NON, le 11 janvier ne fut pas une imposture

Pour une fois Emmanuel Todd n’est pas à l’avant-garde. On le connaissait iconoclaste, rétif à toute pensée formatée, et voilà qu’il s’inscrit dans un registre archi-fréquenté. Voilà qu’il fait cortège, ou plutôt contre-cortège. En publiant un livre où il qualifie d’“imposture” les immenses manifestations du 11 janvier (“Qui est Charlie?” , Seuil), il confond la saine indignation publique et la récupération politique. Il prête aussi main forte à un courant qui relativise à voix de plus en plus décomplexée les assassinats de janvier.

Pour une fois Emmanuel Todd n’est pas à l’avant-garde. On le connaissait iconoclaste, rétif à toute pensée formatée, et voilà qu’il s’inscrit dans un registre archi-fréquenté. Voilà qu’il fait cortège, ou plutôt contre-cortège. En publiant un livre où il qualifie d’“imposture” les immenses manifestations du 11 janvier (“Qui est Charlie?” , Seuil), il confond la saine indignation publique et la récupération politique. Il prête aussi main forte à un courant qui relativise à voix de plus en plus décomplexée les assassinats de janvier.

    “On a voulu voir dans les manifestations du 11 janvier un salutaire sursaut collectif. Moi j’y vois au contraire une perte de sang-froid de la part du pays. Pour la première fois je n’ai vraiment pas été fier d’être Français. Je me suis dit : “si c’est en train de devenir ça, la France, eh bien ce sera sans moi”. Lorsqu’on se réunit à 4 millions pour dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu-et même un devoir-, et lorsque ces autres ce sont les gens les plus faibles de la société, on est parfaitement libre de penser qu’on est dans le bien, dans le droit, qu’on est dans un grand pays formidable. Mais ce n’est pas le cas. Il faut aller au-delà du mensonge. Au-delà des bons sentiments et des histoires merveilleuses que les gens se racontent à eux-mêmes. Il y a certainement une quantité innombrable de gens qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient là le 11 janvier, mais nul n’est censé ignorer pourquoi il manifeste, tout de même”.

Ainsi parle Emmanuel Todd, dans une interview à "L'Observateur". L’éminent démographe a raison de refuser les histoires merveilleuses, mais tort de les remplacer par un film catastrophe. Il sait mieux que “les gens” pourquoi “les gens” sont descendus dans la rue. Il sait mieux que moi-même pourquoi j’ai manifesté, et décrète que je l’ignore, sans doute parce qu’il est scientifique et que je ne suis que citoyen. Les manifestations, il les a analysées sur des cartes, les autres étaient seulement dans les cortèges.

Prenons dans l’ordre. D’abord la prise de conscience : “Lorsque j’ai commencé à voir la carte des manifestations du 11 janvier, leur distribution selon des paramètres régionaux, socioprofessionnels, et religieux, j’ai eu la révélation instantanée que les discours unanimistes étaient bidons”. Il dit bien “révélation”.

En lisant Mediapart, le 12 janvier au matin, Emmanuel Todd aurait pu vérifier que sa “révélation” (quasiment du Claudel près du second pilier…) était observable à l’oeil nu et observée depuis longtemps.

Pardon de me citer, mais dans un article intitulé “La France entre force et fractures” je rapportais la chose suivante : “Des voix s’élèvent déjà, qui pointent le risque d’une illusion lyrique. Elles ont raison, ce risque existe et il est grand (...) S’en tenir à une mobilisation, même bouleversante, et même montée des profondeurs du pays, n’éludera pas les problèmes immenses posés par les crimes des frères Kouachi et les meurtres d’Amedy Coulibaly. « Je suis juif, je suis musulman, je suis flic, je suis athée », disaient les banderoles ou les voix, tandis que les gros plans de la télévision montraient des hommes et des femmes de toutes les origines. De même, les autorités religieuses défilaient bras dessus bras dessous, et d’anciens soixante-huitards embrassaient les policiers…Ce spectacle était touchant, poignant parfois, mais comment s’en tenir là ? Comment ne pas voir que ce fleuve, dans sa masse, ne ressemblait pas, par exemple, au peuple des Champs-Élysées, ou de Marseille, en 1998, quand la France black-blanc-beur avait gagné la coupe du monde. Comment ignorer que les cortèges étaient d’abord blanc-blanc-blanc, que les jeunes y étaient majoritaires, mais qu’on ne voyait pas, ou peu, ceux des banlieues ? Comment faire l’impasse sur le hashtag “je-ne-suis-pas-charlie”, insistant sur les réseaux sociaux, ou pire encore, sur les milliers de “je-suis-kouachi” ? Comment ne pas réfléchir aux établissements scolaires, peu nombreux mais réels, dont les élèves ont refusé d’observer une minute de silence ?”.

Emmanuel Todd a raison de se méfier de l’unanimisme et des "histoires merveilleuses”, même s’il se trompe en pensant que son oeil de démographe est le premier à percer l’illusion. Cette vérité se voyait comme un nez au milieu de la figure, pas sur une carte mais sur le macadam.

Le jugement qu'il en tire est en revanche plus étonnant, pour ne pas dire plus trouble. Le démographe passe du rêve au cauchemar, c’est à dire d’un songe bleu à un songe noir. Mais dans quelle carte a-t-il pêché que “4 millions de personnes s’étaient réunies pour soutenir que caricaturer la religion des autres est un droit absolu, et même un devoir” ? Dans quel cortège a-t-il entendu un seul cri mettant l’Islam au ban des accusés, ou vu des banderoles dénonçant les musulmans ?

