec leur nom, leur prénom, leur histoire, et auxquels on peut s’identifier.

Ainsi les pouvoirs, tous les pouvoirs de la planète, les dictatures soi-disant communistes comme en Chine, les dictatures religieuses comme en Iran, les démocratures comme la Russie, les démocraties à l’occidentale comme l’Italie ou la France, sont passées de la gestion des foules à celle des individus au cas par cas, à condition qu’ils passent à la télé.

La raison d’Etat a ainsi changé de nature. Elle revendiquait, dans sa cruauté ou sa raison, l’ardente obligation d’agir au nom de tout un peuple, quitte à écraser tel ou tel individu (ou même à fusiller au nom de la France des soldats épuisé en 1917). Et voilà que cette raison d’Etat s’est inversée. Elle est devenue le devoir absolu de sauver tel ou tel soldat Ryan, quitte à embarrasser ou sacrifier l’armée à laquelle il appartient.

Ce phénomène culmine en ce moment, et de façon extraordinaire, avec le Coronavirus, mais il chemine depuis une bonne trentaine d’année. Il substitue le grand nombre -le peuple anonyme- à quelques têtes ou sous-groupes identifiables et identifiés, et il explique sans doute en partie l’immense malentendu qui s’est installé partout entre ce grand nombre invisible et les gouvernements.

Partout, l’idée s’est imposé que la réalité c’est ce qu’on voit à la télé. Or la télé, et les médias en général, pour des raisons techniques de lisibilité et d’identification, pratiquent le gros plan plutôt que le plan général. Monsieur ou Madame Untel sont censés représenter tout un peuple, et à force de le représenter finissent par passer pour lui.

En un mot comme en cent, nous-nous retrouvons face à l’image de nous-même, comme Staline face à ses réussites sur les films de propagande qu’il se faisait projeter. Nous contemplons notre village Potemkine et ne supportons pas que l’embarras ou le malheur frappe les personnes qui y figurent. Nous nous identifions à eux, même s’il y a une chance infinitésimale que nous soyons atteints. Nous confondons, avec nos gouvernements, la surface de l’écran et la profondeur du réel.

C’est cette réalité Potemkine, ce spectacle, ce récit médiatique de nos vies, qui sont attaqués par le Covid-19,  et c’est pour la préserver que tous les pouvoirs de la planète se battent pied à pied, quitte à gêner, ou pire à sacrifier, les intérêts de la multitude qui ne se voit pas, mais qui regarde et (peut-être) s’identifie...      

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