Ce qui frappait au contraire dans les manifestations monstre du 11 janvier c’est qu’elles n’étaient pas monstrueuses. Elles étaient pacifiques. Pas de “A mort”, comme aux lendemains classiques des faits divers. Du silence, des chants, des Marseillaises, et des appels sans fin à refuser “l’amalgame”. Et ce sont ces rassemblements inédits, et vus nulle part ailleurs au lendemain d’attentats terroristes, qui feraient honte à la France ?  Et pourquoi pratiquer un contre "amalgame” en associant les manifestants du 11 et la honteuse convocation d’un enfant de 8 ans dans un commissariat de Nice? M. Todd a-t-il déjà vu un défilé “hystérique”, poings serrés, bouches crispées ? Etait-il à Marseille, en septembre 1996, quand le Front National, contre l’avis de la famille, a organisé une manifestation au lendemain de l’assassinat du jeune Nicolas Bourgat, 16 ans, poignardé par par un autre collégien, prénommé Khtab ? Etait-il à Avignon quelques années plus tôt, après le meurtre d’une jeune femme par un “Nord africain” ? A-t-il pu faire la différence entre la haine exprimée ces jours là et la retenue du rassemblement des Charlies ? Moi oui.

Ce qui a rassemblé les foules de janvier n’est pas la dénonciation de l’Islam mais le refus des crimes commis en son nom. Se  retrouver ensemble, dans le calme, dès le soir du premier carnage, et bien avant les paroles politiques ou les récupérations, reviendrait donc à “perdre son sang-froid” ? Dans cette affaire ce n’est pas une “foule de somnanbules” qui a suivi François Hollande, c’est Hollande qui les a rejoint avant de de leur courir derrière en évoquant en vain un “effet 11 janvier”.

L’indignation publique est une chose, sa récupération en est une autre, merci de ne pas tout mélanger. A quoi aurait ressemblé le “sang froid” évoqué par l’illustre démographe s’il avait consisté à se calfeutrer chez soi, les bras croisés ? A de l’indifférence ? A du consentement ? A de l’analyse cartographique ? Jamais les 4 millions de personnes n’ont “caricaturé la religion des autres”. Elles ont dit que tuer pour des caricatures, quelle que soit la religion ou l’idée mise en cause, était un crime contre le genre humain, et contre sa liberté. Avaient-elles tort ou raison ? Etaient-elles inconscientes ou éclairées ? Etaient-elle, à l’instant où elles marchaient sans haine, un exemple d’une certaine idée de la France où l’image de ses dérives extrémistes ?

Oui la France est rongée par ses démons. La puissance effarante du vote en faveur des aventuriers Le Pen en est le signe incontournable. Oui des forces antilaïques on inventé une fausse laïcité de combat qui sert à faire la guerre non pas à l’Islam, mais aux arabes, en les amalgamant aux islamistes. Oui, comme Todd l’écrit, “une formidable dynamique d’exclusion” est à l’oeuvre, et son concept de “néo-république qui n’aspire qu’à fédérer que sa moitié supérieure” est implacable mais recevable. Oui son analyse politique est forte quand il évoque cette gauche dont le PS “est devenu la principale composante” en cessant d’adhérer “aux valeurs égalitaires et en n’étant pas claire sur la question de l’homme universel”.

Hormi le fait qu’Emmanuel Todd ait ressenti en 2015 “une sorte d’illumination” alors que cet accablant constat date au minimum de 2012 et ne l’a pas attendu pour travailler la gauche et provoquer sa division, cette analyse appuie où ça fait mal et participe à un débat profond.

Mais quel rapport existe-t-il entre ce regard et l’entreprise de démolition des marches 11 janvier, qui ne furent pas celles du rejet des autres, et de l’Islam en particulier, mais du refus des assassinats? Non les foules de ce jour là n’ont pas suivi le quarteron de dictateurs ou d’oligarques venus se faire mousser, non elles n’étaient pas manipulées (personne n’est capable de manipuler 4 millions de manifestants), non elles n’étaient pas haineuses, non elles n’étaient pas anti-musulmanes. Et d’où vient ce besoin étrange de qualifier “d’imposture” une marche qui défiait les assassins, en pensant aux assassinés.

C’est ici que “l’exaspération” revendiquée par Todd est la plus dérangeante. Il a le droit de soutenir que “la France aux commandes est celle qui a été antidreyfusarde, catholique, vychiste”.  Mais peut-il participer, peut-être à son insu, à la justification des attentats de janvier ? Elle monte partout, et pas seulement en France, la voix qui dit qu’au fond, compte tenu de la manière dont on traite nos minorités, et compte tenu du respect qu’on doit à leur foi, les dessinateurs de Charlie n’auraient pas du, qu’ils ont été inspiré par un réflexe de classe, donc que c’est un peu de leur faute, ou que c’est bien fait pour eux…

Il n’est pas imaginable qu’Emmanuel Todd ait voulu donner caution à ce délire en joignant sa parole à la leur. Mais ceux pensent ces choses, et les disent de plus en plus haut, se frottent aujourd’hui les mains.        

        

 

 

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